Chapter 15
--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme hypocrite.
--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.
--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor.
--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa valeur, et que ce n'est pas pour moi?
--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour nous-ruiner?...
--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas, qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère....
Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous, murmura-t-elle....
La folle battit des mains.
--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je l'espère.
Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit, il eut des sourires, et il finit par pleurer.
--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il.
Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle, les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.
--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer.
Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de l'habitant.
--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous. Voici l'acte de donation.
--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et vous ne me devez rien!
Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence, puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc, Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens, moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?
--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous ne le voulez peut-être pas encore....
--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat, qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour lui-même.
--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.
--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps de....
Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.
--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux des hommes!
--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.
--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les couvrit de baisers.
--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma maison? demanda-t-il.
--Je vous le dirai ces jours-ci.
--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le pour tout le monde, soyez-le à l'excès.
--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.
--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.
--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins.
--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.
--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras, car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....
--Je vous demande la main de Marguerite...
--La main de Marguerite, dis-tu?
--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette maison....
--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le joyeux Picounoc.
Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait pu deviner cela?
--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc.
--Victor! répondit la jeune fille.
Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne jure de rien.
--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.
--J'arrive.
--As-tu vu ta mère?
--Oui, et ton père aussi.
--Papa? où? chez-vous?
--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?
--Quelle affaire?
--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne....
--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....
--A devenir le mari de ma mère....
--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...
--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme?
--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...
--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi.
--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?
--Il consent!...
--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la félicité que devait m'apporter le soir!
Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais. Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et des joies de l'avenir.
Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et seraient célébrés à la même messe.
Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite l'aiguillonnait en embellissant ses jours.
Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses habits de drap noir et planté sur sa tête un _castor_ à peine étrenné. Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté, et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.
Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant plus:
--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez bas pour n'être pas entendu de Marguerite.
--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.
Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance, et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle, pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?
Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.
--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement.
--Non, je l'ai oubliée....
--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.
--Tu as une bonne mémoire.
--Une mémoire de folle.
Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:
--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il.
--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.
--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.
--C'est possible.
--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour....
--C'est trop.
--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.
--Oui!
--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?
--Peut-être.
--Laissez-moi vous le dire quand même....
--Dites!
--Je voudrais être aimé de vous....
--De moi?
--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!
--Au moins!
--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma femme.
--Votre femme!
--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?
--Non, monsieur.
Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire. A la fin il soupira:
--Vous me refusez?...
--Oui, monsieur.
--Pourquoi?
--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis plus libre.
--Vous? vous-êtes fiancée?
--Moi-même, monsieur.
--Depuis quand? à qui?
--Depuis quelques temps, à M. Letellier....
--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur!
--Monsieur, de grâce! taisez-vous!
La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux....
--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...
--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était pas son fils, ce serait le fils d'un autre.
--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.
--Où est votre père Marguerite?
--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui rentrait.
--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.
--Pas du tout, mon ami.
--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...
--Prends-la?
--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!
--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc?
--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla le bossu fou de colère....
Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa tasse de lait.
--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si....
--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort, Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre.
--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que tu lui as fait.
--Elle ne te croira point.
--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!
Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard. Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit.
--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.
Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!
XVIII
LA SOEUR ST. JOSEPH.
Après plusieurs jours d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes atteignirent le fort Providence, au nord du grand lac des Esclaves. Ils dressèrent leurs tentes de peaux à une petite distance de l'enceinte, et se livrèrent à toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fêter leur heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du territoire qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques journées seulement les séparaient encore des lieux où devait s'arrêter la tribu en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une gaieté étrange, lui qui ne déridait jamais sont front bas et morose. C'est que le moment de son union avec Iréma était venu. Naskarina voyait avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se désolait de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle pensée affreuse pour une jeune fille que celle de se donner à jamais à un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut souvent tentée de fuir pour échapper aux caresses du monstres; mais elle avait juré de rester, et sa parole avait sauvé son ami. Si elle trahissait le serment donné, le trappeur, abandonné du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les mains des traîtres? Plaintive et résignée, elle demeurait sous sa tente. Le Hibou-blanc vint la voir.
--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta promesse, Iréma, dit-il, en entrant.
--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous les bois; tu vois que je suis résignée; mais attends à demain, car je souffre aujourd'hui.
--Tu veux m'échapper en gagnant du temps? Iréma.
--Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je prépare mon coeur comme le veut le Grand-Esprit.
--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit.
--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être, et alors si je n'ai pas la crainte du Grand-Esprit, que ferai-je?... je te quitterai peut-être pour aller vers un autre.
Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.
--Je te tuerais! dit il avec emportement.
--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le courage et la force, l'amour et la foi....
--Tu demanderas ces choses-là après notre mariage, ce sera tout aussi bon.
--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.
--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies et ces formalités ridicules....
--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt que de faire une chose désagréable au Grand-Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs profonds.
Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de stupeur.
--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain, reprit-il d'une voix altérée par l'émotion.
Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'Iréma et d'une partie de la tribu. "Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas à la citadelle de Québec, ni même à aucune autre citadelle, mais tous se ressemblent entre eux. Ils ne rappellent guère au voyageur civilisé les riants villages qu'il a laissés sous des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes de bois rond, recouvertes en écorces d'arbres, et ceinturées d'une palissade de quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout. Ces pieux hauts et serrés protègent le traiteur ou post-master contre les indiens."
Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une baraque en troncs d'arbre percée de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. C'était le palais épiscopal. Une autre maison du même style, mais plus basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Tout cela était bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne déguisait point sa peine. On fit réponse que la robe-noire était partie la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la distance était d'au moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de toi? Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée ici, et voilà maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier, seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec elle, s'est éloignée pour ne pas faire le mariage.
--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une éternelle reconnaissance.... Iréma périra de ma main si elle ne m'épouse point. Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres!
Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les femmes de la tribu. Elle avait confié au missionnaire les douloureux secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était aussi bien de ne pas hâter cette union malheureuse, en remit à plus tard, de lui même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'un confrère et de quelques soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur vie pour le salut des pauvres indiens.
Il y avait déjà au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charité, dont tout le temps était consacré à instruire des vérités chrétiennes les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort. C'était l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Iréma, et avait inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant de la jeune catéchiste lui dit:
--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin.
--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.
--Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait. La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur? lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et découvrit sa figure mouillée de larmes.
--Iréma! s'écria la religieuse.
--Ma mère chrétienne! dit en même temps Iréma.
Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux soeurs. Iréma, à la prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle dit comment le grand-trappeur l'avait délivrée des mains du traître Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-même prisonnier de ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse.
--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, c'est un homme de coeur, un bon chrétien, et un guerrier terrible....
--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, le craignent. Mais les Couteaux-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un blanc comme le grand trappeur--qui les a indisposés contre lui.
--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est pas un indien?
--Oh! non! mais il vit au milieu de nous depuis bien des lunes....
--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse.
--Et lui qui devrait être plus instruit que nous autres des choses de la religion, et qui devrait être meilleur aussi, il se moque de notre docilité à suivre les conseils de la robe noire, et se plaît à faire le mal.
--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien! s'écria la religieuse, ô mon Dieu! quel aveuglement et quelle perversité!
Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis d'épouser cet homme méprisable, s'il rendait la liberté à son prisonnier.
--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur.
--Oui, répondit Iréma.
--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?
--Je n'en sais rien.
--Il l'a peut-être fait assassiner?
Iréma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta silencieuse pendant une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait tué, est-ce que je serais libre?
--Oui, certainement, répondit la soeur.
Iréma vit comme un éclair de joie traverser son esprit. L'idée de la liberté, la pensée d'échapper au vieux chef, lui fit oublier un instant ce qu'elle devait au grand-trappeur. L'égoïsme eut un instant de triomphe, mais bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde: Il n'y a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le pleurerai toujours, et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une douloureuse secousse de tête.
Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent leurs tentes à l'ouest de la petite baie où s'élève le fort. Les forts ou les missions sont des terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant. Souvent aussi les plus heureuses réconciliations ont lieu alors, grâce au zèle et à la charité des saints missionnaires.
Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de précautions, ni employer trop de moyens pour parvenir à son but, la possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès de la tribu ennemie, et lui proposa la paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car les Litchanrés, bien que braves, n'aimaient guère à verser le sang. Encouragé, le Hibou-blanc convoqua une grande réunion des deux tribus, et fit un long discours pour leur démontrer qu'elles devaient s'unir, se fondre en une seule, et n'avoir plus que les mêmes wigwams, et le même chef. Plusieurs murmurèrent, disant qu'ainsi les Litchanrés, qui n'avaient plus de chef, seraient soumis aux Couteaux-jaunes.