Chapter 5
--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras toi-même, tu verras de tes yeux....
Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une table, déboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en gesticulant et parlant avec volubilité:
--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait à Joseph et à Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait à lui une pièce, il s'animait.
--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances, de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit....
Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin:
--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites choses.
--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame. J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière dedans, voyez! je le déplie.
--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine, c'est inutile....
Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il prit son sérieux.
--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie du châle....
--Et pas cher! reprit le bossu.
--Quel prix!
--Dix piastres....
--Dix piastres!
--C'est pour la vie, remarquez ça....
--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.
--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut.... Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien pour cela...
--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie.
--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme.
--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite femme.
Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps, découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait, devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:
--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu _mesquiner_ quelques piastres?
--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.
--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.
--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend pas--même à son mari....
--Prends-le, et faisons la paix....
Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer dans sa commode.
Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.
Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.
--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa Djos.
Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna.
--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que, c'est lui.
Le marchand continua sa route.
Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur.
--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre, lui dit-il.
--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées, l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que le rouge; c'est de meilleur goût.
--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?
--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère....
--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.
--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....
--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....
--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....
--Pouvez-vous m'en apporter un?
--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....
--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.
--Laquelle?
--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne, entendez-vous?
--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?
--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux roses.
--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.
En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille.
Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier. Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu.
VII
LE RENDEZ-VOUS.
Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent, moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux.
--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux, il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.
Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos en prit ombrage:
--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu moins souvent chez moi quand ma femme est seule.
--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en particulier.... Ta femme m'aime.
--Tu mens!
--Je te le prouverai.
--Tu n'en es pas capable... comment?
--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il me plaira.
--Je vous tue tous les deux.
--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et le lieu, et tu seras là.
--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne, et tu seras témoin de ma vengeance.
Picounoc souriait.
--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il se permet de ces corrections.
--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non.
--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?
--Quand ta voudras....
--Je t'avertirai.
Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais. Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte, et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente d'une calamité.
Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions. Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes, les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres: mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle ajouter à sa confession quelques pensées de vanité.
La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger. Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance. Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud.
Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton moqueur:
--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...
--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est allée à l'église.
--Je le sais.
Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant il ajouta:
--Comment vas-tu faire alors?
--Suis-moi.
Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de minutes:
--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres.
En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit Joseph dans ce jardin:
--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange des pommes pour te désennuyer.
--Et toi, où vas-tu?
--Au devant de ta femme.
--Est-ce qu'elle doit....
--Venir ici, mon cher....
--Tu te moques de moi, je le vois bien....
--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....
--Elle n'est pas allée à confesse?
--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure, pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la clôture, en dehors--on l'aura oublié.
Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.
--Cela frapperait bien, dit-il.
--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et il sortit du jardin.
Djos était ahuri.
--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....
Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.
Picounoc avait dit à sa femme:
--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie, avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.
--Un beau châle? Montre donc!
--Tiens! mets-le sur tes épaules....
--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.
--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie, je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et c'est assez de cela pour le guérir.
Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son mari au jardin.
--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.
La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon.
Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide mouillait ses tempes.
--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma douce Noémie.
Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main.
--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois.
Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches. Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à quelques pas de lui.
--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma honte et mon infortune!...
Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme s'il eut regretté de s'être trahi....
--As-tu entendu, dit Picounoc?
--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois, sauvons-nous!...
--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore.
Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait immobile à quelques pas.
--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.
--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse, les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix. Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau, bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur la tête de la femme heureuse.
--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère:
--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....
--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le sang. Puis il se pencha sur le cadavre.
--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce que je n'ai pu te pardonner, moi!...
Il prit la femme et la releva.
--Es-tu morte?
Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.
--Picounoc! cria t-il.
--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart.
--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend tremblante.
Picounoc ne répond pas.
--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme? Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais! fallait me laisser ignorer ses fautes!...
Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la maison.
--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te rejoindrai tôt ou tard....
Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.
--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade?
Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras, le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.
--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui ai fait dire: Papa, maman....
L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman.
--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait.
--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin, veille sur lui, car il n'a plus de mère!...
--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune fille qui n'avait pas compris.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.
Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents, tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.
Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison, Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir. Geneviève ne bougea pas.
Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait s'en débarrasser.
Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même, et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence.
Tout à coup il releva la tête en souriant:
--C'est cela, dit-il, c'est cela....
Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans, puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin. Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la victime: Aglaé! Aglaé!
Mais la pauvre femme était bien morte.
--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.
Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.
--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit.
--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.
Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son châle.