Picounoc le maudit

Chapter 20

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--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis plus encore votre frère! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons le même festin, chauffons-nous au même feu, écoutons ensemble les paroles de vie de la robe noire et nous serons heureux!

Un immense cri de triomphe suivit ces paroles.

--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! crièrent cent voix.

Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut sous les arbres de la forêt profonde. Les deux tribus, unies et heureuses, se rendirent à la maison de la prière pour la grande cérémonie. Kisastari alla trouver le missionnaire.

--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guéries. Je désire que tu m'unisses à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes prêts tous les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons plus être séparés.

--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques instants, il y a là une pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas laisser passer les instants de grâce.

--Nous attendrons, mon père.

Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à me venger; Iréma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui appartenir, et je vais aller me confesser pour cela.

Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant:

--Père, je veux me confesser pour devenir meilleure....

--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande pardon au grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va te pardonner parce qu'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le ciel, et là ils nous aiment toujours.

Les yeux de Naskarina, brillèrent comme des escarboucles.

--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!

--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras aimée là comme tu voudras l'être.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes fautes, et que tu les regrettes sincèrement.

--J'ai fait bien des péchés....

--Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la forêt, tu seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux de Jésus, comme si tu venais d'être purifiée par l'eau du baptême.

--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; je voulais te tromper et tromper les autres....

Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que répondre à cette parole inattendue....

--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises dispositions? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante....

--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée, dit la jeune fille.

--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de l'aimer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été heureuse dans le crime; ton sommeil était troublé par des songes affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et d'être jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu de l'enfer....

Naskarina écouta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de l'absoudre au nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains et les amenant devant le missionnaire:

--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont bons, ils ont toujours aimé Jésus, eux!...

Iréma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortunée l'embrassa avec transport....

--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!

Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la pitié....

--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne.

La pénitente eut un frémissement de volupté, et le feu sortit de ses paupières....

--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton frère.... Nous avons eu tous deux le même père!...

--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdie....

--Et tout le monde regardait avec défiance et surprise ou curiosité le jeune chef.

--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort... reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la mission du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... elle ne fut pas la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paraître devant le grand Esprit, mon père m'a révélé ces choses... car il venait d'apprendre que nous étions fiancés....

--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frère! Et ses grands yeux noirs ne pouvaient se détacher de cet homme qu'elle avait tant aimé et que du moins elle ne perdait pas tout entier.

Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, pour les indiens réunis dans le fort Providence.

V

LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHAFAUD.

L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Noémie et Victor. Le soleil de la félicité n'avait lui qu'une minute dans la maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Noémie passa dans les pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre son père; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont il était depuis un quart de siècle réellement accablé, le pria de rester auprès de sa mère pour la consoler.

L'huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder à vue jusqu'au matin. Il s'efforça, par de bonnes paroles, de faire oublier les rigueurs nécessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaçait de loin. Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant, avec un certain air de curiosité, des personnes de la paroisse qu'il avait connues autrefois. Les peines des uns et les succès des autres parurent l'intéresser beaucoup plus que sa propre situation. A dix heures il fut conduit devant le juge de paix. Picounoc était rendu, et Victor ne tarda pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant d'entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne voulait être entendu de l'accusateur ou de l'accusé.

--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'être furieux, se voir ainsi couper l'herbe sous le pied!...

--Et à la veille de ses noces! répondait un autre....

--Si encore c'eut été au lendemain!

--Il va être obligé de penser de nouveau à sa première femme....

--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour toujours....

--Et Letellier, vois donc! c'est un bel homme après tout....

--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....

--Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance....

--Oui, depuis vingt ans....

--Tout de même, ce n'est pas fin de venir se jeter comme ça dans la gueule du loup....

--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...

--Elle prend un vilain instrument....

--Comment? Picounoc est un brave et honnête homme....

--Vois donc cette figure! on dirait que c'est lui qui est le meurtrier et que c'est le meurtrier qui est la victime....

--Silence! fit l'huissier.

Le juge de paix venait de s'asseoir au bout d'une table couverte de livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier s'assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que Picounoc avait faite la veille. L'accusé, malgré sa force de volonté, ne put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d'un procès qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher à dessein dans la foule.

--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation portée contre vous, M. Letellier. Victor se leva.

--Je suis le défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare qu'il est innocent.

Un murmure courut dans la salle.

--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le juge de paix, il faut des preuves.

--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le magistrat, si la déposition qui se trouve devant vous est suffisante à vos yeux pour conduire l'accusé à la cour criminelle, faites votre devoir, nous tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée qu'on ne le suppose, et de démasquer le vrai coupable.

En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'était retourné vers Picounoc, et l'avait écrasé d'un regard de mépris.

L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'était approché de la table.

--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans votre déposition, monsieur Saint Pierre? demanda le juge de paix.

--Oui.

--Infâme! gronda le grand-trappeur.

--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, que je vous envoie en prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procès aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes pas coupable, que vous ferez aisément briller votre innocence.

--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux en sortant.

--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas été coupable, il ne se fut pas sauvé.

--C'est clair comme le jour.

--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait plus....

--Ou bien ne relèverait pas l'affaire....

Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un peu fait défaut en présence de sa victime, et s'en retourna confiant dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa malheureuse mère de cette honte, hélas! trop prévue.

--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de vous moi aussi; il faut que je suive mon père et que je travaille à le sauver. Vous aurez avec vous ma cousine, Agnès; et puis je viendrai souvent vous voir, car j'aurai besoin de connaître bien des choses....

Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la douce et candide créature. Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi:

--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que la faute de son père a flétri son front noble et pur?... Ah!... notre union n'est peut-être plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai toujours.... Et, comme elle s'abandonnait à ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua avec un sourire de pitié:

--Ton père est-il ici? demanda le jeune homme tout craintif.

--Non, répondit Marguerite, il est allé à la rivière du Chêne.

--Tant mieux! nous allons encore passer une heure ensemble.

--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas souvent désormais!...

Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son amie.

--Quel malheur vient de fondre sur nous! commença-t-il... et où cela va-t-il s'arrêter?...

--Nous étions si heureux et si tranquilles! murmura Marguerite.

--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?...

--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des fautes de leurs parents!...

--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop souvent vrai!... et les pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables!...

--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures et innocentes les fautes des autres! dit la jeune fille....

--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et scandaliser les hommes.

--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères?

--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi....

La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d'étonnement....

--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur.

--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse....

--Et mon père est un homme irréprochable.

--Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses surprises....

--N'en avons-nous pas eu suffisamment?

--Moi, oui:... mais, toi...?

--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.

--Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur... et, peut-être, la honte....

La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir se peignit dans ses yeux:....

Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens de tomber toi-même?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi... Victor, je t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime plus! je ne veux plus de voir....

Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer.

Victor la regarda quelques minutes avec admiration.

--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dévoue pour sauver son père?

--Pour le sauver, non! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes.

--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un autre homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite, était le tien, ton père?

--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus?

--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... parce que ton père veut tuer le mien!... et qu'il....

--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible à dire cela... ne m'a-t-il pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.

--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable n'est pas celui que tu penses.

--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils dévoué.

--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; mais pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours.

--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.

--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier.... Cet étranger, c'était mon père! On le conduit en prison, et peut-être à l'échafaud....

Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques temps en proie à un découragement profond.

--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de trouver une excuse à la conduite de son père....

Mais Picounoc en recherchant l'amour de Noémie, en priant cette femme de venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement, renonçait au droit de venger la mort par la mort.

VI

PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ.

Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fenêtre qui donnait sur la rivière et le pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de l'arrestation de Letellier.

--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce misérable.

--Ta déclaration est formelle?

--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.

--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappées Letellier... ou qui l'auraient vu faire des menaces à la défunte....

--Précisément... c'est cela!...

Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de réfléchir....

--La chose est possible... assez facile même.... Tu peux essayer....

--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre les mains d'un traître?

--Cela demande réflexion, en effet, répliqua le bossu.

--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.

--Je t'avoue que mes relations ne me permettent guère....

--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que....

--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau père, eh bien! je te trouverai peut-être ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt à trente.

--Rien que cela! fais les venir ces hommes.

--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des témoins, mais à moi il me faut aussi quelque chose....

--Tu vas être mon gendre... et....

--Quand?

--Après le procès....

--Après le procès, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. Est-ce dit?

--Et si tes témoins font défaut?...

--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le cynique bossu....

--Marguerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa Picounoc.

--C'est ton affaire.

--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de bon compte comme tu vois.

--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce procès.

--Oui, j'y tiens!

Le bossu jeta un regard distrait vers le pont.

--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup à une femme assise sur un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre.

A la vue de cette femme qui ne s'était pas encore retournée, Picounoc eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il.... Mais la femme se retourna et les deux compères reconnurent la folle.

--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura le bossu.... Puis il répéta: que fais-tu là, Geneviève?

--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier et ce sera son cadeau de noces.

--Avec qui se marie-t-elle?

--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garçon, un monsieur, quoi!

--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.

--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur goût que cela....

--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc.

--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...

Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas l'entendre.

--Que veux-tu dire? reprit-il.

--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a peur!

--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.

--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard que jamais!

Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.

Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur son front soucieux le baiser de son fils.

--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter un _Pater_ et un _Ave_ avec moi?

Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière divine.

--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma mère.

--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors, car nos relations étaient celles de deux intimes; et tu vois que je ne le soupçonnais pas de trahison puisque j'ai tué sa femme dans ses bras, croyant que c'était la mienne...

--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverons-nous quelque branche de salut où vous vous accrocherez.

Le prisonnier secoua la tête d'un air de doute.

--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.