Picounoc le maudit

Chapter 4

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--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une lettre du docteur au sujet de cette petite fête.

--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph.

La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur.

Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme:

--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.

Noémie répondit avec une certaine inquiétude.

--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de si peu d'importance....

--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande importance?

--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est quelque chose qu'une agréable surprise....

--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir tomber sous ma main?

Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.

Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.

--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite? répliqua-t-il.

Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à l'âme chagrine de Joseph.

Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix, qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore entièrement affermi dans le bien.

Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en attendant le sommeil.

A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une pièce blanche dans la main.

Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneau _bâtonné_, et se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait commencé à _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moulée_ (mouture) de battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit:

--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien.

Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on abuse étrangement du mot, sinon de la chose.

--C'est bon! dit Djos, arrête.

Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de neige, sur les chevaux et sur les amis.

--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis.

--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme?

--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi; et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce me semble....

--Il vaut mieux être prudent que téméraire.

--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes, toi?

--Pas beaucoup... Je connais la mienne....

--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre femme.

--Va donc!

--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la tienne pour l'ex-élève?

--C'est vrai.

--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?

Djos prit une expression de douloureux étonnement.

--Qu'est-ce donc encore?

--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un soir, oublié sur la table?...

--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête?

--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique.

--Non, je ne l'ai pas vu.

--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni celui-là, ni d'autres.

--Comment? penses-tu que....

Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.

--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?

--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison.

--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah! les femmes dévotes! les femmes dévotes!...

--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.

--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne aux maris trop aveugles?...

--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....

--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et toujours ainsi.

Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige attachée au fond.

--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques moments de silence.

--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre.

--Le moyen?

--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de ce que ta avances, Picounoc.

--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est la messagère de l'amour et porte les billets doux.

--La petite Angèle Mercier?

--Oui.

--Comment as-tu découvert cela.

--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme, tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office.

--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.

--Non, monsieur, répond-elle naïvement....

--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.

--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié. Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription. Ne l'attendez pas....

--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il venait de dire.

--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à l'enfant.

--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée.

--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?

--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin, furieux, m'apostrophe en ces termes:

--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession....

--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et la fis asseoir à mes côtés....

Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder.

--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui demandai-je.

Elle pencha la tête en souriant.

--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour t'acheter des bonbons.

Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est comme... la gourmandise encore chez les grandes.

--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère?

--Ce n'est pas pour maman.

--Pour qui donc?

--Ah _ben_!...

--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.

--Qui est-ce qui vous l'a dit?

--C'est-elle.

--Je ne le crois pas....

--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en voiture.

--Vous voulez me faire parler....

--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier pour le docteur?...

--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....

--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?

--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille....

--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.

--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le docteur?

--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix courroucée.

--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.

--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras....

Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage, toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau grief contre la femme de son ami.

Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa honte.

L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas d'arriver.

Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux d'une femme coupable.

Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder, et il demeura plusieurs jours sans lui parler.

Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela, car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le maudit.

Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St. Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec politesse.

--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.

Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et son air de tristesse.

--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.

--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un sourire où perçait la souffrance....

--Et le bébé?

--Oh! il se porte à merveille voyez-le....

Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant....

--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous ressemble.

Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa beauté flétrie.

--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.

--Oui, mais vous allez le réveiller.

--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.

En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut....

--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour, sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés, au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est souvent une source d'erreurs.

Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.

--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans la maison.

--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...

--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la vue de la colère de son mari.

--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute!

Djos la repousse violemment.

--Misérable! tu me trompes!

Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.

--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez, entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille!

Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus, et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles. Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....

--Il est fou, pensa-t-il....

Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis.

Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche. Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son mensonge.

VI

LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ.

L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai. On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau, dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil, de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin, comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...

La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang.... Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:

--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies, elle n'irait point.

Picounoc éclata de rire.

--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.

Djos demeura un instant pensif.

--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les sacrements?...

--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..

--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.

--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.

--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit....

--Et il t'a dit sa confession, je suppose?

--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession?

--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse--

--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser le péché et de devenir meilleur.

--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....

--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour elle.

--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens! écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?

--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible à croire....

--Pour toi, oui, mais non pour moi.

--Pourquoi donc?

--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les soixante-et-dix, la mienne....

--Elle le sera, et bientôt! ou....

--Que feras-tu?...

--Je la tuerai!

--C'est grave....

--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère.

--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....

--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.

--Et tu la tuerais?

--Oui, mille noms!...

--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie?

--Toi?

--Oui, moi.

--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.

--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur les caprices des femmes?

--Essaie.