Chapter 17
Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur.
--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, répondant au désir de son compagnon.
--Une folle! comment la nommez-vous?
--Geneviève!
--Geneviève! exclama le grand-trappeur, et ses yeux se fixèrent comme deux tisons sur la malheureuse femme.
Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Geneviève.
--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la prendre avec nous: je paierai; soyez tranquille.
--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, répliqua le cocher, ni la charge: mon cheval est bon; mais une folle avec vous, Monsieur?...
Le jeune avocat se prit à rire.
--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle est moins dangereuse que la compagnie de bien des fines....
Geneviève s'assit à côté du cocher. Le bossu entr'ouvrit sa porte, et le jeune avocat la salua d'un air un peu railleur.
--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça le bossu.
--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.
--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand et riche....
Le bossu avait entendu la question du grand-trappeur.
--Je ne vous demande pas votre nom à vous, filez donc votre route! vociféra-t-il....
Le grand-trappeur sourit disant:
--Il est de mauvaise humeur, je crois?
--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une jeune fille qu'il voulait acheter avec sa fortune...
--C'est un lâche!... payer pour se faire aimer! ah!...
--Et c'est que Marguerite est jolie....
--Marguerite, que vous la nommez?
--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.
--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger....
--Son père est connu dans la paroisse sous le surnom de Picounoc.
--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!...
--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.
--Non, non... mais c'est un curieux nom, tout de même.... Et c'est un habitant, ce Picounoc?
--Oui monsieur, et fort à son aise.
--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs enfants? dit tout ému le grand-trappeur.
--Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais épouser....
--Que cette fille-là?
--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme est morte depuis bien longtemps.
--Bien longtemps?
--Oui monsieur....
--Comment? de quelle mort?
--Je ne le sais pas.
--Vous ne le savez pas?
Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal à l'aise, et aurait voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que l'étranger connaissait le drame de la mort de cette femme, et voulait jouer avec la douleur ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur son compagnon des yeux chargés de chagrins et de reproches....
--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.
--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air content....
--Geneviève! cria le jeune homme.
--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée... et je vais le dire.
--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable, vous allez descendre de la voiture....
--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième fois, mais je ne le dirai pas, hein, Victor? non, je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée, car....
--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua le jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement qui bouleversa tout-à-coup la figure de son compagnon. Geneviève éclata de rire.
--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle... c'est un tour de Picounoc, un tour infernal qui a perdu ton brave homme de père....
Le grand-trappeur regardait avec admiration ce jeune homme intelligent et beau qu'il n'osait encore appeler son fils, dans la crainte de le voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin de serrer sur son coeur l'enfant de son amour, et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger aux yeux de cet enfant. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans ce geste noble, dans ce maintien digne. Il avait ce front élevé, ce regard doux et parfois flamboyant, il avait cet âge et cette beauté quand le malheur, après deux ans de répit, s'acharna de nouveau à lui pour ne plus lui laisser jamais une heure de félicité.
Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta à la porte d'une maison de chétive apparence.
--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune avocat: je regrette de ne pouvoir vous conduire plus loin.
Le grand-trappeur était comme un homme ivre. Il ne se rendait plus compte de ses idées; Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance. Sa tête bourdonnait et le sang, remontant du coeur à sa figure, lui brûlait le front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse de toile pour dissimuler ses larmes.
--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda Victor, vous n'avez pas déjeuné; vous prendrez une tasse de thé avant de continuer votre route.
--Vous offrez de si bon coeur que je ne saurais refuser, répondit le grand-trappeur.
Et il descendit de la voiture, avec son fusil à la main et ses pistolets à la ceinture.
--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor à la folle.
--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait la carabine et les pistolets du chasseur--je m'en vais chez Picounoc.
--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et il embrassa Noémie qui venait au devant de lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout près de la porte, regardait avec attendrissement la délicieuse petite scène d'intérieur qui se passait devant lui. La veuve--comme nous continuerons encore à appeler Noémie--parut étonnée de la visite du chasseur. Elle pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un pareil costume, il y avait cinq ans.
--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.
--Non mère, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous verrons Paul dans quelques jours; il est à Deschambeault.
--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au grand-trappeur. Et elle lui présenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connaître de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus de vingt ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait à apprendre son retour dans le village, et la peur de causer à sa femme une surprise trop grande, le retinrent. Il s'assit après avoir déposé sa carabine dans un coin, et, silencieux, se prit à regarder, avec amour et curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un air d'antiquité; les années avaient voilé d'une teinte pâle et presque de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient sans doute les barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles disloqués semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait plus de peinture, et la tasse à boire, pendue au clou, était encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans.
Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il était neuf heures cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille.
--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda le jeune avocat.
--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.
Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.
--Et tu es toujours décidée? reprit Victor en souriant.
--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon âge, on réfléchit avant de s'engager.
Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en entendre davantage. Il se leva.
--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il.
--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; c'est la quatrième maison au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.
Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de main à Victor et à la veuve.
--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut seul dehors, un vieux trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et être capable de cacher un peu ses émotions. Courage! la coupe des amertumes, est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seule au foyer où je l'ai laissée il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que le bonheur m'échappe! Et Noémie est belle encore, malgré la trace de pâleur que les regrets et les ennuis, ont laissée sur son front!
Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que Marguerite balayait. Picounoc était de bonne humeur, on le sait, parce qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne. Il invita le grand-trappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages; vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes sortes, et cela nous intéressera beaucoup, lui dit-il.
Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné aux transports de l'espérance et aux ivresses des plus doux rêves. Il ne songea guère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées, tous les moyens qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines, de sa persévérance et de son dévouement. O que l'amour d'une personne aimée est d'un grand prix! Et combien dépensent toute leur vie et toute leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves de jeunesse! Et combien aussi, dès que leurs voeux sont remplis, dès qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté, s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanité des vanités!
--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son tour, d'une voix qu'elle rendait bien aimable.
Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux: Je reste, dit-il, cela me fait plaisir. Puis, après un moment: Vous fêtez donc encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.
--Oui, répondit Picounoc, quand l'année est bonne. Mais c'est une coutume qui s'en va comme le reste.
--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe est une de nos plus amusantes réunions champêtres. Et puis, les gars et les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village.
--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, répliqua Picounoc en riant.
--Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise, Mademoiselle, peut-être? Il montrait Marguerite.
--Justement, répondit Picounoc, et avec un avocat, s'il vous plaît.
--Petit père, reprit la jeune fille vivement mais en riant, tu veux être indiscret, eh bien! je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa phrase avec le bout de son doigt qui menaça de représailles le joyeux Picounoc.
--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez pas, reprit le chasseur.
Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas comme une jeune fille, moi, et j'aime à entendre les autres parler de mon mariage, dit-il.
--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda le trappeur avec étonnement.
--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, c'est bien raisonnable.
--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable ou bien difficile.
--J'étais entêté.
--Aviez-vous fait une gageure?
--Non, mais je voulais avoir une femme que j'aimais depuis ma jeunesse, et il m'a fallu vingt ans de siége autour de son coeur pour le prendre.
--Quelle forteresse! et que ces femmes-là sont rares! balbutia le trappeur qui sentait l'émotion le gagner.
--Mais quand Picounoc a dit une chose!... vous comprenez?... veuille Dieu, veuille diable! la chose arrive.
--Vous avez de la volonté? fit le trappeur. Et il avait envie d'étrangler ce traître qui se gaussait ainsi devant sa victime. Il continua: Mais cette femme... où donc avez-vous pu la trouver?
--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes amis qui a eu l'obligeance de me la laisser en se réduisant en cendres.
Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise d'écorce: Vous avez de complaisants amis, murmura-t-il....
--C'est le seul qui ait été aussi bon pour moi. Rien d'étonnant! c'était le Pèlerin de Sainte Anne....
--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève m'a parlé de cet homme!...
--Je le crois bien, en effet, c'était son ami.
--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?... interrogea le grand-trappeur....
--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.
--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze jours il peut se passer bien des choses, observa l'étranger; prenez garde que la coupe ne se brise avant de toucher vos lèvres!...
--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda Picounoc.
--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur, mais si je me présentais, moi, pour épouser la veuve?... je ne suis pas d'une tournure ordinaire comme vous voyez--je ne veux pas dire que vous n'êtes pas bien--mais moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je viens de loin, j'ai vu beaucoup, je puis amuser une femme pendant le reste de ses jours avec mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai accepté votre invitation, et, si la veuve me plaît, je vous la prends....
Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte, et parut chercher, dans sa figure, ce qu'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux dans les paroles qu'il venait de prononcer.
II
LA GROSSE GERBE.
Les amis de mademoiselle Marguerite avaient été priés de se rendre de bonne heure dans l'après-midi, afin d'aider à faire et à lier la grosse gerbe. Un seul manquait à l'invitation; c'était Gaspard Tintaine, un jaloux du grand St. Charles, qui boudait Marguerite parce qu'elle ne l'avait pas assez regardé l'autre soir. On ne s'apercevait guère de son absence. Les poètes font bien la nomenclature de leurs guerriers imbéciles qui vont s'entr'égorger au profit de l'orgueil et de l'ambition, pourquoi ne nommerais-je pas les jeunes gens éveillés qui sont venus chez Picounoc prendre part à une fête charmante qui s'en va, hélas! avec les bonnes années?
L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur, les rivaux empressés. L'un était monté sur le siége léger d'une petite charrette aux ressorts d'acier; un autre se carrait dans une calèche antique; un autre, plus fier, descendait d'un coquet _buggy_. Et les chevaux étaient habillés de harnais luisants. On voyait des boucles blanches partout: à la bride, aux rênes, aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentées! et des pompons rouges! et des pompons bleus! Le bonhomme Auger qui les vit arriver s'écria en secouant la tête:
--Pauvres jeunes _cavaliers!_ souvent, quelques années après leur mariage, on les voit encore, mais leurs chevaux sont devenus boiteux, les brillants harnais ont perdu leurs clefs argentés, et des bouts de corde remplacent les boucles sans ardillons; la calèche _sonne le fer_; les raies des roues tremblent dans les moyeux. Pauvres _cavaliers!_ ils ont commencé par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs ne devraient ni commencer, ni finir par se promener dans les voitures brillantes et coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'après trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de blé, et leurs terres, de bonnes semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler par une basse jalousie contre les classes élevées de la société, et qu'ils se souviennent que c'est Dieu qui a établi, dès le commencement, les différentes couches qui composent l'humanité. Que chacun soit à sa place; que chacun travaille dans la sphère et sur la scène où la Providence l'a placé, et le monde ira bien. La misère disparaîtra de bien des lieux et la vertu brillera comme un soleil sur nos belles campagnes. Il est permis d'aspirer à monter, mais que l'on ne cherche pas à se placer au-dessus des autres par orgueil et pour mieux se délecter dans les satisfactions du luxe ou les fumées de la vaine gloire; que ce soit pour être, dans les mains de Dieu, un instrument plus docile et plus noble! que ce soit pour faire plus de bien!
Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite, le long de la clôture de cèdre, c'est Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du passé, sans souci de l'avenir, mais tout entier à l'heure présente, parce qu'elle est ensoleillée. Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir.... Les heures de la félicité sont toujours rapides et rarement nombreuses! Les trois qui suivent et marchent de front, se nomment Isaïe Paré, François Piché Nérée Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'un oeil jaloux cet heureux Victor qui agace Marguerite avec un épi oublié dans le champ. Ils ont l'air de dire: Si nous avions seulement les miettes qui tombent de votre table! Ils sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe joyeux et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et des concessions: Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme neige; Célina Morissette, qui court légère comme une gazelle et cherche des fleurs tardives pour orner son chapeau; Julie et Joséphine Marcotte, deux cousines qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher, la statue du silence--qui s'oublie de temps en temps. Puis viennent encore des garçons, puis viennent encore des filles. Et toute cette jeunesse rit, babille et chante comme les oiseaux, comme les ruisseaux.
--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria Picounoc, quand tout le monde fut auprès de lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on avait laissé à terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crièrent les voix joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent sur la glèbe et enlèvent, dans leurs bras, une javelle qu'ils viennent déposer sur le lien de saule étendu au milieu d'une planche. C'est à qui déposera le premier la précieuse brassée d'épis frémissants. Les gars poussent les fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs légers fardeaux; les filles passent à rebours, sur la figure riante de leurs compagnons, les épis mordants. Et les éclats de rire montent comme des feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on secoue un feuillage chargé de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts la lient adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille crie et se corse. On attache des fleurs à sa tête d'épis et des rubans à sa jupe de paille. Alors on la soulève, on la met debout, puis on danse autour des rondes légères et entraînantes.
La première, Marguerite, redit d'une voix assez douce:
J'ai trouvé le nique du liève Mais, le lièv', n'y était pas. Le matin, quand il se lève, Il emporte son lit, ses draps. Sautons! dansons! Beau berger, entrez en danse Et embrassez qui vous plaira!
Et tous les autres répétèrent, en sautant sur le chaume d'or, le refrain sémillant: Sautons! dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans le rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui ne se défend qu'un peu.
Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une autre chanson. Joséphine Marcotte chanta:
Dans ma main droite j'ai t'un rosier Dans ma main droite j'ai t'un rosier, Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la! Qui fleurira au mois de mai! Entrez en danse, joli rosier, Entrez en danse, joli rosier.
Le joli rosier, c'était François Piché.
Et saluez, ma lon, lon, la! Et saluez qui vous plaira!
Piché qui n'aimait que mademoiselle Marguerite, et qui était jaloux des succès de son ami Victor, ne voulut saluer personne; mais, pour cacher son dépit sous une boutade, il salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la troupe joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphine Marcotte et Célina Morissette, et se mit à chanter:
Mademoiselle, on parle de vous, On dit que vous aimez beaucoup!
Tout le choeur fit chorus. Il continua:
Si c'est d'amour que vous aimez, Entrez dans la danse, entrez!
Tous répétèrent encore, et il reprit:
Faites le pot à deux anses. Regardez comme l'on danse, Fermez la bouche, ouvrez les yeux, Saluez qui vous plaira le mieux!
Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée au milieu des danseurs, se mit les deux mains sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent deux jolies anses. Elle avait un petit air mutin qui ne lui siéait pas mal. Elle salua Nérée Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir nullement déguisé.
Puis l'on _ramena les moutons_, et l'on courut à perdre haleine autour de la gerbe précieuse, en chantant avec force et volubilité.
Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle, Ram'nez vos moutons des champs! Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous, Ram'nez vos moutons des loups!
Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et bien d'autres jeux naïfs et innocents. Les bois voisins retentirent longtemps des cris de joie et des chants populaires. On eut dit que, plus loin, sur les écores du ruisseau, d'autres choeurs éveillés chantaient, riaient et dansaient autour d'une autre gerbe de grain. C'étaient les échos qui prenaient part à la fête.
Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans de toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tête avec une évidente vanité. La gerbe fut mise debout au milieu de la grande charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour pêle-mêle, formant une gerbe plus brillante et plus riche que la grosse gerbe de blé. La charrette, sous son pesant fardeau, faisait crier ses bers et craquer ses roues, dans les ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf et en bois de merisier, on voguait sans peur.
La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux et jetée dans la _tasserie_ avec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible où le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de blé reste sur le plancher de l'aire.
Les jeunes gens entrèrent dans la maison. Pendant que Picounoc dételait son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda.
--Bonjour! Picounoc.
--Bonjour! Tiston.
--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas venu? demanda Picounoc.
--Il arrive de St. Edouard, et je viens te dire cela. Pour raccourcir son chemin, il a passé à travers les champs depuis le côteau de la route de St. Charles, et il a vu une espèce de fou à genoux sur le bord du ruisseau, près des débris de l'ancienne cave, sur le haut de la terre de Noémie... c'est-à-dire de ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée.
Picounoc le regarda curieusement: Un homme à genoux? dit-il.
--Oui, un étranger: une grande barbe, des cheveux longs, une espèce de sauvage....
--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, un ami de l'ex-élève.... Mais c'est drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller en cet endroit, ajouta-t-il à demi-voix.
Les deux voisins continuèrent à causer quelques minutes et se séparèrent. Picounoc était soucieux.
Le soir arriva. Une longue table fut dressée et tous les convives y trouvèrent place. A l'un des bouts était assis Picounoc et sa future, madame Letellier, à l'autre bout, Victor et Marguerite. Le grand-trappeur se trouvait le premier, au coté droit de la table, et voisin de Picounoc. Il était un objet de curiosité pour tout le monde.
--Vous serez indulgents envers le pauvre chasseur, dit-il aux convives, s'il manque d'éducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et une fourchette qu'une carabine: depuis vingt ans il ne s'est guère assis à une table pour manger.
--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit Picounoc, et faites comme si vous étiez chez-vous dans les bois. On connaît la force de l'habitude....