Picounoc le maudit

Chapter 28

Chapter 281,535 wordsPublic domain

C'est le temps de dire que l'ancien docteur au _sirop de la vie éternelle_ était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron, conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école, s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude.

--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?

--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua Charlot.

--On en sortira.

--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....

--De soixante et quinze ans!...

Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait, que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son énergie et sa fierté:

--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et d'amour, Victor, consentirais-tu donc à avoir pour enfants les petits fils de mon père?...

Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir répondre.

Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur qui l'avait conduite là, c'était l'ex-élève. Il revint prendre sa place au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui.

Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses yeux, retourna auprès de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetière. Pour racheter un peu le mal qu'il avait causé à la société en général et au bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre qu'il venait d'acquérir à Lotbinière.

Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie de la fortune et de la gloire, vient d'arriver à la maison paternelle. Le grand-trappeur, Noémie, l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse.... Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et ce sera la dernière page de mon livre.

MON CHER GRAND-TRAPPEUR,

Je te donne, frère, ce nom que répéteront longtemps nos solitudes immenses; il doit être doux à ton oreille comme il l'est au coeur des pauvres indiens................... .....................................

La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les régions naguère plongées dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver. Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et de travail à mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et nous encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel caractère franc et énergique! quelle âme soumise et pénitente! et comme nos enfants sauvages se plaisent à l'entendre et à la voir!............

Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Iréma est heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina, son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le Seigneur le feu de son âme ardente...............................

Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin à tes infortunes et au deuil de ta douce Noémie.

Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes, abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.

--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur! Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat, étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête, et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre, contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent un _pater_ et un _ave_ pour le repos de son âme.

Tel fut le rêve de Marguerite.

P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!...

--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!

--_Requiescat in pace!_ répondit l'ex-élève.

FIN.