Chapter 21
--Neuf heures du soir, je crois.
--Il faisait noir?
--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui; cependant à quelques pas on distinguait les gens, mais sans les connaître.
--Comment avez-vous cru reconnaître ma mère?
--Picounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de Noémie, un beau châle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en suis bien sûr....
--- Mais ce châle était-il réellement celui de ma mère?
--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux que moi éclaircir ce point.
--De qui aviez-vous acheté ce châle?
--D'un marchand colporteur, un bossu....
--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chèvrefils, de Ste. Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous revenions de Saint-Pierre....
--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....
--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parlé de la sorte.
--Et pourquoi?
--Mais c'est un de vos anciens amis....
--Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce châle....
--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas un bossu parmi vos connaissances ou vos amis?
--Non, jamais,... jamais!
--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils m'a dit à moi-même qu'il vous avait intimement connu et que vous avez été amis un jour.
--Où cela?
--Chez Picounoc.
--Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avons été amis?...
--Il ne l'a pas dit....
--Il s'est trompé.
--Vous dites, mon père, que la femme de Picounoc portait un châle semblable à celui de ma mère?
--Absolument pareil....
--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice? se demanda Victor, frappé d'une idée subite. Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?...
--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève Lefendu Tintaine et Poussedon. C'étaient des camarades de chantier....
--Et vos ennemis?
--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu sais; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens; Racette est sorti du pénitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage; Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle, est allé au pénitencier avec Racette... mais il y a vingt ans de cela.... Les autres doivent être morts ou bien vieux et retirés du vice....
--Il faudra s'assurer de cela....
--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Picounoc avait brûlé une allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le jardin?
--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....
--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous êtes parti cette nuit-là même, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était pas irréprochable... ou du moins sans quelque singularité....
--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me défier de lui, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi....
--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais su! n'importe je le reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc?
--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en avait guère, je crois; moi je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent.... A Québec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitués de l'auberge de la mère Labourique....
--Dans la rue Champlain?
--Oui! à l'Oiseau de Proie....
--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!...
Le père et le fils causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.
VII
LES FAUX TÉMOINS.
Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer d'amertume, Picounoc l'aborde:
--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre qu'il te faut oublier Victor?
--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet oubli toutefois est de la sagesse.
--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.
--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos sentiments.
--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine, tant pis pour lui! tant pis pour les siens!
--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas besoin?...
Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.
--As-tu vu Victor? dit-il.
--Oui, mon père....
--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère?
--Oui, mon père....
--Et que t'a-t-il dit?...
--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car, ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères....
Picounoc réfléchit une minute:
--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.
--Sauver son père, répondit Marguerite....
--Et comment le sauvera-t-il?
--Je n'en sais rien.
--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé! Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait tout oublié.
Marguerite pencha la tête et ne répondit rien.
--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze jours.
--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant tout à coup dans sa fierté.
--Oui, je le veux, je l'exige.
--Et avec qui me mariez-vous comme cela?
--Avec Monsieur Chèvrefils.
--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!...
--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.
--Et quel prix m'avez-vous vendue?
Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme. Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause.
--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu auras confiance en mon amitié paternelle....
Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.
--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me retirer je suis souffrante.
Et elle s'éloigna.
Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.
--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...
Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose. Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier, puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres, pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!
Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et dort du sommeil des... endurcis.
--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un des buveurs.
--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son verre.
--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.
--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.
--Toujours à ta place, répond Robert....
--Que font-ils pour vivre...?
--Ils mangent et boivent....
--Et pour avoir de quoi boire et manger?
--Ils volent....
--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.
--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert.
--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.
--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.
--Cela se comprend.
--Et Asselin? dit la Louise.
--Pauvre comme deux Jobs.
--Ce que c'est!
--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci, grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front, et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était propriétaire.
--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les victimes....
La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière.
--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les reconnaître.
Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.
--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le bossu.
--Merci, nous venons de _prendre_, dit Charlot, en se retirant toujours.
--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.
Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux compagnons.
--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.
--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai jamais vu, moi.
--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.
--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir....
--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au lieu de vieillir....
Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée chez eux, ils reprirent leur aplomb.
--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir jamais vu avec cet apanage sur le dos....
Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance.
--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis parler sans crainte?
--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....
--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.
--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre.
--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.
Puis s'adressant aux deux voleurs.
--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?
--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils....
--Oui, mais j'ai un autre nom encore....
Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.
--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot.
--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert.
Le bossu fit une grimace:
--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.
--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs.
--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le bossu.
Les vieillards se mirent à rire....
--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?...
--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé bêtement dans sa grange.
--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu invisible pendant vingt ans....
--Ah!... et comment?...
--En allant faire la chasse dans les régions du nord....
--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit.
--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur....
--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot.
--Impayable! ajouta Robert.
--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.
--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert.
--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance? demanda Charlot.
--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....
--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela pour le moment.
--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.
--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait....
--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire son chemin... vers le pénitencier.
--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.
--Au contraire, répondit Robert... le parjure....
--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté! Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....
--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il?
--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux?
--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais....
--Quoi?
--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....
--Vous êtes impitoyables.
--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin... quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien!
--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....
--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique.
--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?
--Qu'en dis-tu, Charlot?
--Qu'en penses-tu, Robert?
--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit Robert....
--Et quand le terme criminel?
--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu.
--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot Grismouche, bourgeois....
Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame Gagnon.
--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va employer Victor pour essayer de sauver son père....
--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant.
--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce n'est pourtant pas mon affaire....
--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi.
VIII
LE MENDIANT.
Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arrivé à Lotbinière depuis le matin, montait à pas lents la route qui réunit la concession St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crâne nu et la barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine. Les habits de ce mendiant n'étaient pas encore ornés de ces capricieuses pièces d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent une longue pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de jeunesse qui dure si peu, ils n'en étaient pas davantage rendus à la corde. Ils flottaient entre un passé luisant et un avenir sombre.... Ce mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas osé arborer le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de souvenirs pénibles et de mauvaises actions, mais, hâtons-nous de le dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'était bien assez. Il arriva en haut de la route, jeta un regard en arrière pour embrasser le chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fixé sur les maisons blanches du village où il entrait. Il vit des enfants qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltérable de ces petites créatures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie, l'affecta profondément. Quand les enfants l'aperçurent avec son bâton à la main et sa figure étrange ils se sauvèrent. Je suis donc un objet d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent sur la route devenue déserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tête comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. Il avait faim, et l'angoisse déchirait ses entrailles plus que la faim. Il était fatigué et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup ses yeux parurent chercher quelque chose. Il s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour s'effaçait, et, du côté du couchant une bande couleur d'orange avait succédé à l'océan de flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait de briller à la fenêtre de la maison voisine, et, vis-à-vis cette lumière passaient, comme des ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable fit pâlir le mendiant.
--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mériter de souffrir!... S'ils allaient me reconnaître! Mais non! impossible! le chagrin et l'âge m'ont rendu méconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres misérables auraient continué mon oeuvre infâme? Et, traversant le chemin, il alla s'appuyer sur la clôture de cèdre, les yeux toujours plongés dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint à lui:
--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.
Le mendiant tressaillit à cette voix pure et sonore; il arrêta sur son interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme répéta sa demande.
--Oh! je souffre beaucoup, répondit le vieillard....
--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi, et peut-être plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre eux de la pitié.
--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a peut-être besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher dehors, et nous avons un lit.
Le vieillard s'était assis sur une chaise près de la porte et n'osait lever les yeux sur ses hôtes.
--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa voix chevrotante trahissait une vive émotion--je dormirai bien là, sur votre plancher, dans un coin, si vous me le permettez.
--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme, nous vous l'offrons avec orgueil à vous qui dormez sur le plancher, nous l'offririons sans honte aux riches accoutumés à dormir sur la plume, car nous n'en avons pas de meilleur à donner.
--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme.
--J'accepterai un morceau de pain, madame.
--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles aliments qu'elle annonçait.
--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....
--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.
--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.
Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa première pensée:
--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa maîtresse si elle peut me secourir.
--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle.