Chapter 10
--Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait au grand chef des Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute!
Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retiré à l'écart, il fixait sur la cruelle un regard plein de vengeance. Naskarina s'approcha de lui et lui dit:
--Chef valeureux, la vengeance est douce au coeur bien fait. Veux-tu enlever Iréma, et l'emmener au loin? je vais t'aider.
--Je le veux bien; mais comment faire? ses amis sont nombreux et bien armés.
--Je vais aller cacher leurs armes.
Le vieux chef, feignant la joie, se remit à danser avec une nouvelle ardeur, et l'on crut qu'il avait oublié l'affront que venait de lui faire Iréma. En passant auprès des siens il leur disait à l'oreille: Armez-vous. Cela suffisait. Accoutumés à la surprise ou à la trahison, les indiens trouvaient moyen de sortir tour à tour pour mettre, à leur portée, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune chef en était un peu froissé, car il pensait que c'était par indifférence ou ennui. Naskarina, disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup le sourire sur les lèvres, et, regardant le vieux chef, elle lui fit un signe qui échappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma dans ses bras et prit la fuite.
--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les Couteaux-jaunes sont des lâches et des traîtres, sachons les punir!
A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens s'élancent vers leurs tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colère donne de l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs bras. Bientôt, une clameur douloureuse s'élève: ils ne trouvent plus leurs armes: la trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes se sauvent avec leur victime; mais à leur tour ils sont frappés d'étonnement, et poussent une sourde clameur: dix hommes armés semblent sortir soudain de terre et s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est à leur tête. Quelques uns des indiens veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est plus traître que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le rejoint: Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître que tu es, ou je t'égorge comme un chien.
Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. Nous fîmes de même, et nous n'avions pas peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce pas, John?
--_Oh! yes! my! my!_... répondit John!
--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et comment avez-vous pu exécuter ce joli tour?--C'était simple. Je te l'ai dit, nous avions la liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperçut qu'il se tramait quelque chose; cela se voit quand on observe; et tu le sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. Il suivit Naskarina et la vit cacher des armes derrière un rocher. Il comprit tout, nous fit un signe, nous dit un mot, et ça y était!
--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être!
--La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout-à-coup des cris de fureur ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, brandissant leurs armes retrouvées. Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis nombreux et irrités, les ravisseurs s'enfuient en hurlant comme des loups. Cependant le grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge et l'écrase à ses pieds.
--Tu vas payer pour les autres, dit-il.
--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce! je suis un des vôtres! un de vos compatriotes!
Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur, étonné, lâche prise: Toi, reprit-il, un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme! renégat! tu es cent fois plus coupable que les autres...
--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, mais à tout péché miséricorde...
--A tout péché miséricorde! à tout péché miséricorde!... murmure le grand-trappeur en baissant la tête, et des larmes coulent le long de ses joues bronzées....
--Tu me pardonnes?... demande le chef.
--Ton nom? répond le grand-trappeur.
--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant avec la rapidité d'un chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maintenant, le confesseur est trop loin.
Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa reconnaissance. Les Litchanrés arrivèrent à la course, au moment où le vieux chef renégat rejoignait ses complices. Ils s'arrêtèrent tout surpris devant la troupe des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses bras nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. A la vue de Kisastari, elle s'éloigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:
--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un ami fidèle, c'est lui qui nous rend l'un à l'autre.
--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur, aidé de mes compagnons qui sont braves, je l'ai sauvée pour te la rendre.
Les sauvages poussèrent des cris de joie et revinrent dans leur campement. Naskarina, qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher de laisser paraître son dépit: Les Couteaux-Jaunes sont lâches, grinça-t-elle, ils ne savent pas se défendre, ni garder leur proie.
--Naskarina serait-elle traîtresse? demande le jeune chef surpris de ce langage.
--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseillé au chef des Couteaux-Jaunes d'enlever Iréma, et c'est elle qui a caché les armes! parce qu'elle t'aime...
Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu.
--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! va-t-en rejoindre tes amis les Couteaux-jaunes!...
La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria:
--Kisastari, prends garde à toi, car je t'aime!...
IX
DES NOUVELLES INTÉRESSANTES.
Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit que viennent de laisser les Couteaux-jaunes, écoutent le récit de Baptiste et mangent, à belles dents, la truite rôtie, la veuve Noémie songe aux paroles de Picounoc et à tout ce qui s'est passé depuis vingt ans; Victor et Marguerite jurent de s'aimer toujours, et les deux hôtes du bossu continuent à parler d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla. Noémie n'a plus d'effroi à la pensée d'épouser Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant et regrettant toujours Joseph le pèlerin, comme on l'appelait jadis, elle pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur. L'indigence où elle est tombée n'est pas étrangère à ces dispositions. Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, par le souvenir et l'amour, attirée, de l'autre, par la souffrance de la pauvreté et la reconnaissance. Picounoc se voyait à la veille de recueillir le fruit de son oeuvre. Et, pour mieux sceller son bonheur, il favorisait les amours de sa fille et du fils de Noémie: Nos enfants s'aiment, disait-il à la veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur. Cependant l'un des vieux étrangers assis à la table du bossu, disait:
--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à Montréal; il cultivait une ferme vers Joliette, et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui qui nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant. Pas vrai, vieux?--il s'adressait à son compère.
--C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi!
--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez.
--Avant de demeurer à Joliette, il avait possédé une propriété quelque part par ici. Mais, cela importe peu.
--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse; continuez.
--Il avait une femme, reprit le gros, et des enfants aussi. Les enfants, il les possède encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée un jour et n'a plus reparu; elle a filé comme une comète en compagnie d'un satellite sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?
--C'est vrai comme un et un font deux!
--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose, cette femme là, continua-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour revenir à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui nous est arrivé, voici: Mon camarade et moi, nous n'étions pas millionnaires, mais nous avions dans nos goussets plus d'un rouleau de dix piastres quand nous entrâmes au restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux?
--Vrai comme Mademoiselle est là!
Paméla qui écoutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune fille et se retira dans la cuisine. L'étranger continua:
--Nous déposâmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, légers et sans soucis, nous descendîmes prendre l'air sur le bord du canal, où nous fîmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et les invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup, pendant le souper, voilà la porte qui s'ouvre.
--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante au bossu, il y a quelqu'un qui vous demande au magasin.
--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu. Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de suite. Et il sortit.
--C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit! on ne peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple!
--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous? observa le grand vieillard. Et votre maître est riche, n'est-ce pas?
--Pour cela, il l'est _gros_, répondit Paméla.
--Fait-il le commerce depuis longtemps?
--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait à bien peu de choses... mais il était habile comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour.
--A-t-il toujours demeuré ici?
--Seigneur! non; _il a porté la cassette_ longtemps.
--Ça devait être assez drôle, de voir une cassette juchée sur sa bosse, dit le gros.
--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs.
--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.
Le bossu entra et reprit sa place à la table.
--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, ne se font pas plus scrupule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débiteur qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux lieues et demie d'ici.
--Par le shérif? demanda le gros.
--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare. Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et, si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000 à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres: Djos! Djos! le pèlerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amère, un chenapan qui a bien fait de se tuer lui-même, car le gredin!...
--Le muet? firent les deux vieillards.
--Oui, l'avez-vous connu?
--Diable! Et il vous avait fait du mal?
--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.
Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous voulez en profiter.
--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez après si nous sommes en état d'acheter des terres.
--C'est bien, continuez.
--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout-à-coup et une femme se précipite dans la maison:
--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous, avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour à la vertu! Mon camarade et moi, nous nous mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de rire....
--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve et une fidélité étonnantes, observa le grand.
--Fort bien dit le bossu.
--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'écria avec une certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te reconnais point; mais je n'ai rien à y perdre!...
--C'est vrai comme vous êtes un honnête homme! glissa le grand.
--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse, car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la langue pour ne pas rire.... La soirée fut agréable, la nuit eut ses enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa femme à ses côtés; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux de billets roulaient grand train avec les voleurs....
--C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme! reglissa le grand. Le bossu fit une grimace.
--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était donc pas la femme d'Asselin?
--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme que tout cela est arrivé, et aussi parce que nous avions trop parlé sur le bord du canal. Il n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors que l'on possède....
--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?
--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous est pas aisé d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte pour la moitié de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour cette nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.
Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.
--Nous serions fâchés de vous causer le moindre embarras, reprit le grand.
--C'est bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le gros, n'abusons point de sa bonté.
--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma fille deux _jeunesses_ comme vous.
Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie; ils partirent, après avoir payé leur souper par de nombreux remerciements, et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St. Eustache, chez son ami Picounoc.
Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à peine le temps d'attacher son cheval à la porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, espérant de pouvoir entrer avant d'être rejointe.
--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune fille pour lui parler.
Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.
--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?
--C'est que je suis pressée.
--Me permettez-vous de vous attendre?
--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.
--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant beaucoup.
--Vous avez tort.
--Vous voulez dire que vous me haïssez?
--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.
--Rêverie de poëtes.
--N'importe!
--Votre père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous à sa volonté.
--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.
--Il vous en donnera.
--Je ne crois pas.
--J'en suis certain.
--Alors, tant pis pour lui et pour vous!
--Marguerite, votre père!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous le verrez à vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui... et pour vous!
--Que voulez-vous dire, Monsieur?
--Que vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous.
--Moi!
--Voulez-vous revenir chez vous?
--Non, Monsieur, pas à présent.
--C'est bien! au revoir.
Le bossu tourna les talons; il était furieux. Marguerite se rendit chez Noémie. Elle était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fâcheux prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre.
Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère en raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roulettes.
--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dénonce: Je révèle à Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eux, pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère.
Les deux amis se donnèrent une poignée de main.
Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la trouva dans un désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles renversés, le comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait le passage d'un voleur bien décidé à accomplir son oeuvre en conscience. Le bossu poussa un juron énorme:
--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais dû m'en douter! Comment se fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt?...
Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne répondit point. Il la trouva liée solidement sur un lit, un bâillon entre les dents. La délivrer ne fut pas long.
--Ce sont eux, dit il, les misérables?
--Oui, dit Paméla en poussant un profond soupir, ce sont eux!
--Robert et Charlot?
--Charlot et Robert!
--Ils t'ont respectée au moins?
--Ils auraient dû, dans tous les cas...
--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire?
--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquité....
--Comment? ils... et toi, tu n'as?...
--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux gros hommes?
--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?
--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt....
--Je les rejoindrai!
X
LE LIÈVRE QUI COURT.
Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.
--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre nos mains.
Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un regard de mépris.
Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont faite à Naskarina, et il se venge.
La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de cet homme pouvait lui rendre Iréma.
--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?
--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.
--Sont-ils plus nombreux que nous?
--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.
--Pourquoi?
--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des Esclaves.
--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.
--Des femmes de la prière l'accompagnent.
--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te trouves-tu ici, toi?
--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient vite et se sauvaient.
Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il apprit que ses amis se sauvaient.
--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef.
--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence.
--Sont-ils loin?
--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et, cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, ou les lacs du midi.
La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva joyeux.
--Je les entends! je les entends!
--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
--Marchons! cria le chef.