Chapter 19
Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir ses émotions, ne pouvant plus calmer son coeur qui bondissait à rompre sa poitrine, se leva pour se jeter aux genoux de sa femme; mais une voix joyeuse qui retentit sur le seuil l'arrêta.
--_Salvete, omnes gentes! ego sum_ Paul Hamel _qui dicitur ex-elevatus_....
--L'ex-élève! s'écria Noémie en s'essuyant les yeux....
--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant la main au chasseur qui entrait....
Le grand-trappeur jeta un regard et un sourire à son ami....
--_Salve! grandissime_ trappeur! fit l'ex-élève en saluant son compagnon de chasse.
Une pâleur affreuse couvrit les figures de Noémie et de Victor qui restèrent immobiles dans leur stupeur.... L'ex-élève qui vit leur étonnement, reprit tout joyeusement:
--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest.... Quoi? est-ce qu'il ne vous l'a pas dit encore? Il n'aime pas à se vanter, je le sais; mais moi, je n'ai pas de cachette.
Un tremblement nerveux saisit Noémie, dont les regards dévoraient le grand-trappeur. Victor croyait être le jouet du délire.
--Noémie! Noémie! tu ne me reconnais plus! s'écria le grand-trappeur!...
Deux cris terribles firent à la fois retentir la maison.
--Joseph!
--Mon père!
Et soudain Djos tomba aux genoux de sa femme... et l'on entendit ces mots entrecoupés de sanglots.
--Pardon!... pardon!... pardon!...
--Oh! dit l'ex-élève, en s'essuyant les yeux, je croyais que la connaissance était faite.... Je ne veux pas vous déranger, mes enfants.... Je reviendrai tantôt....
Et, le coeur touché de ce qu'il voyait, il sortit! Il est des joies comme il est des douleurs qui défient toute description, et si le pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la figure humaine qu'il reproduit, toutes les douleurs ou toutes les joies de l'âme, la plume de l'écrivain s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir. D'abord le silence ne fut interrompu que par des paroles isolées comme ces bouffées de flamme qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes du volcan prêt à faire irruption; et ces mots, c'étaient les noms de Noémie, de Victor et de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable douceur, et des regards chargés d'amour plus éloquents, plus persuasifs que tous les serments à la fois. Après la première effusion, le grand-trappeur se débarrassa de sa ceinture _fléchée_ et de ses pistolets, puis il voulut revoir chaque chambre, chaque morceau, pour ainsi dire, de cette maison qui évoquait tout-à-coup un passé si calme et si heureux d'abord, si amer, hélas! ensuite.
Victor, après quelques moments, déposa un baiser sur le front de son père et s'éloigna, promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ex-élève assis pensif sur la clôture du chemin, à un arpent de la maison. Il lui proposa une promenade, et tous deux marchèrent en causant du grand événement qui venait de se produire.
--Je suis bien heureux, disait le jeune avocat, je suis bien heureux d'avoir retrouvé mon père; mais un bonheur s'achète souvent au prix d'un autre bonheur, et je sens que je ne serai pas épargné.... Pauvre Marguerite! soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite! où s'en vont nos doux projets? où s'en vont nos délicieuses espérances?...
Marguerite ne connaissait pas encore toute l'étendue du malheur qui la menaçait, et elle se plaisait à croire que le coup inattendu qui frappait son père ne l'atteindrait point elle-même. Elle ne savait point, innocente créature, fruit succulent et beau, sorti par hasard d'un rameau encore vert, elle ne savait point comme le coeur de l'arbre qui l'avait produit, était profondément gâté.
Picounoc, après avoir erré vaguement, sans but et sans motif, toute la journée, s'était enfermé dans sa chambre. Il ne voulut pas souper.
--Vous êtes malade, petit papa, risqua timidement la jeune fille.
--Si cet homme a le malheur de revenir!... gronda-t-il pour toute réponse.
--Le chasseur qui a passé hier soir, papa?
--Celui-là aussi!... que le diable l'emporte!...
--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en disant ce qu'il a raconté.
--Qu'avait-on besoin de ces histoires-là? Du reste, je suis certain que c'est un menteur. Il est payé par quelqu'un pour faire manquer mon mariage... je le comprends bien, moi; mais Noémie!... Ah! ces femmes!... ces femmes!... Elles croiraient manquer à leur dignité si elles ne tombaient en pâmoison à la moindre parole un peu surprenante qu'elles entendent.
--Vois-la donc, petite père, et dis-lui tout ce que tu penses de ces histoires; elle finira par comprendre, sans doute, qu'il est fort possible que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais plaisant, ou d'un ennemi.
--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda Picounoc.
--Non, papa, répondit Marguerite, l'âme oppressée par le regret.
--Il croit aux contes du chasseur, le petit fat! il y croit!
--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait son père!... Mon Dieu! si vous partiez pour ne revenir qu'après vingt ans!... quelle serait ma peine!... mais quelle serait ma joie ensuite! Oh! petit père, ne lui garde pas rancune de son espoir et de sa félicité!...
--Le grand-trappeur eût mieux fait de ne jamais révéler son nom, et de rester mort pour tout le monde....
--Tu es injuste, petit papa!... voyons! calme-toi....
--Injuste? je suis injuste? dis-tu?
--Mais il me semble que... la charité....
--Il te semble que!... la charité!... oui! tout ça, c'est bel et bon. Mais tu sais une chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, ce Djos, ce Pèlerin, quelque soit son nom, est un assassin?
--Mais, mon père, on le dit si bon maintenant, reprit la jeune fille avec une douceur étrange.
--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai dit hier soir devant tout le monde; c'est un meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici!
--Mon père! les apparences sont parfois trompeuses.... On a vu souvent l'innocence accusée et la faute impunie, qui sait?...
--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!... Vas-tu donc défendre et protéger l'assassin de ta mère?... serais-tu oublieuse et ingrate à ce point?
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marguerite. Et, se cachant le visage dans ses deux mains, elle demeura longtemps silencieuse.
--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant, reprit Picounoc, et n'eût-il pas mieux fait de passer pour mort plus longtemps encore? dis!...
--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune fille.... Et un combat terrible se livrait dans son coeur: son amour était aux prises avec sa dignité. Elle voyait Victor souriant tristement et jurant de l'aimer toujours; elle le voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa noblesse, et, derrière lui, elle apercevait un homme souillé de sang; et cet homme, c'était le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui de sa mère!... Jamais ce souvenir ne s'était réveillé aussi amer, et jamais il n'était revenu sous de pareilles couleurs! Brisée par le choc des sentiments violents et divers qui se heurtaient dans son esprit, ne trouvant plus l'appui des hommes assez ferme, elle entra dans sa chambre et se jeta à genoux. La prière est le plus sûr et le meilleur moyen d'arriver au repos--que ce soit le repos dans l'allégresse ou le repos dans les afflictions. Picounoc sortit et se dirigea machinalement vers la demeure de Noémie.
La nuit n'était pas encore venue mais le ciel était sombre déjà, et les objets de la terre, sans couleurs et presque sans formes certaines, se confondaient dans une masse grise. On eût dit un grand nuage ouvrant ses ailes pour couvrir le monde. La lumière de la lampe brillait dans chaque maison, s'échappant en rayons joyeux par quelqu'une des fenêtres. Le plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni crainte d'être vus, ni peur de voir trop, ne prennent pas la peine de suspendre des rideaux à leurs fenêtres, ou de les fermer s'il s'en trouve, et le passant voit la famille réunie autour de la table pour prendre son souper, ou jouer la partie de cartes.
Victor et l'ex-élève ayant rencontré des amis du vieux temps s'attardaient à jaser.
Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi, et en proie à des pensées horribles, à la porte de Noémie. Il remarqua avec surprise qu'il n'y avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha davantage et vit qu'on avait improvisé des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il colla son oreille contre le trou de la clenche, puis entendit chuchoter. Il écouta avec plus d'attention. Le grand-trappeur disait à sa femme.
--Si Picounoc savait que je suis ici, il me ferait arrêter, vois-tu. Et comme je n'ai pas de preuves de sa fourberie, je serais probablement condamné!...
Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles; un éclair jaillit de ses paupières, et il s'appuya un moment sur le cadre de la porte, puis la stupéfaction calmée, il s'inclina de nouveau pour écouter...
--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, disait Noémie....
Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. Honteux d'avoir été la dupe du chasseur, fou de colère à la pensée de cette femme qui lui échappait pour toujours, pour retomber dans les bras de celui qu'elle aimait, il s'éloigna chancelant. Mais, ayant entendu des voix et le bruit des pas de quelques personnes qui venaient, il longea la maison et se cacha au coin, derrière. Là il vit des rayons qui sortaient à pleine fenêtre et s'en allaient dormir sur les feuilles du verger voisin: Voyons! se dit-il, est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fenêtre, il plongea son oeil avide et cruel dans la maison. Il eut un grincement de dents effroyable....
--Je serai vengé! gronda-t-il et, aveuglé par la rage il alla se heurter au tronc d'un arbre: Maudit! recule-toi donc! grinça-t-il, et il frappa du poing l'arbre inoffensif. Il reprit le chemin de sa demeure, et, en s'en allant, il pensait: Je suis bien bête de perdre la tête pour ça!... De quoi va me servir tout ce désespoir?... c'est inutile d'y penser, je ne l'aurai jamais!... Elle me haïra quand même!... Elle va me mépriser!... brisons-la! en avant! Ah! l'on veut jouer un tour à Picounoc! on veut tout bonnement déguerpir l'un après l'autre, sans tambour ni trompette! allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le grand-trappeur? et Madame la _grande-trappeuse?_... Picounoc ne se laisse pas emmancher comme ça! Puisque l'on ne peut pas goûter à l'amour, eh bien! rassasions-nous de vengeance. L'amour passe, paraît-il, mais la vengeance! ah! le temps la rend plus belle et plus terrible!...
Il attela son cheval, prévint Marguerite de ne pas l'attendre avant deux ou trois heures du matin, et partit au grand trot. Il s'arrêta à l'église, chez un juge de paix, fit une déclaration contre Joseph Letellier, l'accusant de meurtre et spécifiant tous les détails.... Puis il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin serait probablement disparu de nouveau, le lendemain matin. Alors, quand il eut remis l'affaire entre les mains de la justice, il remonta dans sa voiture; mais il ne revint pas chez lui, il se rendit à la rivière du Chêne, et alla frapper à la porte du bossu.
--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta visite? demanda le marchand d'un air de grand seigneur vexé.
--A la vengeance, répondit Picounoc....
--Ce n'est pas chrétien, cela, observa le bossu....
--C'est agréable, toujours! si ce n'est pas chrétien....
--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?
--D'un homme!
--Ah! je pensais que tu allais dire d'une femme.
--D'une femme aussi!
--Bigre! deux vengeances à la fois, c'est du corse, cela.
--C'est du Picounoc, en tout cas, répliqua l'habitant irrité en se frappant le coeur d'un geste vaniteux.
--Le mariage serait-il rompu, par hasard? demanda le bossu....
--Les mariages sont rompus! les... mariages, entends-tu?
--J'entends mais je ne comprends pas....
--Tu vas comprendre.... Djos, le pèlerin de Ste. Anne, est revenu.
--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama le bossu, se dressant de terreur....
--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur du Nord-Ouest....
--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant hier! C'est Djos? dis-tu?
--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais pas toi?... et cela ne te fait pas grand'chose, continua Picounoc, qui n'avait pas remarqué la surprise du bossu.
--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas, reprit le marchand, mais j'ai tant entendu parler de lui!... Ah! il est revenu!... Et que veux-tu que je fasse? voyons! je suis disposé à t'obliger: Tu m'as un peu maltraité, mais à tout péché miséricorde.... Oui, voyons! assieds-toi un peu, et causons tranquillement... en prenant un petit coup....
--Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et que j'ai du regret de t'avoir un instant préféré ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est fini! Victor et Marguerite se marieront ensemble quand Noémie et moi nous serons de vieux époux.
--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes pas?
--Ma fille va-t-elle épouser le fils de l'assassin de sa mère? Je la chasserais de ma maison.
--Mais il me semble que....
--J'allais épouser la femme de l'assassin de ma femme?... se hâta d'achever Picounoc. Oui, oui... mais il me semble à moi que ce cas est fort différent.
--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu faire?
--Je compte faire pendre Djos.
--Rien que ça? et as-tu besoin de mes services pour cela?
--Peut-être.
--Ils te sont acquis....
--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et cette promesse je la paie de ma fille, entends-tu?
Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil faux jeta mille étincelles.
--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus maintenant que l'autre jour?...
--Tu la prendras de force: elle est à toi, je te la donne!...
--Voilà qui est parlé! et quelle promesse me demandes-tu? que je la rende heureuse? que je l'adore toujours? que je....
--Non! non! c'est que tu ne dises jamais, quoiqu'il arrive, que tu m'as vendu un châle... pour ma femme, il y a vingt ans,... te souviens-tu?
--S'il y a si longtemps la promesse tiendra, bien sûr!
--Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce châle, que tu ne m'en as jamais vendu!...
--Rien de plus aisé, mon cher beau père; et pour cela, tu vas me donner Marguerite!... Allons! tu te moques de ton gendre....
--Ce qui te paraît une bagatelle aura peut-être une grande importance un jour....
--Comme tu voudras, beau père... et quand prendrai-je possession de ta fille que j'aime à la folie?...
--Après le procès....
--Ah! il y a un procès? fit le bossu, plus sérieusement.
--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la justice....
--Bien! bien! je comprends!... parfait! compte sur moi!
Pendant cette conversation, un huissier suivi de quatre recors armés, entra chez Noémie et fit--au nom de la reine--le grand-trappeur prisonnier. Heureusement pour l'huissier et les recors, le chasseur n'avait pas ses armes sous la main, car pas un seul d'entre eux ne serait sorti vivant.
IV
FRÈRE ET SOEUR.
La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jetée dans un émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs les plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre par ses vices--à révéler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils avaient toujours cachés. Le grand-trappeur fit alors connaître à tous ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été poussé par son ami trompeur, et comment, entraîné par une fatale et aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de cet ami, en croyant n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée. Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller, plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortunée qu'il avait plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappeur, accompagné de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il songeait, en marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose lui semblait impossible. Alors il résolut de ne point se faire reconnaître, et d'arriver chez lui comme un étranger. A sa femme seule il révélera tout, et ensemble secrètement, ils s'entendront pour éviter les chances d'un procès et s'en aller quelque part achever, dans le calme, ce qui leur reste d'années. Mais Picounoc a surpris le secret du chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte à mort. Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas, aura peut-être un moment d'hésitation, une heure d'angoisse.
Le missionnaire de Providence s'efforça de faire rentrer le remords dans l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel était trop corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir à elle; il était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et du départ du grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence obstiné ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu fit un reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un chef sans honneur, que la justice de son pays avait marqué au front d'un cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves chasseurs de la nation.
--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrés, avec le désir d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien! enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais! Aimez-vous et protégez-vous les uns les autres comme si vous étiez tous des frères! Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de plaisir, après votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprès du fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles pour vous encourager à la vertu. Vous ferez la sainte communion et alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vous conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos.
--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'était pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme nous venons de le dire, aux indiens réunis dans la chapelle.
--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre Iréma, dans une effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'oeil étincelant.
--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la vie, à sa demande, nous l'avons laissé pour suivre les traces de ses ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.
--_It is true_, dit John.
--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.
--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma avec exaltation.
--Il est au fort Chippeway, répondit le prêtre.
La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.
--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Renard d'argent et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître, ni un assassin....
A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se faufiler honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle.
--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux pour ne pas souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de faim.
Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connaître à quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été enfermé dans une grotte, où il était entré pour prier sur les cendres de son ancien ami, et comment après deux jours seulement il en était sorti, grâce à une corne de poudre trouvée dans une large fissure de la caverne....
Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu.
--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. C'est alors qu'ayant embrassé sa soeur Marie-Louise, ayant serré la main au missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur s'était mis en route.
Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme des frères sous les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses et se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage. Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée de voir ses projets déjoués par la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait dans sa révolte contre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle n'arriverait pas à son but en se montrant si franchement méchante, et elle résolut de déguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y avait un mois que les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort Providence. On était au milieu d'août, la plupart des sauvages allaient se rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort favorisa les Litchanrés.
--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs Couteaux-jaunes....
--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.
--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.
--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent les Couteaux-jaunes qui s'étaient soumis à l'arrêt du sort.
--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.
--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.
--Nous gardons la parole donnée, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton ferme qui commandait le respect.
--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.
--Tes menaces ne nous effraient point....
--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit cyniquement l'infâme Naskarina.
--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'un des Couteaux-jaunes.
--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.
--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre encore... tous!
Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une clameur immense retentit soudain:
--Kisastari!
C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou à peu près, et disposé à se battre encore. Iréma courut à lui; il la reçut dans ses bras et la serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa femme. Naskarina pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie. Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers le fort.
--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deux tribus.