Picciola

Part 5

Chapter 53,806 wordsPublic domain

Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition:--Je sais, lui dit-il, que des jouets, un hochet ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux; mais vous pouvez vendre cette timbale, brave homme, et consacrer le prix à lui en acheter.

Il lança alors un: _Mais à propos de fleurs!_ qui le fit enfin entrer en matière.

Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis en oeuvre pour arriver à ses fins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante!

--_Signor conte_, lui dit Ludovic, quand il eut cessé de parler, gardez votre _nacchera indorata_; son absence ferait pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette. Vous avez oublié que _mio caro bambino_ a trois mois de date, et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre giroflée...

--Comment une giroflée! C'est une giroflée! s'écria Charney, sottement contrarié d'avoir entouré de tant de soins une fleur aussi vulgaire.

--Sac-à-papious! je n'en sais rien, _signor conte_. À mes yeux, toutes les plantes sont plus ou moins des giroflées; je ne m'y connais pas. Mais, puisqu'il est question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu tard pour la recommander à ma miséricorde. Dès long-temps j'aurais mis la botte dessus, sans nulle intention de nuire ni à vous ni à elle, si je ne m'étais aperçu du tendre intérêt que vous portez à la belle.

--Oh! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de très-simple.

--Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant à cligner de l'oeil d'un air entendu: il faut une occupation aux hommes; ils ont besoin de s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers n'ont pas le choix. Tenez, _signor conte_, nous avons de nos pensionnaires qui sans doute autrefois étaient de gros personnages, de fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amène ici), eh bien! aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent à peu de frais, je vous jure. L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre,--ajouta-t-il avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus significatif encore que le premier,--l'autre trace, à grands renforts de canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que je suis responsable du mobilier de l'endroit.--Le comte voulut prendre la parole, il ne lui en laissa pas le temps.--Ceux-ci élèvent des serins et des chardonnerets, ceux-là des petites souris blanches. Moi, je respecte leur goût, et à tel point, _Benedetto Dio!_ que j'avais un chat superbe, énorme, à longs poils blancs, angora; il sautait et gambadait le plus gentiment du monde, et quand il faisait son somme, on eût dit un manchon qui dormait; ma femme en était folle, moi aussi: eh bien! je l'ai donné, car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et tous les chats du monde ne valent pas la souris d'un captif!

--C'est très-bien à vous, monsieur Ludovic, lui répondit Charney,--se sentant mal à l'aise de ce qu'on pouvait lui supposer le goût de semblables puérilités;--mais cette plante est pour moi mieux qu'une distraction.

--Qu'importe! si elle vous rappelle seulement la verdure de l'arbre sous lequel votre mère vous a bercé dans votre enfance, _per Bacco!_ elle peut ombrager la moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle pas, et j'ai l'oeil fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne arbre et puisse vous servir à escalader le mur, ce sera autre chose! Mais nous avons le temps d'y songer, n'est-ce pas?--ajouta-t-il en riant d'un gros rire,--non que je ne vous souhaite de tout coeur le plein air et la liberté de vos jambes; mais ça doit arriver à son temps, d'après la règle, avec permission des chefs. Oh! si vous cherchiez à vous évader de la citadelle...

--Que feriez-vous?

--Ce que je ferais? Tonnerre! je vous barrerais le passage, dussiez-vous me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un lapin; c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles de votre giroflée! oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être geôlier, qui méchamment, écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là une vilaine action, c'est là un crime!

Charney se sentit à la fois ému et surpris de trouver tant de sensibilité dans son gardien; mais, par cette raison même qu'il commençait à l'estimer un peu plus, sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.

--Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une foule d'observations philosophiques pleines d'intérêt. J'aime à l'étudier dans ses phénomènes physiologiques...--Et comme il vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre, il ajouta:--De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales très-favorables dans certaines indispositions assez graves auxquelles je suis sujet!

Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer descendu jusqu'aux bizarres puérilités des prisons devant cet homme, qui venait en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui l'approchât, et en qui, pour lui, se résumait aujourd'hui le genre humain.

--Eh bien! si votre plante, _signor conte_, vous a rendu tant de services, répliqua Ludovic en se disposant à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser parfois; car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de liquide, de l'humecter de temps en temps, la _povera picciola_ serait morte de soif. _Addio, signor conte._

--Un instant, mon brave Ludovic!--s'écria Charney, de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une étoffe grossière, et presque repentant de l'avoir méconnu jusque alors.--Quoi! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez ce petit présent comme un souvenir de ma gratitude. Si, plus tard, je puis entièrement m'acquitter envers vous, comptez sur moi.

Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois, Ludovic la prit, et tout en l'examinant avec une sorte de curiosité:

--Vous acquitter de quoi, _signor conte_? Les plantes ne demandent que de l'eau, et l'on peut leur payer à boire sans se ruiner an cabaret. Si celle-là vous distrait _un poco_ de vos soucis, si elle produit de bons fruits pour vous, tout est dit.

Et il alla sur-le-champ remettre lui-même la timbale en place dans la cassette.

Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la main.

--Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et respectueux: on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami.

--Eh bien! Ludovic, soyez mon ami!

--Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas, _eccellenza_. Il faut tout prévoir, pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son métier en conscience. Si vous étiez mon ami et que vous cherchiez à nous fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier à la sentinelle: Tirez! Non, je suis votre gardien, votre geôlier, et _divotissimo servo_.

V.

Après le départ de Ludovic, Charney réfléchit, et songea combien, avec tous ses avantages personnels, il était resté au-dessous de cet homme grossier, dans les rapports établis entre eux. Quels misérables subterfuges il avait entassés pour surprendre le coeur de cet être si simple et si bienveillant! Il n'avait pas rougi de descendre jusqu'au mensonge!

Qu'il lui savait gré des soins secrets prodigués à sa plante! Quoi! ce geôlier, supposé capable d'un refus quand il ne s'agissait que de s'abstenir d'une méchante action, il l'a prévenu dans ses voeux! il l'a épié, non pour se railler de sa faiblesse, mais pour le favoriser dans ses plaisirs; et son désintéressement a forcé le noble comte de se reconnaître son obligé!

L'heure de la promenade étant arrivée, il n'oublia pas de partager avec sa plante la portion d'eau qui lui était dévolue. Non content de l'arroser, il veilla à la débarrasser de la poussière qui en ternissait les feuilles et de la vermine qui les attaquait.

Encore préoccupé de cette besogne, il voit un gros nuage noir obscurcir le ciel, et s'arrêter suspendu, comme un dôme grisâtre et flottant, sur les hautes tourelles de la forteresse. Bientôt de larges gouttes de pluie commencent à tomber, et Charney, rebroussant chemin, songe à se mettre à couvert en rentrant, quand des grêlons, mêlés à la pluie, rebondissent tout-à-coup sur les pavés du préau. La _povera_, tournoyant sous l'orage, les branches échevelées, semblait près d'être arrachée du sol; et ses feuilles humectées, froissées les unes contre les autres, frémissantes sous les secousses du vent, faisaient entendre comme des murmures plaintifs et des cris de détresse.

Charney s'arrête. Il se rappelle les reproches de Ludovic, et cherche avidement autour de lui un objet capable de garantir sa plante; il ne le voit pas: les grêlons cependant tombent plus forts, plus nombreux, et menacent de la briser. Il tremble pour elle, pour elle qu'il a vue naguère si bien résister à la violence des vents et de la grêle; mais il aime déjà trop sa plante pour risquer de lui faire courir un danger en essayant d'avoir raison contre elle. Prenant alors une résolution digne d'un amant, digne d'un père, il se rapproche, il se place devant son élève, comme un mur interposé entre elle et le vent; il se courbe sur sa pupille, lui servant ainsi de bouclier contre le choc de la grêle; et là, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit, l'abritant de ses mains, de son corps, de sa tête, de son amour, il attend que le nuage ait passé.

Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il pas la menacer encore, quand lui, son protecteur, se trouverait retenu sous les verroux? Bien plus, la femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde, vient visiter quelquefois la cour. Ce chien, en se jouant, ne peut-il d'un coup de gueule ou d'un coup de patte briser la joie du philosophe? Rendu plus prévoyant par l'expérience, Charney consacre le reste du jour à méditer un plan, et le lendemain il en prépare l'exécution.

Sa mince portion de bois lui suffit à peine dans ce climat de transition, où parfois, même en plein été, les nuits et les matinées sont froides. Qu'importe! Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques jours? N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera plus tôt, il se lèvera plus tard. Il amasse son bois, il en fait provision; et quand Ludovic l'interroge à ce sujet:

--C'est pour bâtir un palais à ma maîtresse, dit-il.

Le geôlier cligna de l'oeil comme s'il comprenait; mais il n'y comprit rien.

Pendant ce temps, Charney fend, taille, épointe ses cotrets, met à part les rameaux les plus souples, conserve soigneusement l'osier flexible qui sert à lier son fagot quotidien. Puis, dans son coffre à linge, il découvre une toile grossière, à trame épaisse et lâche, qui en garnit le fond; il la détache, il en extrait les fils les plus forts, les plus rudes; et, ses matériaux ainsi préparés, il se met bravement à l'ouvrage, aussitôt que les lois de la geôle et la scrupuleuse exactitude du geôlier le lui permettent.

Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour, enfonçant de solides branchages d'inégale grandeur, il les assure encore à leur base au moyen d'un ciment composé de terre recueillie péniblement çà et là dans les intervalles du pavage; de plâtre et de salpêtre, dont il fait des emprunts furtifs aux parois humides des anciens fossés de la citadelle; et lorsque les principales pièces de charpente sont ainsi disposées, il y entrelace, dans certaines parties, de légers rameaux, formant une espèce de claie, qui doit au besoin garantir la _povera_ du choc d'un corps étranger ou de l'approche du chien; et ce qui le rassure tout-à-fait durant ces travaux, c'est que Ludovic les voyant commencer, a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation. Il branlait la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd, de mauvais augure. Mais aujourd'hui il en a pris son parti; et parfois même, fumant doucement sa pipe à l'extrémité du préau, l'épaule appuyée contre la porte d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant le travailleur encore inexpérimenté; puis il interrompt son plaisir de fumeur pour lui donner quelque bon conseil, que celui-ci ne sait pas toujours mettre à profit.

Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter, Charney appauvrit, en faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de son lit de quoi fabriquer de légères nattes, et les dispose, selon la circonstance, autour de son échafaudage, soit que les rafales des Alpes menacent de s'engouffrer de ce côté, soit que le soleil, à son midi, lance trop directement sur le faible végétal ses rayons répercutés encore par les fragmens de grès et par les murailles.

Un soir, le vent souffla avec force. Charney, déjà sous les verroux, vit de sa fenêtre la cour jonchée de brins de paille et de petits rameaux. Les paillassons et les intervalles de la claie n'avaient pas été doués par lui d'une force suffisante de résistance. Il se promit de remédier au mal le lendemain; mais le lendemain, quand il descendit à l'heure voulue, tout était déjà réparé. Une main plus habile que la sienne avait solidement réorganisé l'entrelas des branchages et des nattes, et il sut bien qui en remercier dans son coeur.

Ainsi grâce à lui, grâce à eux, la plante s'environnait contre les périls de remparts et de toitures; et lui, lui Charney, s'attachant à elle de plus en plus par les soins qu'il en prend, il la voit avec ravissement grandir, se développer, et lui prodiguer sans cesse de nouvelles merveilles à admirer.

Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait bois; l'écorce ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en jour une garantie de durée, et son heureux possesseur se sentait saisi d'un désir curieux et impatient de la voir fleurir.

Il désirait donc enfin quelque chose, cet homme à la fibre usée, au cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans la contemplation d'un brin d'herbe!

Cependant ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker Jean Bertram, après avoir passé de longues heures à examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la nature, et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes de la sensitive, le comte de Charney trouvera peut-être dans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'arcane qui a le pouvoir de dissiper son ennui et d'élargir sa prison?

--Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beauté ne frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles formes affectera-t-elle? quelles nuances coloreront ses pétales? Sans doute, elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un dernier défi à ma raison. Eh bien! qu'elle vienne! que mon frêle adversaire se montre armé enfin de toutes pièces; je ne renonce point encore à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine d'entrevoir jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, PICCIOLA?

PICCIOLA! c'est le nom qu'il lui a donné lorsque, dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivité, en l'entourant de ses soins. _Povera picciola!_ telle a été l'exclamation de Ludovic s'apitoyant sur la _pauvre petite_, qui avait failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.

--Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? répétait-il en écartant avec précaution les feuilles garnissant l'extrémité ou les aisselles des rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers: sa plante et son geôlier.

Un matin, qu'à l'heure de sa promenade habituelle il interroge Picciola feuille par feuille, ses yeux s'arrêtent fixement tout-à-coup sur une des parties du végétal, et son coeur bat avec force. Il y porte la main et rougit. Depuis long-temps il n'a éprouvé une émotion aussi vive. C'est qu'il vient de voir, au sommet de la tige principale, une excroissance inaccoutumée, verdâtre, soyeuse, de forme sphérique, imbriquée de légères écailles placés les unes sur les autres, comme des ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque. Il n'en peut douter, c'est là le bouton! La fleur n'est pas loin.

VI.

L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa grille, et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si affairé autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.

À cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante, vint aussi se montrer une fois. C'était une femme--une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié en passant au travers de ses longs cils abaissés. Au premier abord, en la voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa main blanche, on l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.

Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme et colorée, disaient assez que c'était dans le mouvement et le grand air et non sous les verroux qu'elle avait vécu.

Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui visitent les prisons? Non; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son coeur; c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girhardi, _l'attrapeur de mouches_, elle a quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle, non d'abord pour voir son père, car la permission ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du même air que lui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle!

Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre grillée qui donne sur la petite cour; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney ne la verra pas: dans ce moment, _Picciola_ et son bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention.

La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un regard à l'autre captif; Girhardi la retint.

--Depuis trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien malade!

--Malade! dit-elle, d'un air étonné.

--J'ai vu les médecins traverser la cour, et d'après ce que m'en a dit Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il en peut mourir!

--Mourir! répéta la jeune fille.--Et son oeil s'agrandissait, et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure.--Oh! que je le plains! le malheureux!--Puis, attachant sur son père un regard plein d'inquiétude et d'angoisse:--On peut donc mourir ici? ou plutôt y peut-on vivre! C'est sans doute le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie! s'écria-t-elle en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant de Charney elle ne pensait qu'à son père.

Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main; elle la couvrit de larmes.

Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à _l'attrapeur de mouches_ une nouvelle capture qu'il venait de faire pour lui. C'était une _cétoine_, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant. Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût, rendit la liberté à l'insecte, car c'était le vingtième individu de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours. Il profita ensuite de la bien-venue du geôlier pour lui demander des nouvelles de Charney.

--_Per mio santo, padrone!_ dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les autres, et tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le mien, _signore_. Aussi viens-je encore, à l'instant d'arroser sa plante.

--À quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir? interrompit tristement la jeune fille.

_Perche, damigella?_ dit Ludovic.--Puis il ajouta d'un air entendu, avec son clignement d'yeux ordinaire, et en agitant légèrement sa main, l'index relevé:--Nos seigneurs les médecins pensent que le pauvre homme s'est couché sur le dos pour l'éternité; mais moi, le seigneur geôlier, _non lo credo!_ _Trondédious!_ j'ai mon secret.

Il fit un tour sur les talons, et sortit, après avoir essayé de reprendre sa voix rude et sa figure sévère, pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il était de retour, et faisait exécuter la consigne.

La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu à _Picciola_ sa visite et ses soins ordinaires, un fort engourdissement l'avait atteint. La tête appesantie et les membres agités de tremblemens nerveux, il s'était couché, dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le soin de sa guérison.

Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.

Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du monde. Il donna seulement quelques instructions à Ludovic au sujet de sa plante, dans le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son lit, dans ce _carcere duro_ qui venait aggraver encore son autre captivité. Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout!

Les médecins ne tinrent compte d'abord de cette révolte, et ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.