Picounoc le maudit

Chapter 11

Chapter 113,876 wordsPublic domain

Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur, les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants. Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?

--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! répliqua le "Lièvre qui court."

Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.

Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en apercevoir.

--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se moquant du jeune chef.

Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient le sol.

Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et, d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le frapper.

--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...

C'était Naskarina.

--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure!

Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle.

--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.

--Au secours! à moi! crie-t-il.

Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans l'arbre.

--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et, disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière.

--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme.

Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une plainte amère.

--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante. C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari....

A cette voix connue le jeune chef sourit.

--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.

--Viens donc! Et elle brandissait son arme.

--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.

Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.

Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son chemin.

Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur marche vers le lac Noir.

XI

LA MÈRE LABOURIQUE

Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.

Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de plus pour faire vendre la terre de Noémie.

Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune, si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux veuvage.

Robert et Chariot entrent en riant.

--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.

--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-là tous les jours.

--Non, Seigneur! dit Robert.

--Quelle rencontre? demande la Louise.

--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux tours du hasard.

--Oui, Seigneur! affirme Robert.

--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix saccadée.

--Un peu plus tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment on a autre chose à faire.

--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi: j'ai quatre-vingts sonnés, oui!

--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, Robert et moi, dit Charlot, manière de se graisser la patte chez les campagnards.

--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela me rappelle ce pauvre Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... Il me semble que sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les affaires n'ont pas bien marché... non, non!...

--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme à la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc?

--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici?

--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La gaillard, il buvait sec....

--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est aujourd'hui l'un des habitants les plus à l'aise de Lotbinière.

--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.

--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant la vieille aubergiste.

--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse.

--Tué? allons donc, on est plus humain que ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.

--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille.

--Vous vous souvenez de Paméla?

--Paméla Racette? demanda la Louise.

--Justement la soeur de notre ex-associé que le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôt.

--Eh bien?

--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinière.

--Pas possible?

--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand même, balayant la _place_, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme de qualité, tous les jours que le bon Dieu amène.

--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la voir! dit la Louise en poussant un gros soupir. Lui avez-vous parlé de moi?

--Ma foi! nous n'y avons pas songé.

--Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition, ajouta Robert.

La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser vivement à une scène de la rue.

--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?

--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... Un Monsieur encore!... habillé _sur le fin_! Il s'est penché pour ramasser une pierre et faire peur aux gamins, je suppose, mais je _t'en fiche_! un des gamins s'est mis à cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule.

En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la fenêtre: C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois.

Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.

--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a pour lui le droit.

--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.

--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent.

--Et, si Paméla nous avait trompés?

--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que vous ne nous connaissez point.

--Vous vous sauvez? demanda la vieille.

--Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons notre voyage un autre jour. Et ils sortirent.

Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien élevé; mais la colère animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée.

--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en plein midi par la valetaille des rues?

--La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'était pas comme cela de notre temps!

--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, vous êtes fraîche comme à cinquante ans.

--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je m'aperçois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralysées et je passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un monde meilleur....

--Vous l'avez bien mérité la mère.

--J'ai fait mon possible....

Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable.

--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que vous êtes venu ici, déjà?

--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de Charlot, du docteur au sirop de la vie éternelle.

--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-là et de ces gens aussi. C'est étonnant que je vous aie oublié.

--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont mal fini. Racette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier.

--Pas longtemps. Ils se sont évadés en tuant leur gardien.

--Vraiment! Et les a-t-on pincés?

--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient deux fins matois, allez!

--Et Charlot? et Robert?

La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes.

--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! Ils seront contents de vous, quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.

--Ils vous ont donné rendez-vous ici?

--Ici même, chez la mère Labourique.

--Et pourquoi?

--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, vous le savez peut-être, peut-être l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés là; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et....

--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sûr....

--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?

--Je n'en sais rien, monsieur.

--Ils ne sont pas encore passé les lignes? demanda-t-il d'un air moqueur.

--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.

--La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison, car je sais que Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils ont l'habitude de venir dans cette maison.

Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre maison.

--Est-ce un défi?

--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus presque étrangers.

--Vous voulez les cacher?

--Pourquoi?

--Parce qu'ils sont des voleurs!

--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose?

--Depuis trente ans.

--Vous êtes un lâche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes honnêtes comme ma mère et moi! oh! c'est infâme!

--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que ça!...

--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez à un homme... misérable bossu que vous êtes!...

--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent!

Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Marguerite; mais Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui. Voici pourquoi: Picounoc était revenu de l'ouvrage soucieux et morose. Il ne soupa que légèrement. Marguerite lui demanda la cause de cette tristesse et de ce manque d'appétit:

--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le veux pas...

--Comment! petit père, il me semble que...

--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.

--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me rendrait heureuse?...

--Il t'aime et il est riche, cela suffit...

--Je ne l'aime pas, moi.

--Caprice d'enfant...

--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernièrement, que Victor m'aimait et que vous en étiez aise.

--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et puis je ne veux pas me séparer de toi.

--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?

[Carence d'impression]rais souvent, souvent...

--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, je passerai la vacance ici.

--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgré son père est rarement heureuse.

--Je ne me marierai pas malgré vous.

--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.

--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous voulez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez.

--Marguerite, tu ne sais pas comme...

--Mon père, je ne vous comprends pas!...

--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu te bénira...

--Je hais cet homme...

--Il est puissant et peut nous faire du mal.

--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous à craindre?

--Marguerite!...

--Mon père!

--Je t'en supplie!...

--Ma conscience s'y oppose.

--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prétexte pour rester insensible aux prières d'un père qui te chérit...

--Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien! je resterai avec vous.

--Non!... il faut que tu te maries!

--Avec le bossu?

--Avec M. Chèvrefils!

Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba à genoux devant elle.

--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!

Marguerite jeta ses bras autour du cou de son père et l'embrassa avec effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.

--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon père à mes genoux... Mon Dieu! quel est ce mystère! il me glace d'épouvante.

Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que renoncer à la possession de Noémie.

XII

LE JEU DES COUTEAUX

--_My! my! what is it?_ s'écria John.

--_Quid est tibi, quod fugisti?_... ajouta l'ex-élève.

--Des cadavres! exclama Baptiste.

--Un massacre! répéta Félix.

John se pencha sur un des guerriers morts.

--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.

--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit l'ex-élève, ils se sont faits tuer raide.

--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste, cela m'explique pourquoi ils ont dévié de leur route.

--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient ici?

--Naskarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu.

Tout en causant ils examinaient les cadavres.

--Le jeune chef! dit l'ex-élève.

--Le Lièvre qui court! reprit Félix.

--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste.

--_For sure!_ dit John.

--Donnons leur une sépulture commune, que les mêmes branches de sapins les recouvrent éternellement.

--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts; mais, auparavant, réunissons les morts.

Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, les indiens qui avaient succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas peureux. Ils se remirent aussitôt.

--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de l'eau et de la gomme de sapin.

Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé et le baume du Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les autres étaient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient d'apercevoir, mirent à nu les cadavres des Couteaux-jaunes....

--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et des morts de chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches leur seront plus légères.

--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort réservé aux cadavres des Litchanrés! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.

--_Oh yes_, ajouta John.

--Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux!

--_Oh! yes!_

--Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux auprès des Litchanrés.

--_Oh! yes!_ mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire nécessaire, mais vous autres faire bien de prier.

--C'est ton affaire, John.

Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des indiens, récitèrent avec dévotion un _pater_ et un _ave_.

Kisastari avait repris connaissance. Ses amis résolurent de rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision de poudre et s'éloignèrent.

Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui demeurait insensible et inconsolable.

--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tué son fiancé.

--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force.

--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de souffrir et de mourir pour Kisastari son époux.

--Ne prononce jamais ce nom devant moi!

--Kisastari! c'est le nom que j'aime.

--Le Hibou blanc se vengera....

--Le Hibou blanc n'est pas un véritable indien, et il a peur des tortures....

Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées--car on la savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut donné sa vie pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, ils échangeaient de tristes et éloquents regards.

La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux chef en lui dirent:

--Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons nous reposer bientôt.

--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda le Hibou blanc.

--Non:

--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?

--Oui!

--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos couteaux dans le coeur, à vingt pas de distance.... On verra lequel de vous est le plus habile.

Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut attaché au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité. L'une d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait désigné l'ordre dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant:

--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre.

Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du grand-trappeur leva le bras lentement et, toujours l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme sifflante.

--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il furieux, on m'a touché le bras.

Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier.

--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une parole à confier au chef. Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.

--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une légère aigreur.

--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de la mort du grand-trappeur, eh bien! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de cet homme...

--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.

--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que tu donneras la liberté au grand-trappeur si elle veux t'aimer.

--Naskarina, tu as de l'esprit.

--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre.

--Naskarina, merci!

Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le sauver.