Part 8
--Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais cru que les études auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois, avaient éteint en vous ces haines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement cicatrisé vos blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous peut-être; car mon fils est mort pour l'avoir servi.
--Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement Charney.
--Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous, dit le vieillard relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au témoignage de Dieu.--Moi, me venger par un crime! non; mais dans les premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivats de la foule. On m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien! je comprends qu'il a pu être trompé; je comprends même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur à mon égard; je le bénirai cependant, non que je ne puisse supporter ma captivité. Plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout. Mais ma prison pèse sur ma fille, c'est pour ma fille que je veux être libre, pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse, une femme qui pleure sur vous, et à qui vous serez heureux de sacrifier même votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à parler en votre nom.
Charney sourit.--Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne soupire après mon retour; car je n'ai plus d'or à leur donner. Qu'irai-je donc faire dans ce monde, où j'étais moins heureux que je ne le suis même ici? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et le bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il me fallait pour cela m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.
--Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même?
--Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.
--Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus de vanité que de patriotisme peut-être... mais... chut!--fit de nouveau le vieux Girhardi.--Pour cette fois, je ne me trompe pas; on vient! adieu! Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.
--Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.
Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientôt, après avoir salué silencieusement _Monsieur_ et _Madame_, comme il le disait parfois; c'est-à-dire, l'homme et la plante.
--Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger? Et voyant alors Ludovic traverser la cour: Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous son écorce de geôlier bat un noble coeur; j'en suis sûr. Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier!
Et il lui sembla entendre une voix lui répondre: C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux hommes? L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.
--Oh! se disait Charney, le coeur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur part générosité vraie.
--Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans votre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte? non; votre coeur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé; c'est par elle qu'ils sont venus à vous!
Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux microscope.--Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie!--Cette terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce moment.
Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation, et les libertés de l'Europe! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissemens du nouvel empire!
XI.
Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et, de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la séve, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à ces attrayantes occupations.
Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de ses observations!
Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études: il épie, il patiente; il pénètre enfin dans les mystères de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur; par une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et pensans! Atterré, confondu, Charney doute s'il veille; sa tête ne peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie, remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création tout entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux se troublent, l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son siége rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant à sa plante:
--Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de savans de toute espèce; eh bien! jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les bons offices que j'ai reçus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là, autour de toi, sans te perdre de l'oeil, j'ai plus pensé, plus senti, plus observé que dans mes longues courses à travers l'Europe! Quel était mon aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait à mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit disparaître; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me conserver; elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me força de comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever; que le premier échelon de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre de lumière, peut-être! Écrit en caractères vivans, dans une langue mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée, je n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente, c'est le résumé, le critérium du monde éternel et céleste; la révélation de cette immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atômes et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre, jusqu'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute!
Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour; les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans son coeur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces paroles:
--Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis vous voir, mais je vous cherche!
Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.
_Dieu n'est qu'un mot._
Il ajouta:
_Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l'univers?_
Il y avait là encore l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe ébranlé; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison, et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui, et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste d'obscurité qui l'environne.
XII.
Ainsi s'écoulaient ses journées; et après des heures consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola jeune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses yeux évitaient l'éclat du jour:
--Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce demi-sommeil peuplé de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait diriger encore.
Oh! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes, réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves, et vivre de cette autre vie où les événemens se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles? Là, le positif de toutes choses s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instrumens; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage!
Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste, charmante; lui apparaissant, tantôt au milieu de ses anciens compagnons de science et de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il avait aimés, et qui n'étaient plus: sa mère, sa soeur; et elle renouvelait pour lui les scènes pleines de suavité, ineffables au souvenir, de l'adolescence et de la famille, et elle s'y mêlait comme pour les rendre plus douces encore.
Parfois elle l'introduisait tout-à-coup dans une maison d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus, mais ils l'accueillaient avec des sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel. Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies du passé, évoquait-elle donc une autre famille qui devait exister un jour pour Charney, et lui préparer les joies de l'avenir? Il ne pouvait se l'expliquer; mais à son réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait régulièrement note, sur son journal de fine toile, des événemens de ses rêves; c'étaient les seuls événemens heureux de sa vie, sauf sa captivité.
Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans l'une de ces fêtes où il avait l'habitude de trouver près d'elle le calme et le bonheur, le frappa d'une subite épouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour croire aux révélations, à la prescience de l'âme. Voici ce qui arriva.
Les parfums de la plante marquaient la sixième heure du soir. Jamais ils n'avaient été plus forts, plus puissans; car trente fleurs épanouies concouraient à entretenir cette atmosphère magnétique, au milieu de laquelle s'assoupissait Charney.
S'écartant de la foule, il respirait l'air sur une verte esplanade, où son fantôme chéri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avançait en lui souriant du regard et du geste; et lui, dans une attitude contemplative, il admirait la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation des plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvemens et les boucles de ses cheveux noirs d'où ressortait la fleur accoutumée. Soudain, il la voit s'arrêter; elle chancelle, lui tend les bras; le sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné; il pousse un cri et s'éveille; mais, éveillé, un autre cri a répondu au sien; oui, un cri... une voix de femme!
Cependant Charney se retrouve bien dans sa cour, sur son banc, près de sa plante! Il tourne les yeux, et comme une autre apparition de jeune fille se montre à lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette figure mélancolique et gracieuse, placée dans une demi-ombre, semble à ses yeux flotter dans le vague; mais peu à peu il la voit s'éclaircir, un regard pénétrant arrive jusqu'à lui; il se lève, s'approche, et tout-à-coup la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.
Quelque rapide qu'ait été sa fuite, pourtant il a entrevu ses traits, sa chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe; il reste immobile; il pense que son réveil n'est pas complet, et que cet obstacle insurmontable qui, dans son rêve, le séparait de Picciola, c'est une grille de prison!
Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et trouvant Charney encore tout troublé:
--_Signor conte_, lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre? Tête-Dieu! pour cette fois on fera venir les médecins, parce que c'est l'ordre; mais c'est madame Picciola et moi qui nous chargerons de la guérison.
--Je ne suis point malade, répond Charney, à peine revenu de son émotion; qui a pu vous faire croire?...
--La fille de l'_attrapeur de mouches_ donc! Elle vous a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir.
Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune fille habitait parfois cette partie de la forteresse.
--La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola, n'est sans doute qu'une illusion de mes sens encore sous le charme, se dit-il.
Puis il se rappela l'intérêt que lui avait déjà témoigné la jeune Piémontaise, au dire du vieillard. Elle a eu pitié de lui durant sa maladie, c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope, et il se sent tout-à-coup le coeur rempli d'une douce reconnaissance! Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore devant les yeux la double image de la jeune fille, de ses songes et de celle de son réveil, une pensée lui vient:--Celle-ci ne portait point une fleur dans ses cheveux!
Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa plante.
--Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement prodigué pour couvrir de perles et de diamans des fronts prostitués au parjure! À combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs ai-je jeté ma fortune par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentimens de mon coeur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah! si l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache, je le jure, jamais n'a été offert par moi un don plus précieux que celui-là, que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola!--Et remettant le petit rameau aux mains du geôlier:--Mon bon Ludovic, présentez ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Charney, pauvre et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert.
Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.
Il avait fini par s'initier tellement à l'amour que ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir à la fille de l'_attrapeur de mouches_ une marque de si haute munificence.
--C'est égal! _Per il capo di san Pasquale!_ dit-il en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin; ils vont juger sur l'échantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur!
XIII.
Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices de ce genre; car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola. Quelques-unes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillans pétales, leurs étamines devenues inutiles. Ils sont tombés, comme autrefois les cotylédons lorsque les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leurs secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la maternité.
Charney se prépare à de nouvelles observations, les plus grandes, les plus sublimes qu'il eût faites encore sans doute; car elles se rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres, dont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte, il a entrevu ce germe primitif, cet embryon débile, qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la science n'a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la plante tout entière; phénomène dont les autres n'ont été que la préparation. Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la gestation de l'oeuf végétal à toutes ses époques, dans le bouton, dans la fleur brillante et parée, sous le calice découronné de ses pétales. Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola; mais ne réparera-t-elle pas facilement ses pertes? De tous côtés, aux noeuds de sa tige, sous l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissans rameaux, s'annonce une floraison future; puis Charney saura la ménager. Demain donc il se mettra à l'ouvrage.
Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile, et dont le succès peut se faire attendre. Au premier coup d'oeil jeté sur sa plante, il est surpris de l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs, courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir plus la force de se tourner vers le soleil; les feuilles, à demi renversées, ont perdu l'éclat de leur luisante verdure. Charney pense d'abord qu'un violent orage se prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes, ses treillis, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou de la grêle. Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette chante, perdu dans l'espace.
Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement:--Elle manque d'eau, se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux l'arroser au pied, et là il demeure tout-à-coup frappé d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur le même point; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur son front. Il vient de découvrir la source du mal.
Picciola va mourir.
Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs, sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.
Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de sève, elle va mourir, si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir! Charney le voit. Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle: mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient impuissans. Il s'élance vers la petite porte d'entrée, il y frappe à coups redoublés, en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le récit, la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés, à ses emportemens mêlés de supplications, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaules:
--Je n'y puis rien! rien, _signor conte_.
Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais:
--_Per Bacco; mordious!_ vous m'offririez un trésor! je suis un vieux soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.
--Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes ongles!
--C'est ce que nous verrons! En tout cas, à votre aise! Et Ludovic, qui en entrant dans le préau a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney le retient.
--Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé si compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi?