Picounoc le maudit

Chapter 24

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Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit, elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis, lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable, dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se glissa sous le pavé des hangars et des _tasseries_; il descendit dans la cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!... Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais, fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière, derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.

Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches.

La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par une impression subite.

--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais! Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es!...

Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?... qu'apportez-vous donc là?

--_Antiquum documentum_! répondit gravement l'ex-élève.

--Un vieux document?

--Le fanal! mon cher! le fanal....

--Le fanal dont parlait Geneviève?

--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore. Enfin nous verrons....

Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.

--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.

--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...

--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.

Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le paraissait?...

--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler. Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute chance de succès ne soit pas morte avec elle!...

--Oui, Dieu le veuille!

--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas été infructueuses.

--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.

--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit couvert de honte et abîmé dans la douleur....

Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.

--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse fort, allez!...

--Je connais l'histoire du bossu!...

--Vraiment!...

--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom....

--Il ne se nomme pas Chèvrefils?

--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....

--L'ai-je connu?

--Vous avez dû le connaître....

--Et c'est un vaurien?

--Pis que cela.

--Un voleur?

--Pis que cela.

--Un assassin?

Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous comprenez?

--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On ne fait pas les choses à moitié!...

Victor serra la main du brave chasseur:

--C'est demain, dit il.

XIV

GAGNON VS. BARABÉ.

Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et relève à ses yeux la grandeur du tribunal.

--Silence! fait l'huissier audiencier.

Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez! Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le district de Québec, approchez et soyez attentifs.

«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin que la justice de la Reine puisse avoir son cours.

«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous l'amende. _God save the Queen._

Le grand jury rapporta «_true bills_» accusation fondée contre André Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet, deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch.

Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur, et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels.

Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et prête serment.

--Votre nom? demanda le procureur.

--Onézime Desruisseaux.

--Vous connaissez l'accusé en cette cause?

--Je le connais bien.

--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence généralement sur les autres?

--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance en lui.

--Quand il dit une chose on le croit?

--Quand cette chose est croyable.

On rit. Silence! crie l'huissier.

--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que par le premier venu? reprend le procureur.

--Quant à cela, oui.

--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort de Geneviève Bergeron?

--Rien qu'une fois, mais aplomb!

--Répétez tout ce qu'il vous a dit.

--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal.

--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et le bossu vient trop souvent chez elle.

--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds.

On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence» retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé.

--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....

--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.

--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures: donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à d'autres.

--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.

--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?

--Oui, mais pas à ce sujet-là....

--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté de Madame Gagnon?

--Oui, raide!

--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé, perdu aussi confiance en la demanderesse?...

--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres....

--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine.

--Non monsieur.

--_Transquestionné._--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de Geneviève?

--Oui, monsieur.

--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?

--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas expliquer.

--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime?

--Elle ne m'en a rien dit....

--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?

--Pas un mot....

--Retirez-vous.

Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse. Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....

Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et la servante de Madame Gagnon.

--Votre nom? demanda l'avocat.

--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.

Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire, quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref, non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé, qu'il était presque une condamnation.

Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse la tête honteusement.

--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur.

--Oui.

--Depuis longtemps?

--Depuis trois mois environ.

--Elle passait pour une femme comme il faut?

--Oui.

--Que pensez-vous d'elle maintenant?

--Je crois qu'elle est calomniée.

--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation?

--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie....

--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en revenant de la rivière du Chêne?

Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection maintenue.

--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève, parlé de cette pauvre folle? et en quels termes?

Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause. Objection maintenue.

--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son honneur devant les tribunaux?

--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en va....

--Vous pouvez vous retirer.

Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune, Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent immédiatement arrêtés.

XV

LA REINE _VS_ LETELLIER.

Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle, et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort subite de cette infortunée....

Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.

--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se jetant dans les bras du grand-trappeur.

--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit avec fermeté le prisonnier.

L'entretien fut long entre les trois amis.

Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.

--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.

Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel en ces termes:

--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à vos noms, sous les peines de droit.

Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:

«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms, sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient assermentées, et vous serez écouté.

Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq, attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur administra le serment suivant:

--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés. Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes, demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après cela le crieur fit la proclamation suivante:

--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque trahison, meurtre, félonie ou «_misdemeanor_» par lui commis, qu'il s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont leurs dites reconnaissances.»

Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:

--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés, jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière, n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose, contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez. Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages.

Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés, leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la «boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement dans l'auditoire.

--Silence! cria l'huissier.

Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir. Il déclina son nom et ses prénoms.

--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne.

--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.

--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?

--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en poussant un soupir.

--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.