Part 9
--_Trondédious!_ dit celui-ci, cherchant à se défendre, par des jurons, de l'émotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe maudite! Pardon pour la _povera_; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement. Quoi! vous aurez donc le coeur de la laisser mourir ainsi, sans secours!
--Mais que faire?
--Adressez-vous au commandant, vous dis-je.
--Jamais!
--Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulez-vous que je lui parle, moi?
--Je vous le défends! lui cria Charney.
--Comment! vous me le défendez! reprit le geôlier. _Dannazione!_ Ai-je des ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh bien! non; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison, est-ce que ça me regarde? Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je à m'en soucier? _Che m'importa!_ Vous ne voulez pas? bonsoir.
--Mais votre commandant me comprendra-t-il donc seulement? dit le comte, s'adoucissant soudain.
--Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kaïserlick? expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise, moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme dans ce moment-ci... ça se trouve bien... il comprendra mieux...
Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'oeil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic sortit.
Quelques instans après, un homme, en costume moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande; il la reprit cachetée de ses mains, le salua, et emporta l'écritoire.
Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout pour le prisonnier? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Oh! cet acte de faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque lui-même, abattu par la souffrance, manquait de l'air de la liberté, pressé entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés? non! mais de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles, des engagemens sacrés; elle l'a sauvé de la mort, et il faut qu'il la sauve à son tour!
Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour, s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir! trois heures s'étaient passées depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante s'épuisait par la perte de sa séve. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations, lui rendit de l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, et de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.
D'après son conseil, Charney, avec un mélange de paille hachée finement et de terre humectée, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son mouchoir, déchiré, lui fournit des bandages et des ligatures, pour le fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la réponse n'arrivait pas.
Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre dans la cour. Sa contenance brusque et affairée n'annonce rien de bon. À peine s'il daigne répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et tranchantes.
--Attendez, que diable!--Vous êtes bien pressé!--Laissez-lui le temps d'écrire!
Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle qu'il doit jouer dans tout ceci.
Charney ne dîna pas.
Il tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant s'irritait de plus en plus, et il s'étonnait comme si le commandant n'avait pu avoir d'affaire plus pressée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message.
Le soir arriva; rien! la nuit... rien! Il n'en put fermer l'oeil.
XIV.
Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que, sur sa demande, il en référerait à son excellence; car, ajoutait-il, _le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille_.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'état! un déplacement de fortifications! Attendre la décision du gouverneur de Turin! Attendre un siècle quand un jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer au ministre, le ministre au sénat, le sénat à l'empereur? Oh! qu'alors son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir celui-ci répond en langage administratif, à ses supplications celui-là oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent; chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé entièrement de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore:
--Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,--si elle meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici, seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la solitude interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez résister; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille! de cet ange gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant à votre plante, le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la première; car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne pensez. On cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.
Il prononça le nom de Joséphine comme si la certitude du succès y était attachée.
--À Turin! interrompit Charney, en redressant vivement sa tête, jusque là penchée sur sa poitrine.
--À Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard, tout joyeux de ne pas voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une attention douteuse.
--Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?
--En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize milles, ou près de sept lieues.
--En combien de temps peut-on les franchir?
--Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous les alentours qui se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus long, sans doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.
--Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors, trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre à Turin aujourd'hui... avant ce soir?
--Ma fille s'en occupera.
--Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier consul...
--L'empereur, reprit doucement Girhardi.
--Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas vrai?--reprit Charney, fortement dominé par une grande résolution;--eh bien! je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! Il pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.
--Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui, écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce; Fossombroni, Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi, du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde-des-sceaux du nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
--Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me répondre d'un messager fidèle et dévoué?
--Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque temps.
--Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'être compromis par les services signalés que vous allez me rendre?
--Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du coeur par ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.
--Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
En repassant près de Picciola: Je te sauverai! murmura Charney.
Il se retira dans sa _camera_, prit le plus blanc et le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se mit aussitôt à l'ouvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté, une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia: tous deux étaient à cheval; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.
LIVRE DEUXIÈME.
I.
Le lendemain, dès le point du jour, la ville d'Alexandrie était toute dans ses habits de fête. Une population immense circulait déjà dans ses rues tapissées et pavoisées de feuillages et de banderolles. La foule se portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon et Joséphine, à l'arc de triomphe élevé à l'extrémité du faubourg qu'ils devaient suivre pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.
Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude de peuple, mêmes cris, mêmes fanfares.
Jamais pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, jamais cérémonies du jubilé à Rome n'avaient attiré affluence pareille à celle qui se dirigeait alors vers ce champ de bataille à peine refroidi.
C'est que là va se passer l'acte le plus important des fêtes du jour. L'empereur Napoléon doit assister à un combat simulé, donné en commémoration de la victoire remportée en ce lieu même, cinq ans auparavant, par le premier consul Bonaparte.
Des tables, des tréteaux, sont placés le long de la route. On y mange, on y joue la comédie en plein vent.
Dans la longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons, transformées en hôtelleries, présentent l'image de la confusion et du mouvement.
À toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des jambons fumés, des mortadelles, des guirlandes de bartavelles et de cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort, on se presse, Italiens et Français, bourgeois et soldats; les monceaux de macaroni, les pyramides de massepains, de lassagnes et de ravioles s'effacent sous la main des acheteurs.
Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur une double ligne ascendante et descendante; quelques-uns, chargés encore de leurs provisions, pour les mettre à l'abri de la rapacité de leurs voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans les ténèbres, une main, plus longue ou plus habile que la leur, soustrait le friand fardeau, soit un pain beurré, des figues, des oranges, un jambonneau de Turin, ou une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte, un excellent _stufato_ dans sa terrine, contenant et contenu, tout est pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongés, qui gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière; et le voleur de la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut descendre, et le volé de la ligne descendante, contraint de retourner à la pitance, veut remonter; et toute la bande, ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps, tournoyant de force sur elle-même, au milieu des éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard, est rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où les buveurs chantent déjà à tue-tête.
À travers les tables chargées de mets, les bancs chargés de convives, d'une chambre à l'autre, on voit se multiplier les dames et les _Giannine_ du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal ornement de leur parure; les autres en jupon court, en longues tresses nattées, le col et les oreilles chargés de joyaux dorés, et les pieds nus.
À ces tableaux si vifs, si animés de la route et du village, de la chambre et de la rue, à ces bourdonnemens, à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres tableaux, d'autres bruits, vont bientôt succéder.
Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres; cette rue ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra sous la fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au pillage, si les provisions ne sont pas mises à l'abri d'un coup de main! gare même à la _Giannina_ aux pieds nus! car la petite guerre singe parfois la grande dans ses excès.
Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans les champs de Marengo.
Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores, s'élève sur l'une des rares collines qui bombent le terrain; déjà des troupes de toutes les armes, de tous les uniformes, se déploient rapidement pour prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour étend ses roulemens sur toute la surface du sol, que l'artillerie et les fourgons semblent ébranler. Les aides de camp, couverts de leurs brillans costumes, passent, repassent, se croisent dans mille directions. Les drapeaux se déroulent au vent, qui fait onduler en même temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes et de plumets diaprés aux trois couleurs; et le soleil, ce grand convié des fêtes de Napoléon, ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait resplendir de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les cuirasses, et les soixante mille baïonnettes dont la plaine se hérisse.
Bientôt, devant les troupes, qui débouchent au pas accéléré sur le champ de leurs opérations, la foule des curieux, refluant en arrière, décrit un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Océan sur lesquels vient tout-à-coup peser une vague énorme. Quelques cavaliers, lancés au galop contre les groupes retardataires, nettoient rapidement la place.
Le village est désert, les tentes joyeuses sont pliées, les tréteaux abattus, les chants, les cris ont cessé de se faire entendre. On voit de tous côtés, dans le vaste circuit de la plaine, courir des hommes, interrompus dans leurs jeux ou dans leurs repas, et des femmes, effrayées par l'éclair des sabres ou le hennissement des chevaux, traînant leurs enfans après elles.
Que si de l'oeil on parcourt alors les rangs de l'armée, encore dans son unité et rangée sous les mêmes drapeaux, à la contenance des soldats, au caractère de fierté ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs traits, on reconnaît sans peine ceux que les ordres du général en chef, le maréchal Lannes, a d'avance désignés comme vaincus ou vainqueurs futurs. Lui-même, on le voit, suivi d'un nombreux état-major, reconnaître le terrain sur lequel il a si vaillamment figuré naguère, et distribuer à chacun son rôle.
Là doivent se répéter les principaux mouvemens exécutés dans la terrible journée du 14 juin de l'année 1800; mais on aura soin d'omettre les fautes qui y furent commises, car c'est une flatterie stratégique, un madrigal à coups de canon que l'on prépare pour le nouvel empereur et roi.
Donc, les troupes s'alignaient, se développaient, se repliaient d'après les ordres du chef, lorsque de bruyantes symphonies se font entendre sur la route d'Alexandrie. Un vague murmure va en grossissant et se propage parmi ces nombreuses populations, qui, protégées par les rives du Tanaro, de la Bormida, de l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la ceinture flottante et animée de cette vaste arène. Tout-à-coup le tambour bat aux champs; des cris et des vivats s'élèvent de tous côtés au milieu des flots de poussière; les sabres brillent au jour; les fusils se redressent et résonnent comme par un mouvement unanime, et une brillante voiture, attelée de huit chevaux caparaçonnés, blasonnée aux armes d'Italie et de France, amène jusqu'au pied de leur trône Joséphine et Napoléon!
Celui-ci, après avoir reçu les hommages de toutes les députations de l'Italie, des envoyés de Lucques, de Gènes, de Florence, de Rome et de la Prusse elle-même, s'irritant du repos, s'élance sur son cheval, et bientôt la plaine entière s'illumine de feux et se couvre de fumée.
C'étaient là les jeux du jeune conquérant! La guerre pour amuser ses loisirs; la guerre pour l'accomplissement de ses hautes destinées. Il la fallait à cette âme ardente, née pour la domination, et que la conquête du monde eût seule laissée désoeuvrée.
Un officier désigné par l'empereur expliquait à Joséphine, restée isolée sur son trône, et presque épouvantée de ce spectacle, le secret de ces évolutions et le but de ces grands mouvemens. Il lui avait montré l'autrichien Mélas, chassant les Français du village de Marengo, les culbutant à Pietra-Buona, à Castel-Ceriolo, et Bonaparte l'arrêtant soudain au milieu de son triomphe, avec les neuf cents hommes de sa garde consulaire. Puis il appelle toute son attention sur l'un des momens décisifs de la bataille. Les républicains se replient; mais Desaix vient de paraître sur la route de Tortone. La terrible colonne hongroise, sous les ordres de Zac, s'ébranle pesamment et marche à sa rencontre...
Tandis que l'officier parlait encore, Joséphine s'aperçut d'un léger tumulte autour d'elle. En ayant demandé la cause, elle apprit qu'une jeune fille, après avoir imprudemment franchi la ligne des opérations, au risque d'être mille fois brisée au milieu d'une charge de cavalerie ou par le choc d'un caisson, occasionnait seule ce mouvement, en s'obstinant, malgré la résistance des gardes et les remontrances des dames de la suite, à vouloir pénétrer jusqu'à sa majesté.
II.
En apprenant que l'empereur avait quitté Turin pour Alexandrie, la fille de Girhardi,--car c'est elle qui, suivie d'un guide, emporte la pétition de Charney,--Teresa resta d'abord anéantie et presque découragée. Mais bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment elle tenait entre ses mains, palpitant, l'unique espoir d'un pauvre captif.--Le comte ignorait toutefois quelle personne s'était chargée de la dangereuse supplique.--Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au guide que le but de leur course n'était plus Turin, mais Alexandrie.
--C'est deux fois le chemin que nous venons de faire.
--Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.
--Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement celui-ci, qu'à l'aube du jour, et ce sera pour retourner à Fénestrelle.--Bon voyage, signora.
Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de résolution fut inutile. Il resta enfermé dans sa ténacité piémontaise, déharnacha ses chevaux, les conduisit à l'écurie, et se coucha près d'eux.
Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière. Décidée à continuer seule sa route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était descendue, dans la rue _Dora-Grossa_, de lui procurer des moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt prêts, et les plus rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais, voitures publiques, charrois, bêtes de charge, de selle et de bât, étaient partis, ou retenus dès long-temps à l'avance, à cause des solennités d'Alexandrie.
Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée dans sa rêverie, le front baissé, elle se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui pourraient la reconnaître dans sa ville natale, quand un bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules, traînant une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, fermé et cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du reste pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.