Chapter 26
--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère!
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle de la mort de Madame Letellier.
Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné à son tour.
--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
--Oui, Monsieur?
--De la part de qui?
--De la part de M. Letellier.
--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite....
--Non, Monsieur....
--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait?
--Je n'ai pas remarqué ce détail.
--Vous l'avez lue cette lettre?
--Oui.
--Y avait-il plus d'une page d'écriture?
--Je ne puis le dire.
--Avez-vous cette lettre?
--Peut-être la retrouverai-je.
--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.
--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui?
--Apparemment.
--De son nom?
--Comme de raison.
--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la cour.
--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir....
MARGUERITE SAINT-PIERRE.
Assermentée devant moi le 25 octobre 1871. OVIDE FRENETTE Juge de paix.
Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et Picounoc passèrent par toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par toutes les sensations, depuis la honte jusqu'à la rage.
--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.
Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra dans la boîte des témoins.
--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?
--Oui.
--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?
--Non, jamais à ma connaissance.
--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des témoins entendus en cette cause?
--Je les ai bien connus autrefois.
--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe?
--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les cheveux de la même couleur.
--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnaître.
--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche, ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.
--Les croiriez-vous sous serment?
--Non.
Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. Le jeune avocat fit remarquer au juge que ces hommes étaient peut-être venus ici déguisés pour tromper le tribunal, et qu'il était expédient de vérifier la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut qu'on effet ils étaient affublés de perruques et de fausses barbes.... Ils furent sommés d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement pendant quelques minutes:
--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'étiez pas comme cela, non plus, cependant, quand vous êtes venus à Montréal....
Les vieux scélérats voulurent s'échapper, mais ils s'aperçurent que certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus, ils se prirent à rire:
--N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse....
--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit Charlot....
--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin, reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague.
--Et de la belle encore! ajouta Charlot....
--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement?
--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser des pièces blanches.
Le juge se leva plein d'indignation....
--Et qui vous a payés? demanda-t-il.
--Personne encore, dit Robert et c'est perdu à ce que je vois....
--Mais qui vous a engagés à venir rendre de faux témoignages?
--Le bossu! dit Robert.
--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire?
--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis!
--Quel est ce bossu, demanda le juge?
--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, pour le compte de M. Saint-Pierre dont il veut épouser la jolie fille, continua Robert.
--C'est le même qui vient de comparaître, reprit Victor, et qui a été arrêté en même temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir empoisonné Geneviève la folle.
--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.
--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit Victor, ou plutôt c'est un masque.
Charlot poussa Robert du coude:
Le jeune avocat a éventé la mèche, mon vieux... je gage qu'il a eu un tête à tête avec Paméla....
--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il va danser au bout de la corde....
--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda le juge.
--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, car il en a pour tous les besoins....
--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot.
--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir.
--C'est ce que nous voudrions, répliqua Charlot. Et tout le monde éclata de rire.
--Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de nouveau le juge au jeune avocat.
--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et assassin.
Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient Picounoc et l'accusé.
Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire continua.
--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son témoignage devant l'honorable cour? demanda Victor à Asselin.
--Oui.
--Est-elle digne de foi?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient de se parjurer.
--Comment pouvez-vous dire cela?
--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie Laroche, femme Gagnon, et qu'elle se nomme Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?
Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à révéler de pareilles turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en présence du témoin. Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de menace ou d'effroi:
--Toi ici! dit-elle.
--Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde et terrible.
--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge.
--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le permet, je romps l'enveloppe.
Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte du fanal s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'un air de triomphe en levant les mains au ciel:
--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...
Pendant une minute l'huissier fut impuissant à contenir l'émotion de la foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre à jamais. En examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperçut quelques lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:
--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour s'éclairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre d'Aglaé. Si Djos revient cela pourra le sauver.
GENEVIÈVE BERGERON.
--Pauvre Geneviève! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre Geneviève! fit, comme un écho, la voix émue du prisonnier. Et une émotion profonde s'empara de toute l'assistance.
L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remémora d'une manière nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on sait déjà. Mais son argumentation parut faible, car tous les témoins à charge venaient d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté. Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait plus naturelle et vraie comme en premier lieu.
--Cependant conclut le procureur, la société attend de vous le salut, messieurs les jurés, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice social, et nul n'est à l'abri de la malice des méchants. Si vous croyez, devant Dieu, que l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que son ennemi, il ait réussi à déjouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez à l'accusé le bénéfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables que faire périr un innocent.
XVI
LE PLAIDOYER DE VICTOR.
Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.
--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le dévouement filial.
--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière; tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour. Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère.
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....
Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé, malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé:
--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait pas veuve!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!...
Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part. Elle éclate, elle éblouit.
L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu lui-même?
Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie, ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.
Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous, messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime: seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir. L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but, mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage. Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse, mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on voudrait faire croire.
A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter. Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le perdre.
Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?
Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme.... Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel:
--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua: Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!