Chapter 13
--Qui je suis? votre futur mari.
--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.
--A bientôt, mademoiselle.
XIV
KISASTARI
L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.
Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose: avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs; il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.
--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les rejoindrons.
Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de bonheur.
--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre des mains du monstre qui t'a saisie.
Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!
Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.
Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des provisions et du bagage.
--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil levant, et nous fait une route de lumière.
--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit pour y passer la nuit.
--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait peut-être plus prudent.
Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à chanter:
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos fidèles répéter tour à tour.
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho, renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du Seigneur le couplet sacré.
--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant dans les mains.
--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout sur le rivage les regardait approcher.
--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!
--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.
--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné.
--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.
--Oui, mon père, du moins, je le crois....
Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas en arrière.
--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent vers l'endroit d'où partait cette plainte.
Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se mirent à faire de grandes lamentations.
Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu, pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il tomba sur la face et ne se releva plus.
Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser, car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.
Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les Couteaux-jaunes ses ennemis.
--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela.
--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami....
Les deux indiens secouaient la tête....
--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face?
Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.
Les indiens, muets, penchaient la tête.
--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le chasseur canadien.
Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés, entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et, dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance. Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur, croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils attendirent.
La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.
--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à ses guides.
Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon.
Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses.
XV
UNE VENTE PAR LE SHÉRIF.
C'était le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé le fort Chippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de l'église:
Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin, l'huissier--que Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta sur le tréteau et lut, en se donnant de l'importance:
_Fieri facias de terris._
COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.
Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chèvrefils, écuyer, de Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de dame Noémie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinière, défenderesse, à savoir:
1° Une terre sise et située dans le rang St. Eustache de la paroisse de Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, au nord, au chemin royal du dit rang ou concession, au sud, partie à la route de St. Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses sus-érigées, circonstances et dépendances.
2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à Petoche Miquelon.
Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbinière, jeudi prochain à dix heures A. M.
F. X. Alène, _Shérif._
Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la malheureuse femme le coup de pied de l'âne.
--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles, des études qui ne rendent pas le monde plus fin.
--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.
--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et, à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession.
--Qui?
--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.
--C'est une idée que tu as là, Dumais.
--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.
--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite, le diable ne saurait y mettre obstacle.
--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là.
--Oui, et c'est sa moindre.
Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta des deux oreilles.
--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....
--La veuve avec? demanda un farceur.
Ce fut un éclat de rire.
--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre.
--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous! décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la confession....
--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession.
--On commence par le dernier!
--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.
--Cent louis! cria une voix.
--Cent cinquante.
--Deux cents....
--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre un cinquante louis, je lis ça dans votre figure.
--C'est bon, envoyez!
--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.
--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant.
--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà!
--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial.
--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.
--Elle est bien détériorée! observa l'un.
--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.
--Les fossés sont remplis! dit un troisième.
--Il faut de l'engrais, partout!
--Les mauvaises herbes pullulent!
--La maison est en ruine!
--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...
--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la regretter; dépêchez-vous!... à trois cents....
--Trois cent cinquante!
--Et cinq! dit une voix.
--Qu'il la garde! j'ai fini!...
--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.
--Moi! répondit une voix.
--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés! avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien! ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre!
--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand propriétaire!
Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu, la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.
Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du notaire. La réponse arriva. La voici:
Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être substitué au demandeur et avoir la première hypothèque.
PIERRE-E. ST. PIERRE.
P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.
Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire.
--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.
--Oui, monsieur.
--Favorable, j'espère?
--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de vous rendre le service demandé.
--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît?
--Je ne puis le dire.
--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je suppose?...
--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez que cela me suffit.
--Je le comprends!
Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye, passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route, devant les demeures des riches et des heureux de la ville.
Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.
Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter de l'argent.
--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de votre mère?
--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil....
Le notaire fit un pas en arrière....
--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix?
--Trois cent cinquante cinq louis!
--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre?
--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est très à l'aise.
--Je n'en doute pas, mais....
--Mais?
--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor: Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....
Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St. Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?... Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et rejoignit le notaire.
--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....
--Comment! qui vous a dit?...
--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé complétement....