Chapter 7
Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers continuèrent à poursuivre les fuyards.
--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.
--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?
--Non, mais on le sera moins si l'on continue à courir de ce côté. Ils ont dû nous suivre à la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils vont nous couper la retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans faire de bruit.
--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une demi-lieue puis ils consultèrent le sol. Alors ils se regardèrent avec une certaine inquiétude.
--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront.
--Montons dans un de ces grands pins. De là, si nous sommes attaqués, Paul, nous pourrons riposter avec avantage.
--Hormis qu'ils coupent le tronc.
--Ou le brûlent.
Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute à perdre.
--Montons! dit Paul.
Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux.
L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et quand il fut sur la première branche, il tira à lui les deux fusils que Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tête, puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne devint comparativement aisée.
--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tête, que l'on descendrait plus vite que l'on ne monte.
--Oui, Baptiste, _hoc advenire_....
Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient vite sous les rameaux.
--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes donc moins agiles et moins rusés que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des renards mal pris dans les piéges.
--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le courage des visages pâles, parce que tu le connais mieux que nous, toi qui as été blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.
--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette, c'est le chef des Couteaux-Jaunes....
--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.
Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des chasseurs perchés sur les rameaux du sapin. Réunis autour de leur chef, ils semblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux.
--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse, le chef à ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins qu'eux; restons ici plusieurs, cachés sous la forêt; soyons muets et attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant, comme s'ils retrouvaient leur trace.
A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante s'élance dans la forêt.
--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse.
--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages sont rusés.
--Allons-nous descendre?
--Pas maintenant; attendons.
--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.
--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... mais le temps des lits de plume est passé!
--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps?
--Si tu allais m'endormir?
--Alors, parlons de Lotbinière et du temps passé.
--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.
--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, va!
--Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir.
--Si je ne parle point je vais m'endormir.
--Dors.
--Si je tombe?
--On dira: _De branchâ in brancham dégringolat atque facit pouf_.
--En voilà du jargon, par exemple.
--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu ne connais pas ce personnage distingué, Virgile?
--En fait de séminaire je n'ai connu que l'école de mon village, et, en fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette.
--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! c'est lui qui est la cause principale des malheurs de ce pauvre Djos.
--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?
--Brulé dans sa grange probablement.
--Quelle triste destinée!
--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.
--Moi aussi.
--Parle moins fort, Baptiste.
--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.
--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi ensuite.
Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la même position; il fallait donner à chaque partie du corps la chance d'être endolorie à son tour. Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant il se prit à rire.
--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en oiseau, _Avis sum?_
--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité.
--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.
--Je dors à mon tour.
--Dors.
--Tiens-moi bien.
--_Noli timere_, j'ai bonne poigne.
Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu'il était le roi des oiseaux.
Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tête, des clartés indécises: c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur la terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde: c'était la nuit qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis la veille, et ses guerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur cachettes. Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour paraîtra, les chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici.
Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons de flamme, sortis d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel en se développant comme un immense éventail. La cime des bois parut tressaillir sous les caresses de la lumière, et les feuilles prirent une teinte radieuse. Quelques oiseaux chantèrent, et leurs notes joyeuses se répétèrent au loin. La brise devenait silencieuse à mesure que le soleil montait au firmament et que les oiseaux chantaient.
--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit Baptiste... j'ai faim.
--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont cachés dans les environs ils s'éloigneront alors, croyant que nous ne sommes pas ici.
Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des pique-bois (piverts) et des écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un vieux tronc renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne dissipa le calme froid de son visage tatoué; les bruits n'avaient rien d'insolite.... Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent, la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient continué à fuir, et que les guerriers, lancés à leur poursuite ne les avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. C'était le signal convenu. En même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les deux chasseurs, et Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre:
--Pas plus de sauvages que sur la main!
--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.
--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.
--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit d'où partaient le rire et les paroles. Il aperçut les deux chasseurs blancs qui écoutaient, immobiles et craintifs, adossés au tronc du sapin. De tous côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les pieds, et les secousses des broussailles repliées qui se redressaient violemment après le passage des guerriers.
--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous étions restés une minute de plus dans l'arbre!
--Vendons cher nos vies!
Une balle vint effleurer l'écorce du sapin qui protégeait les deux trappeurs canadiens.
--Les lâches! hurla Paul Hamel.
--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore.
--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce côté; il n'y a peut-être personne.
--Es-tu blessé?
--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.
--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damnés!
Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils n'avaient pas entendu de bruit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son arme et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais le frappa si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et garrotté.
--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!
--Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvant, dit l'un des guerriers.
--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit un autre.
--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisième.
--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des Couteaux-jaunes se réjouiront.
Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ex-élève était tombé.
--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le chef, je ne le vois plus.
--Il était ici, il y a une minute....
--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... mais il n'y est plus!...
Et les indiens se regardaient d'un air hébété. Ils se mirent l'oreille contre la terre.
--Le chien de visage pâle!... il court! il est déjà loin.
--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant! Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, à l'embouchure de la rivière Claire.
III
GENEVIÈVE LA FOLLE.
Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada, au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes. Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable. Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois, depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame, aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge.
On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles. On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que moi....
Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme, bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.
Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille, établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin. Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le cas actuel.
Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.
Noémie travaille au _métier_, pendant qu'une de ses nièces qui demeure avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des _marches_. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses cinq aunes d'étoffe avant la nuit.
Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé; les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous saurons bientôt comment cela s'est fait.
Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au visiteur qui s'approchait d'elle.
--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.
--Entrez ici, monsieur.
Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de bois peint en bleu.
--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des nouvelles?
Noémie pencha la tête et pâlit.
--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant?
Noémie soupira profondément.
--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant.
--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une place au soleil, dit Noémie.
--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé, ne vous aurais jamais prêté un sou.
--Je le sais.
--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met dans le chemin aujourd'hui.
--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat!
--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.
--Trois cents louis? dites-vous.
--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt composé....
--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là.
--Noémie, si vous vouliez!...
--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....
--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot, faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même....
La veuve, émue et troublée, ne répondit rien.
--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite.... Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas autant!
--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...
--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans doute....
--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé?
--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret; et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous aime.
--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air effrayé.
--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!...
On dit que j'aime les pommes A la douzaine! On dit que j'aime les pommes A la douzaine! J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point. A la douzaine que j'aime, que j'aime! A la douzaine que j'aimerai!
C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain des écoliers.
--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.
--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu, la nuit pour tous les fous!
Ou dit que j'aime les pommes A la douzaine!
--Comme tu es éveillée, Geneviève.
--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier mineure.
La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie.
Elle y entra en effet.
--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous? Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux pas être longtemps.
Ou dit que j'aime les pommes A la douzaine! On dit que j'aime les pommes A la douzaine!
Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient à ces folies inoffensives.
--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me montre, ça fond comme le beurre dans la poêle!
--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.
--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc.
--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!
Et elle sortit.
--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.
Noémie avait des larmes dans les yeux.
--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus favorable.
IV
UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.
Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait, ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat.
--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure, je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.
--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français, le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes mains.
--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.
--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.
--Comment? mais il y a une justice.
--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.
--De quelle place viens-tu? chef.
--Cela ne te regarde en rien.