Picounoc le maudit

Chapter 16

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--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombreux, et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi chaque tribu sera traitée avec justice. En attendant je vais épouser une fille de la tribu des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des deux tribus.

--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si par la volonté du Grand-Esprit notre chef bien-aimé revenait, tu lui céderais la place.

--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en éclatant de rire.

--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés.

--Oh! oui! je le promets....

XIX

LES VIEILLES CONNAISSANCES.

--_Aures habent et non audient_! dit l'ex-élève fatigué de héler un canot qui passait loin de lui, sur le grand lac.

--_Well_! _let them go_!... C'est nous les rejoindre, ajouta John.

--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.

--On voit les robes-noires, continua Félix.

--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont arrivés au fort, reprit l'ex-élève.

--_The Yellow knives_? demanda John _I guess so_!...

--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans six heures on touchera terre.

Le canot qui passait au large de celui de nos chasseurs Canadiens était, en effet, l'un des canots de la mission. Deux prêtres, trois religieuses et deux indiens le montaient. C'était le missionnaire de Providence qui revenait de la mission de St. Joseph et du fort Résolution, avec le nouveau missionnaire et les soeurs de charité que nous avons rencontrés déjà. Trois des guides engagés au fort Chippeway amenaient le canot chargé de provisions.

Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence en même temps que les missionnaires. Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception de John, d'aller à confesse, comme, du reste, c'était leur coutume. Ils avaient toujours quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui surtout, ils n'étaient pas parfaitement rassurés sur la légèreté de la faute qu'ils avaient commise en scalpant quelques uns de leurs ennemis.

Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement, et peut-être de la frayeur, à la vue des canadiens, quand il les rencontra. C'était près de la chapelle, le jour même de leur arrivée. Il était allé demander au missionnaire à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter pour être mariés. L'ex-élève lui lança un regard oblique plein de menaces, et John lui dit: _Take care_! _by God_! Baptiste et Félix lui avaient montré le poing. Affaire d'habitude ou distraction, car le coeur était pur et la confession avait été bonne.

Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses nouveaux alliés pour apaiser les canadiens. Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses amis connurent les dispositions des Litchanrés, ils se dirent qu'ils n'avaient plus rien à voir dans les affaires de ces indiens: mais restait toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez vengé.

Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et insolent, se rendit à la tente d'Iréma, qui ne pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant, moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort. Couteaux-jaunes et Litchanrés suivirent en chantant et dansant. Iréma fondait en larmes quand elle entra dans l'humble chapelle en bois rond. Le missionnaire supplia le Hibou-blanc de rendre à la pauvre indienne la promesse arrachée dans un moment fatal.

--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, vos prières sont inutiles.

--Mais cette femme ne vous aime pas.

--Elle a promis de m'épouser!

--Vous la rendrez malheureuse et vous serez malheureux vous-même.

--C'est mon affaire.

Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant de rage, mais n'osant parler haut sans permission.

--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève.

--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....

--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre joliment de ces Hiboux.

--_Upon my soul_! murmura John en serrant les poings.

--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire au vieux chef.

Le renégat fit un pas en arrière, et devint livide.

--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il.

--Ceux qui vous connaissent, repartit le prêtre.

Le Hibou-blanc promena autour de lui un regard anxieux; il aperçut les chasseurs Canadiens et se mit à trembler de rage: Je suis libre de vivre ici ou ailleurs, et de la façon qu'il me plaît, répondit-il au missionnaire.

--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans savoir votre nom.

Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son front couvert de sueurs, il hésita une minute, puis, à la fin, convaincu que personne, au milieu de cette solitude lointaine, ne le connaissait ou n'avait entendu parler de lui, il reprit son assurance arrogante et dit à haute voix: Je m'appelle José Racette!

--Racette! crièrent deux échos....

Une angoisse horrible saisit le vieux chef. Il se maudit d'avoir été assez bête pour dire son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève et Baptiste s'étaient approchés, la terreur ou la colère peinte sur la figure. Ils ne disaient rien et regardaient avec une fixité brûlante le vieux renégat. D'un autre côté, une jeune religieuse, l'amie d'Iréma, s'était affaissée sur le sol.... On se hâta de lui porter secours.

Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent avec horreur de Racette, et se reposèrent avec pitié sur Iréma.

--Que veut dire ceci? demanda le prêtre; que ceux qui savent quelque chose parlent! Je le permets, et Dieu le veut....

Alors l'ex-élève s'écria, content de donner cours à son indignation:

--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous, un voleur de grand chemin! un ravisseur de jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier! qui vous cachez ainsi sous le masque de l'indien pour échapper à la justice des hommes, et continuer vos oeuvres damnées! ah! si le prêtre me le permet, vous ne tuerez plus personne! Et, disant cela, il levait son bras armé du terrible couteau. Ses compagnons l'encourageaient de leurs frémissements. Le prêtre l'arrêta.

--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce ainsi que vous pratiquez la charité?

--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il s'est fait voleur? quand il a enlevé une enfant de douze ans? quand il s'est caché dans une cave pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il pratiquée encore dernièrement quand il a tué le grand-trappeur.

--Il tué le grand-trappeur? demanda le prêtre avec émotion.

--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque voilà le prix de sa liberté. Il montrait Iréma.

--Où est-il le grand-trappeur? demanda le missionnaire.

--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua le Hibou-blanc.

--Ici! répondit une voix sonore.

Tous les yeux se tournèrent du côté d'où venait la voix. Un cri s'éleva: Le grand-trappeur!

En effet, le grand-trappeur entrait.

L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent vers leur compagnon et le pressèrent dans leurs bras avec tous les transports de la plus vive ivresse.

--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit Racette avec une audace incroyable, vous savez mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!

Iréma poussa une plainte profonde.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut donc que je me sacrifie?... Mais il est sauvé!

--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre enfant! console-toi!...

--Je me consolerai puisque je vous ai sauvé la vie, même en perdant le bonheur et la liberté.

--Que veux-tu dire, Iréma?

Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser le chef, s'il vous rendait la liberté....

--Le traître! gronda le grand-trappeur, il avait embusqué ses guerriers pour m'assassiner.

Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée.

La jeune religieuse, revenue de son évanouissement, mais encore livide de surprise et de peur, écoutait en frémissant les révélations de toutes sortes.

--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune Iréma, tu peux épouser le mari de ton choix.

La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les bras de la soeur St. Joseph.

--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, reprenez votre nom de José Racette et allez vous faire pendre ailleurs.

--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur.

--Eh bien! oui! repartit le renégat avec cynisme, ce nom-là te fait-il peur aussi?

--Racette! José Racette! le maître d'école!

--Oui! Racette, José Racette, le maître d'école! répéta, en se moquant, le vieux chef.

--Misérable! je te trouverai donc toujours sur mon chemin? vociféra le grand-trappeur.

--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.

--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? Va-t-en, ou....

--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève au grand-trappeur.

--Hélas! si je l'ai connu!...

--Pas mieux que moi, toujours! Si vous saviez tout le mal qu'il a fait! Si vous saviez comme il a persécuté le meilleur de mes amis, Djos, le pèlerin de Ste. Anne!

Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête du trappeur. L'ex-élève continua: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il vivrait encore sans doute et serait heureux!... son enfant ne serait point orphelin, sa femme ne serait pas veuve!...

--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, d'une voix étranglée.

--Veuve depuis vingt ans passés, reprit l'ex-élève--si elle ne s'est pas remariée, bien entendu....

--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, tout frémissant, Djos a tué sa femme dans un moment de folie....

--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais pas vue, je ne lui aurais pas parlé il y a cinq ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée... et encore on ne sait pas si c'est lui qui l'a tuée....

Le grand-trappeur, défait, tremblant comme un homme qui tombe épuisé par les tortures, s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève. L'eau ruisselait froide de ses tempes, et ses dents claquaient. L'ex-élève continua: Moi, j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa femme lui-même et peut-être tué Djos aussi, car il aimait Noémie, la femme de Djos, et quand on aime comme cela....

--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup le grand-trappeur. Et il tomba à genoux les mains levées vers le ciel.

--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.

Tout le monde le regardait avec étonnement. La jeune religieuse s'était levée.

--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau, me pardonneras-tu? me pardonneras-tu?

La stupeur se peignit sur toutes les figures; on sentit un frisson courir dans la foule....

--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée!

--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.

--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!... oui... c'est moi! ajouta le grand-trappeur.

--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et Baptiste!...

--Lui! dirent les autres.

--Mon frère! mon frère! exclama une voix douce et frémissante.

Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent coeur contre coeur.

--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée! disait, au milieu de ses sanglots, le grand-trappeur! Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas tuée!...

--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau la douce voix de femme! Et une jeune religieuse, s'échappant des bras d'Iréma, vint tomber dans ceux du grand-trappeur:

--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur Marie-Louise!

--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! Mon Dieu! Mon Dieu! et le grand-trappeur, fort contre les tortures, fort contre le malheur, s'affaissa lourdement sous le poids de son étrange félicité.... Le Hibou blanc se glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.

--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un jour et je l'ai laissé échapper.

PICOUNOC LE MAUDIT

P. LEMAY

TOME II

DEUXIÈME PARTIE

LA COUR CRIMINELLE

I

LE RETOUR AU VILLAGE.

Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernière gerbe de blé. Il avait rudement fauché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé sur le champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les grandes charrettes, dans les _tasseries_. La récolte était bonne; le temps s'était tenu au beau, et les grains: avoine, orge, blé, seigle et sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour être gai, une autre raison non moins valable: il épousait, dans quelques jours, la femme aimée depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait, en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et d'espérances.

Il s'en allait midi. Marguerite balayait la _place_, car sa future position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émaillent nos planchers, après un bout de temps de travail au métier, de serrée, ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fenêtres comme des glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait à tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coup Marguerite s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui frappa à la porte. Cet étranger portait deux pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais retournons de quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose en son temps.

Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils venaient de loin. L'un des deux se rendit à pied à Deschambeault, et l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régulièrement, chaque jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec. Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six, tant il avait de gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure bronzée. Il était de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il portait une longue barbe noire; du reste, tous deux étaient riches de barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; il se tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se détournait pour le voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture, ils jugeaient que c'était bon pour des femmes ou des malades, et, depuis nombre d'années ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait pas vu depuis vingt ans les flots d'émeraude du plus beau fleuve du monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon d'argent. Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les avez jetés au vent: le grand-trappeur et l'ex-élève! Eh bien! oui, l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes et gâter le jeu de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier. S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; il s'assiéra sur le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur l'échafaud. S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs? C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de la chaloupe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St. Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers Lotbinière; une pensée unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son âme! Noémie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a parlé.... Mais cinq ans c'est long, quand on considère tout ce qui peut arriver dans cinq jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientôt il aura une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler. Les gens l'avaient regardé avec une certaine curiosité, mais personne ne le fit sortir de son mutisme.

Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières affables et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur. Plusieurs personnes lui demandèrent son avis sur certaines matières, les chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec franchise et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il était avocat. En effet, c'était Victor Letellier qui montait de Québec pour la fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir, mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St. Pierre et la concession St. Eustache, à Lotbinière, est de six lieues. Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper l'eau: c'est-à-dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre, aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.

Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'église de St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur à ce qu'il paraît! pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne dédaigne pas la voiture.... Arrête, _charretier_, fit-il, quand il arriva près du voyageur.

Le cocher arrêta.

--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du même côté nous pouvons aller dans la même voiture.

--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... répondit le grand-trappeur.

--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous causerons pour tuer le temps....

Le grand-trappeur sentit son coeur battre fort dans sa poitrine, et il eut comme un éblouissement: Après tout, se dit-il, il faut que je finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir.

Il prit place dans la voiture, à côté du jeune avocat.

--Vous allez dire que je suis bien curieux, reprit le jeune homme; mais, allez-vous loin de ce pas?

--Je me rends à Lotbinière.

--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi. Vous n'êtes pas de la paroisse?

--Non, Monsieur.

--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous de loin?

--Du grand lac des Esclaves....

--Ah! vous êtes chasseur?

--Depuis vingt ans....

--Je vois à votre accoutrement....

--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitté, et il m'en coûte de m'en séparer.

--Je comprends cela; mais, si vous demeurez quelque temps ici, vous finirez par vous accoutumer à ne vous en pas servir....

La conversation tomba. Après quelques minutes le jeune avocat reprit:

--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un chasseur canadien du nom de Paul Hamel.

--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon meilleur ami....

--C'est aussi l'ami de ma famille... un brave et joyeux garçon... le camarade d'enfance de mon père... je l'ai vu, il y a cinq ans, et je vous assure que ses récits de voyage m'ont fort amusé....

--Il est revenu au pays avec moi, balbutia le grand-trappeur que l'émotion agitait comme la fièvre.

--Vraiment! alors nous le verrons?

--Il doit traverser dans quelques jours....

--Ma mère aura du plaisir à le revoir....

--Vous demeurez à Lotbinière?

--J'y suis né; mais je demeure à Québec, et je suis avocat....

--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise.

--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me trouvez jeune, et vous doutez de ma science sans doute.

--Non, car je vous ai entendu parler fort sagement, cette nuit, dans la chaloupe.... Ah! vous êtes avocat!

Et le grand-trappeur demeura plongé dans une réflexion profonde.

--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout mon coeur.

Après un silence assez long le grand-trappeur reprit:

--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous parler... je serais curieux de connaître votre opinion sur certaines choses!...

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis heureux de pouvoir vous obliger.

--Oh! cela ne me regarde pas directement, c'est pour un ami....

--N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami.

--Il a tué!... balbutia l'étranger.

--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....

--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer....

--Etait-ce à la guerre? demanda en riant le jeune homme.

--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on peut tuer, on doit tuer même....

--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, continuez je vous prie.

--Il a tué sa femme......pardon! il croyait tuer sa femme et il a tué la femme d'un autre...

--C'est assez singulier; voyons! comment cela?

--On lui disait que sa femme était infidèle...

--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux!

--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a tuée.

--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire plus au long.

--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle heure, en tel endroit, et tu trouveras ta femme, dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux obéit à cette parole infâme, va où on lui dit d'aller, et tue, comme je vous l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne.

--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit pas aperçu de sa méprise avant de frapper? demanda le jeune avocat....

--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le tromper... c'est quelque chose d'inouï... d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur se crispèrent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat soupçonna que l'ami dont parlait cet étranger n'existait pas, mais qu'il était bien lui-même le héros de ce drame.

--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor, que j'aie jamais vue! c'était donc une conspiration contre votre ami? un piége infâme, mais habilement tendu?...

--Oui, monsieur, c'était tout cela....

--C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir à défendre... mais où trouver des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt de la ruse dont on s'est servie pour tromper votre ami?...

--Des preuves? je n'en connais point... rien que l'honnêteté du meurtrier....

--Ce n'est pas assez.

--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir tué cette femme, sans qu'il pût prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embûche criminelle tendue à sa bonne foi?

--Il serait condamné....

--A mort?

--A mort!

Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une légère pâleur couvrit sa figure.

--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été arrêté, votre ami? demanda le jeune homme.

--Non, monsieur,... il s'est sauvé....

--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir....

Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent la petite rivière du Chêne qui sépare, au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils arrivèrent à la grande rivière. La grande rivière du Chêne est parsemée, à son embouchure, de petites îles ombragées de chênes et d'érables. Un pont magnifique relie la côte est à l'une de ces îles, et un autre pont plus petit va de l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier pont, qu'un mince bras de la rivière qu'on appelle le canal. Une centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale, au pied du coteau que domine une jolie église gothique. C'est un immense bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où s'agite un essaim de travailleurs, d'où s'élèvent les fumées bleues de cent foyers. Les voyageurs passèrent devant la maison du bossu. Une vieille femme à l'air anxieux et triste sortait de cette maison.

--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache? demanda-t-elle au cocher, je suis invitée à la fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied, je ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.