Picounoc le maudit

Chapter 1

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PICOUNOC LE MAUDIT

P. LEMAY

TOME I

QUÉBEC TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU 82, rue de la Montagne.

1878

PROLOGUE

LE MEURTRE

I

OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.

--_Salve, domine_, dit l'ex-élève.

--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc.

--Tu jardines?

--Je sarcle mes allées.

--_Quid novi_? quelles nouvelles?

--Je me marie.

--Tu te maries? _Tu quoque_!

--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur sa gratte.

--Avec qui?

--Avec Aglaé Larose.

--_Rosa, Rosae_, Larose de la Rose... quand?

--Vers la Toussaint.

--Je t'en souhaite!

--Merci.

--Elle est bien!

--Pas mal: blanche, fraîche....

--Je veux dire qu'elle est riche.

--Riche? non; mais elle a une terre et un bon _roulant_.

--Il paraît que tu ne l'aimes pas?

--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma femme: je me laisse faire....

Tu comprends qu'il n'est pas facile de résister au désir de posséder une belle... ferme.

--Tu es bien toujours le même, Picounoc.

--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie... Elle est la femme d'un autre.... Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles avantageuses.

--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, et j'irais de suite avertir ta fiancée.

--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit, tu sais, et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.

En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux s'injectaient de sang. L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse, et prit le chemin de la concession de St. Eustache. Aux premières maisons du village il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe des dimanches. Elle s'en allait à confesse.

--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire triste.

Une rougeur subite monta au front de la jeune fille, et sa démarche parut plus gauche.

--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque chose à te dire.

Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aimé, elle se retourna et un sourire éclaira ses yeux.

--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je veux me rendre à l'église avant qu'il fasse noir.

Il était cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue à faire pour atteindre l'église, car elle se trouvait près du calvaire, à Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous sommes toujours.

--Voudrais-tu épouser un homme qui ne t'aimerait pas sincèrement? dit brusquement l'ex-élève.

Aglaé parut surprise de cette question.

--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle après un moment.

--Parce que je m'intéresse à toi.

--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondément?

--Je viens de rencontrer un garçon sur le point de prendre femme, et qui ne cache pas du tout son indifférence à l'égard de sa future.

--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse.

--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.

La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève reprit:

--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est à l'aise; tu aurais pu... tu pourrais trouver un autre parti que Picounoc....

--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il fallait écouter tous les propos....

--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le dire.

--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.

--Tu ne seras pas heureuse avec lui.

--Quand on aime on est toujours heureux.

--Il t'épouse pour ton bien.

--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs?

--Sais-tu que ce garçon-là est maudit?

--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.

--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher de l'épouser. Il a été maudit de son père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de son père est maudit de Dieu....

--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces histoires? As-tu jamais connu son père? Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom!

--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouvé mort, l'an dernier, sous les décombres de la cave à patates de Joseph Letellier, et qui fut enterré, comme un chien, dans le ruisseau?

--Eh bien?

--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit lui-même--ce vieillard était le père de Picounoc.

--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune fille en joignant les mains.

--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu sais qu'une femme qui n'a jamais laissé ses habits de deuil, est morte quelques mois après, d'une maladie étrange que le médecin n'a pas connue. Cette femme, c'était la veuve du chef des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, c'était la honte et la douleur.

--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi, tu vas bien épouser la fille et la soeur d'un maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même le malheur que tu m'annonces?

--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et moi.

--Vraiment?

--Elle va mourir la pauvre enfant, car le mal qui a tué sa mère l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-être, elle sera dans la tombe. Pauvre Emmélie!

Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève.

--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction qui pèse sur elle que tu ne la prends pas pour femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir l'argument de son ami.

--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis c'est une fille vertueuse que la malédiction de son père n'a pas voulu atteindre, tandis que son frère.... Si tu l'avais connu comme moi alors qu'il était dans les chantiers!

--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet aveu, elle reprit: J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul, merci de tes conseils.

Paul Hamel venait de Deschambeault pour voir Djos son ami de chantier. Joseph Letellier s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois encore on l'appelait le pèlerin.

Aglaé descendait la route jetée comme un trait d'union entre la concession et le bord de l'eau. Elle était pensive, car les paroles de l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc de toute son âme, et l'idée de renoncer à son amour la jetait dans une véritable prostration. Bonne enfant, simple un peu, elle croyait tout ce qu'on lui disait, et passait facilement du plaisir à la peine, du désespoir à l'espérance. Comme une terre facile à pétrir, elle recevait toute espèce d'impressions en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et ne luttait que faiblement contre elle même et contre les autres. L'astucieux Picounoc exerçait un grand ascendant sur son esprit, et il était le maître de son coeur. Il le savait bien, et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de se démasquer devant ses amis. Depuis son arrivée dans la paroisse il avait demeuré avec sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se trouva seul avec sa soeur. Il eût vite fait de s'établir maître dans la maison, et de tout conduire à sa guise: au reste, il se sentit tout à coup pris du désir d'amasser et se montra fort économe. Emmélie ne le contrariait jamais, et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à la moitié du petit héritage. La mort de sa mère l'avait laissée bien seule au monde,--car ce frère, à peine connu et si mal élevé, n'était encore qu'un étranger pour elle. N'eut été son amour pour l'ex-élève, elle aurait désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant avec inquiétude les ravages de la peine sur son front candide, s'efforcèrent de la distraire; mais elle ne voulut pas être consolée, et elle se complut dans son amertume. Les personnes qui aiment et souffrent, refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et l'amour sont inséparables, et se plaisent ensemble. Une dernière goutte de fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle apprit que les parents de l'ex-élève ne se souciaient pas de la recevoir dans leur famille; à cause de l'ignominie de son père. Car le mystère qui avait plané sur le chef des brigands s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien que, par respect pour la femme et la fille de ce bandit, l'on eut généralement gardé le secret, cependant quelques langues furent indiscrètes. Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en mourrai, pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai à rougir de moi... ou de l'aïeul de ses enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et en effet, elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'éteindre rapidement, et supputait ce que sa mort lui rapporterait. Il était déjà mordu de l'avarice. C'est en songeant à ces choses et à la dot d'Aglaé, qu'il sarclait les allées du jardin attenant à la maison de sa défunte mère. L'ex-élève, qui avait passé par là tout à l'heure, l'arracha un instant à ses rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrêta de nouveau.

--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais pas dû parler ainsi à Paul. Il est capable de répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?... Les femmes sont si capricieuses!... Prévenons les coups: allons voir notre future. Devant moi, Paul sera muet comme une carpe.... Pourtant, qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout ce que je lui dis.... La chère enfant, comme elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!... et les chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite, un brin de toilette et filons!

Après ce monologue, Picounoc laisse tomber sa gratte dans l'allée, entre, se passe un linge trempé sur la figure, un peigne dans les cheveux, met un col blanc, une cravate rouge et tout ce qu'il faut pour être faraud, puis il part à pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers le milieu, la silhouette d'une femme qui descendait. Bientôt la distance entre cette femme et lui fut courte, et il reconnut Aglaé. De son côté la jeune fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle baissa la tête et simula une tristesse profonde.

--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit Picounoc en souriant.

La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches.

--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte moi ton chagrin, ma belle, tu sais que j'aime à te consoler, continua le cynique garçon.

--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé.

Picounoc, malgré son effronterie, demeura un moment sans répondre.

--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille.

--Pourquoi cette demande?

--Tu le sais bien.

--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où vas-tu? je t'accompagne....

--Je m'en vais à l'église.

--Alors je m'en retourne avec toi.

--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir ta terre sans doute....

--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... J'allais te voir.

--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève m'a tout dit.

--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu pas encore? Tu sais bien que c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tête.

--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il y a un instant. Tu ne m'aimes point, Picounoc....

La pauvre enfant avait des larmes dans la voix.

--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et ne lui ai dit qu'un mot en passant. Je l'ai prié de m'attendre pour monter au village, je voulais achever de sarcler mon jardin. Il m'a répondu qu'il était trop pressé. Je comprends ses motifs maintenant. Il voulait te voir avant mon arrivée.... Il avait une mauvaise action à faire: calomnier son meilleur ami. Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et veut faire manquer notre mariage. Le misérable!... Ma soeur l'a remercié, tu sais, et....

--Emmélie lui a donné _la pelle_?

--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se venger sur moi.

--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui.

--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te dis la vérité, et que lui, le traître, il me calomnie. Viens! marchons ensemble; conte-moi tout; je ne crains rien, et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ne réussiront jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime.

--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma terre que tu m'épouses et que te ne te soucies que fort peu de moi.

En parlant ainsi les deux fiancés suivirent, côte à côte, le bord du chemin qui conduit à l'église.

--Il dit cela, le misérable! il ose parler ainsi? Il me le paiera, je le jure! S'il a le malheur de remettre les pieds à la maison, gare à lui!

--Il avait bien l'air d'un homme qui ne ment pas.

--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce sont les plus dangereux de tous les méchants, parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie pas d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton bien, quel mensonge! Tiens! renonce à ta dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu saches bien comme je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garçon trompeur et malhonnête!... ah! tu me causes de la peine, Aglaé! Je n'ai donc plus ta confiance? Tu crois donc que l'ex-élève est plus franc que moi?... Aglaé, si quelque jeune fille venait me dire du mal de toi, je les.... Ah! c'est affreux....

Et la voix nasillarde de Picounoc était devenue sifflante comme une voix de vipère. Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait heureuse de pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-élève. Les larmes qui avaient voilé ses yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva à l'église, elle était toute joyeuse.

Picounoc revint chez lui fier de son nouveau succès. Il alla s'asseoir sur le bord de la côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie, car il voulait rêver. Parfois, dans son ardeur, il parlait seul, et des oreilles indiscrètes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.

--La simple qu'elle est!... comme elle se laisse prendre!...

--C'est une affaire magnifique!... une terre de quatre arpents....

--Si je pouvais me débarrasser de la bête après!...

--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!...

Sa voix devenait ardente. Elle était plus sombre quand elle prononçait:

--Si Djos pouvait mourir!... Djos et Aglaé!...

II

DES REGARDS INDISCRETS.

On était à la fin de septembre 1850, et les récoltes, commencées depuis longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand. Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie--car il n'y a que les mauvais Chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait commencé des voitures de travail, _affilé_ des chevilles pour les clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages que les habitants de bonne conduite et adroits ne négligent pas de faire, lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller _couper_. La jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la retenaient au logis. Un chérubin d'un mois environ, reposait, rosé et frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et son enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami l'ex-élève.

--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en lui tendant la main.

--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.

--Pars-tu encore?

--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois.

--Tu devais n'y plus retourner?

--J'ai changé d'idée...._changeavi_....

--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe.

Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le front de son mari, qui lui en rendit deux, et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau de l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune esprit jouait avec les anges gardiens de la maison.

Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme enveloppait la marmite pleine de soupe au lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les étincelles du foyer.

--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous donc?

--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit l'ex-élève.

--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la mienne, et tu seras heureux.

--Emmélie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Noémie.

--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève en branlant la tête....

--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos....

--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va mourir?... Et quand même....

--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort.

--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton.

--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme, ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup.

Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant avec verve et mangeant avec appétit.

--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami.

--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les dimanches sans y manquer.

--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Noémie.

--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant.

--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux doux.

L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie; il savait combien cet homme était dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger, et ne se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses deux amis ne remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils étaient à s'amuser.

--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un moment.

--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-être, mais travaillante, douce et honnête......dit Noémie.

--Et avantageuse, ajouta, Djos....

--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais.

--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet.

--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.

--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez pas comme nous, reprit la jeune femme.

--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être un mauvais ami.

--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va, depuis un an: il n'est plus le même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien des petits services, et je lui dois beaucoup.

--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous autres....

--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?

--Je le crois un garçon dangereux... un homme qui, pour arriver à ses fins, peut détruire la paix et le bonheur des meilleurs ménages......et de ses plus chers amis.

--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmélie est fondé, et que c'est le dépit qui te fait parler....

--Que veux-tu dire, Djos?

--Le bruit court que tu as reçu _la pelle_, et et que tu es _en diable_ contre Emmélie et Picounoc....

L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que ses amis étaient prévenus et que tout avertissement serait inutile.

--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît.

--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous verrez.... En attendant je vous conseille une chose: Défiez-vous de Picounoc.

--Bah! que peut-il nous faire?

--Bien du mal.

--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes avertissements de grand père.

--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on commet une première faute on en commettra une seconde--cela veut dire, surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta première faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garçon méprisable.

--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement.

--C'est bien.

--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain soir, tu vas rester avec nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien.

--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie, car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de me joindre aux amis, mais la gaîté n'habite plus guère mon âme, et l'on me trouverait maussade.

Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse.

L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur. Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais avant les tristes événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que son amour pût devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée. La mort seule, il le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre amie, mais la mort nous semble si éloignée quand on est jeune, plein de vigueur et débordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aimée n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif, elle fut moins expansive et comme plus concentrée en elle-même. C'était la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève crut d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, soupçonneux, jaloux quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le rassurèrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-élève comprit la cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu'à de rares intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le coeur du brave garçon: la maladie qui avait tué la mère emportait la fille.

A l'époque des _travaux_ on ne se couche pas tard, à la campagne, et on se lève de bonne heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe après le souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table où brûlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les mailles usées, son aiguillée de laine, une tête curieuse se penchait vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; mais la tête curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes avertis par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un regard se fixe sur nous.

Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son enfant pour faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa mémoire: il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible circonstance par son père alors son compagnon de débauches--et cette parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Pèlerin de Sainte-Anne.)