Chapter 22
--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si je prends le _manche à balai_ je vais aller lui en faire une charité, moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une paroisse comme celle-ci pour les _quêteux_!... Il y a peine un mois que nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer ici!...
--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée, demander rien à personne.
--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares, heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère.
--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.
A ce nom, le mendiant leva la tête.
--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un office et donne à la quête du dimanche.
--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme, mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature la communion sans confession.
--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit, Victor?
--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand.
Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne. Noémie la première rompit un silence pénible.
--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant....
--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps....
--Vous devez trouver la _place_ joliment changée?...
--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redouté les questions de cette femme, il la prévint en lui demandant:
--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils.
Noémie poussa un profond soupir.
--Oui, monsieur, répondit-elle....
--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter le mendiant.
Noémie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme pour cacher sa honte:
--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!... ah!... bien innocent!... Victor entra.
--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.
Il aperçut sa mère qui sanglotait.
--Ne te désole point, petite mère, allons! du courage, tout n'est pas fini.... Et se tournant vers le vieillard.
--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, je ne sais ce que nous allons devenir....
--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, et j'ai réveillé sans doute des chagrins qui dormaient.
--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils veillent depuis vingt ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....
--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon indiscrétion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que l'émotion gagnait.
--La cause première est loin, répondit Victor, et ce serait bien long de vous conter toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre mère a passé... et avant elle et encore mon père! mon pauvre père!...
--Votre père?
--Oui, mon père Joseph Letellier....
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui le vieillard, et ses mains tremblantes passèrent sur ses paupières ridées pour en effacer les pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa frémissante.
--Connaissez-vous mon père? demanda Victor.
Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela sa question.
--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....
--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur; vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis....
Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à vingt ans.
Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre.... Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à peu.
--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu de chose, mais vous la gagnez toute entière.
--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le pardon!
Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils....
Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant sanglotant à genoux devant eux.
--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout terrifié....
--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le vieillard.
--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, car Dieu est juste et ne punit qu'une fois....
--J'espère le pardon de Dieu, car je me repens et je bénis la main qui me tient dans la poussière, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas espérer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!...
--Les hommes ne sont point miséricordieux comme le Seigneur, mais ils doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons..." reprit Victor.
--Ah! tu es bien le digne enfant de ton père, et Dieu te bénira, murmura le vieillard.
--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.
--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.
--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois Victor et Noémie....
--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai prostitué....
--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon père vous a pardonné.... Je ne veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait....
Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras et le conduire, chancelant, à un siège.
Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.
--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer; mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché, car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur moi....
Victor avait tressailli pendant ce court récit....
--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde.
--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir miséricorde.
Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie. Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir frappé!
IX
MADAME GAGNON.
--C'est elle! murmura Noémie.
En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.
--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard, pardonnez-moi.
--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour recevoir des personnes telles que vous.
--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit.
Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant. Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la table et la première elle reprit la parole.
--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et grande épreuve.
--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.
--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus admirables.
--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la douleur me tue....
--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le ciel.
--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, mériter le ciel?
--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!...
Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes sortes d'expressions.
Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante, elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut....
--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez dételer votre cheval....
--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous remercie bien.
--Son mari! pensa le mendiant.
--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.
--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu.
--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis sûre?
--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu....
--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent....
--Pas toujours, Madame....
--Est-ce que vous craindriez?...
--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....
--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est pas de bois de calvaire.
--Le connaissez-vous?
--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.
--Vous avez pu le rencontrer?
--Je l'ai rencontré quelquefois.
--Chez M. Chèvrefils probablement?
Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute.
--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.
Madame Gagnon se remit tout-à-fait.
--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de votre père?
--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu frapper.
--Vous croyez?
--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble?
--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.
--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite, c'est l'aveu pour plusieurs.
--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez logique.
--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire; mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle qui a servi à tromper mon père.
--Le châle? demanda la Gagnon.
--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous?
--Devant moi? jamais!
--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de temps avant le meurtre?
--Non, monsieur.
--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais enfin pourquoi le détruire?
--Est-ce qu'il a été détruit?
--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous?
--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie.
Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.
--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment embêter Picounoc.
La Gagnon blêmit et balbutia:
--C'est lui, ça?
--Lui-même, affirma Victor.
--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement.
Victor s'écria d'un accent demi-railleur:
--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver mon père?
Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.
--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.
--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.
Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....
Une voiture arriva à la porte....
--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.
Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable! s'écria-t-il, la misérable!
--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie presqu'effrayée de la colère du vieillard.
--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient.
--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains d'espérance....
--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit: la misérable! la misérable!...
X
LA CHASSE AUX PREUVES.
Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la paroisse en émoi.
--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; après vingt ans d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit être absous.
--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement Picounoc.
--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.
--Il a eu tort.
--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul témoignage pour le faire condamner?
--C'est assez.
--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme à l'échafaud de gaieté de coeur.
--N'importe!...
--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle était démolie de quelque manière? As-tu songé à cela?
--Pourquoi y songer?
--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de réfléchir avant d'agir; il est bon de savoir où peut conduire le chemin que l'on prend.
--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?
--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entré dans une route épineuse.
--J'en sortirai bien.
--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta place, je n'aurais pas fait arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa femme.
--Avec sa femme?
--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prétentions de ce côté, j'espère?
Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:
--Ce qui est fait est fait, dit-il.
--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, c'est que Djos n'est pas coupable....
--Comment! il n'a pas tué ma femme?
--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu sais comment et pourquoi; en bien! moi, je témoignerai en sa faveur.
--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire.
--Tu verras!...
--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami?
--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça? ne sera-ce pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire ou de manquer de sang froid? Tu vas être roulé sur le gril, je t'en préviens: tu n'as qu'à te bien tenir.
--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller....
--M'en aller! batiscan on ne me déloge pas de cette façon? Non, je ne suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien rusés; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c'est ce qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait porté à le croire.
--Veux-tu parler de Geneviève? demanda Picounoc presque épouvanté.
--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.
--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.
--Ces personnes-là recueillent tout....
--Et qu'a-t-elle pu dire?
--C'est mon secret... et le sien!...
L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était dit: Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa maison; et s'il redoute les déclarations mêmes de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire disparaître. Ce sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d'autre, aidera à éclairer la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé les jours de cette femme, à moi de la protéger.
Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment où, un soir, elle passait pour se rendre à l'église. Les deux jeunes gens s'aimaient toujours avec autant d'ardeur et de fidélité; mais ils sentaient qu'une ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir.
Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole imprudente de la Gagnon, s'accrochant à ce futile détail comme un homme qui se noie s'accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent qu'à espérer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et quand il lui raconta dans tous les détails l'histoire du vieux mendiant, il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant:
--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné en mon nom. Prends soin de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as entreprise.
Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, comme indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas souvent.
--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que j'ai une dette de reconnaissance à vous payer....
--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise?
--De la part de mon père, Madame.
--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? demanda la vieille Labourique.
La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à grogner. Victor reprit:
--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame.
--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de Djos?...
--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en plus, parce que la Louise ne l'écoutait point....
--Oui! je suis son garçon!...
--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est hier que j'ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait.... reprit la Louise, avec émotion.... Mère! continua-t-elle, entraînant Victor auprès de la vieille, c'est le garçon de Djos, notre ancien petit Djos!...
--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son père était comme cela dans sa jeunesse: même taille, même voix, même façon, même figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!... Je suis une vieille mère pour toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!...
Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus, celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait appeler.
--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, après avoir satisfait la curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père.
--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu de voyageurs.
--Les habitants viennent les jours de marché?
--Quelques uns....
--Il en vient de Lotbinière?
--Quelquefois.
--Picounoc vient-il souvent?...