Picounoc le maudit

Chapter 25

Chapter 253,838 wordsPublic domain

--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.

Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.

--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.

--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces personnes.

--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles vous ont dit alors?...

--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....

--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la défunte?

--Environ neuf heures du soir.

--Et quand le meurtre a eu lieu?

--Environ une vingtaine de minutes plus tard.

--Faisait-il noir?

--Oui, passablement.

--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé?

--Nous avions un fanal.

--Comment était ce fanal?

--De fer-blanc percé à jour.

--Qu'est-il devenu?

--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis.

--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?

--Je le pense.

--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par l'ex-élève....

--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une connaissance, et répondit:

--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça par une lisière de papier.

--A-t-il été longtemps allumé?

--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle pas au juste.

--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison?

--Oui, du moins je le crois.

--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée votre femme ce soir-là.

--Je ne m'en souviens plus.

--Avait-elle un châle sur ses épaules?

--Non.

--Vous veniez de lui acheter un châle de soie?

--Je ne me souviens pas de cela.

--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne vous souvenez plus comment elle était habillée?

--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.

--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?

--Je le jure.

--Avait-elle un chapeau?

--Non.

--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à cause du serein?

--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.

--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait veuve?

--Oui.

--Vous l'aimiez depuis longtemps?

--C'est possible.

--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre femme?

--Je ne me rappelle pas au juste....

--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?

--Comme on en aime bien d'autres?

--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose?

--Qui vous l'a dit?

--Je vous le demande.

--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer.

--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère... ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?

--Je ne pense pas....

--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si vous le vouliez?

--Je ne lui ai jamais parlé de cela.

--Vous le jurez?

--Oui.

--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi?

--Je n'en sais rien.

--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin?

--C'est possible.

--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?

--Je ne m'en souviens pas, assurément.

--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?

--J'en ai mis quelquefois....

--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève?

--C'est possible.

--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre?

--Oui.

--Au nom de qui écriviez-vous?

--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille....

--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit?

--C'est ma fille....

--Alors, ce n'est pas vous?

--Elle écrivait en mon nom.

--Pourquoi?

--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.

--Combien de pages a-t-elle écrites?

--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées.

--Deux, trois, quatre?

--Pas si vite....

--Une page?

--Plus ou moins.

--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?

--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.

--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous retirer.

Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut appelé et assermenté.

--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la couronne.

--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près. Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.

--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851?

--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années, et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en paix.

_Transquestionné_, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait allusion se nommait Aglaé. La _transquestion_ tournait contre l'accusé. Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son tour.

L'ex-élève fut entendu le premier.

--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.

--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que témoin, et la cause est celle de la Couronne.

--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui.

--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....

--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....

L'ex-élève continua:

--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....

On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef.

--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.

--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.

Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère.

L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!

--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.

--Et oui, depuis vingt ans.

--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme dans un moment de folle jalousie.

--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!...

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux.

--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma femme!... mon Dieu, soyez béni!...

--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....

Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.

--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de suite.

--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire. Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce fanal....

La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance.

_Transquestionné._--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre?

--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme, comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de Picounoc....

--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays?

--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat; allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous sommes partis tous deux.

La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs. Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.

--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue.

--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie.

--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu jaloux....

--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?

--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa l'avocat de la couronne.

--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé.

--Très-violent.

--Sortait-il souvent?

--Pour ses travaux seulement.

--Avait-il des amis bien intimes?

--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.

--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami?

--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....

--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?

--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage Emmélie la soeur de Saint-Pierre.

--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?

--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue pour la première fois.

--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous rechercha en mariage?

--Depuis six mois.

--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser?

--Vingt ans.

Il y eut un murmure approbateur dans la salle.

--Où étiez-vous le soir du meurtre?

--A l'église.

--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?

--Oui... mon mari m'a tout expliqué.

--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?

Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau.

--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari, en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et, la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis, pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé, se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!... et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme, la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort, Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le plus rusé des monstres.

--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon?

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du châle de la défunte?

--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.

--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère?

--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?

--Oui.

--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses assiduités?

--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes langues faisaient courir.

_Transquestionnée._--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle semblable au vôtre?

--Je ne lui en ai jamais vu.

--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?

--Jamais....

--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en eussiez pris connaissance de quelque façon?

--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être tenu caché.

--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.

Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé passait pour bien jaloux....

Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police, car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs.

--Votre nom, madame? demanda Victor.

--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.

--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement.

--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?

On se mit à rire, et l'huissier imposa son éternel "silence!"

--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière?

--Depuis un mois et demi environ.

--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?

--Pour la consoler de ses peines....

--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a montré alors?

--Oui....

--Et qu'avez-vous dit?

--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.

--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier?

--Oui, Monsieur.

--Comment saviez-vous cela?...

--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.

--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte, quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils?

--Probablement....

--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils?

--Personne.

--Vous l'avez deviné?...

La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout cela était faux....

La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement. On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de Noémie.

--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?

--Oui, Monsieur.

--Quel âge aviez-vous alors?

--J'avais douze ans, Monsieur.

--Que s'est il passé alors?