Chapter 27
Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui, rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété. Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple, c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte, conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait; mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet, comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant d'un châle: Mais! _c'est le vôtre!_ puisqu'elle n'avait jamais vu ce châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier qui va monter sur l'échafaud!
Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend. Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père! sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les mains du Seigneur!
Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi véridique.
Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence, puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on, et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal? Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel, c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.
Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit infailliblement au vrai coupable.
Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi. Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup, disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!
Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc, de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant, rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre. Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh! comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable, et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.
Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne, c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant, messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.
Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes.
Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour venir lui serrer la main.
Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta les lumières de sa science sur les détails de la cause.
--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc, avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme, l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer plus sévère que la justice divine.
XVII
COUPABLE OU NON COUPABLE.
Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur chambre sous la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant: «Vous jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons, feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui que ce soit de parler à ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que Dieu vous soit en aide.»
La foule éprouva un vif désappointement en voyant cette hésitation du jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de la sagesse de cette belle institution des jurés, et se demandaient en quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait composé d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.
Le jury, au grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi, passa toute la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence de la cour.
Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de justice. Sur les onze heures, les procédés de la cour furent tout à coup interrompus. Les jurés annonçaient qu'ils en étaient venus à une entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse réunie sous les vieilles voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel pour lui. Le greffier fit l'appel des jurés et leur demanda à chacun d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. Tous répondirent affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer le verdict.
--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.
Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main--ce que le grand trappeur fit avec dignité--puis, s'adressant aux jurés, il leur dit: Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: Comment dites-vous? est-il coupable de la félonie dont il est accusé, ou non coupable?
--Non coupable!
--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion.
Une clameur longtemps contenue s'éleva soudain, et des applaudissements frénétiques ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se tinrent pressés coeur contre coeur. On avait empêché Noémie d'assister au verdict qui pouvait, vu l'indécision des jurés, tourner fatalement. Le grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la fin de ses épreuves et de son expiation.
Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc s'était enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait inévitablement entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un homme ivre ou fou, chaque appartement. Il évita les regards de sa fille encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir: il est si dur renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui longe la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui passèrent furent le grand-trappeur, Victor et Noémie. La joie brillait sur leurs figures et l'amour débordait de leurs coeurs. En passant sur le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux! Et Noémie répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le cherche pour l'arrêter.
Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.
--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé, couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits.
Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de mourir sur le gibet.