Picciola

Part 4

Chapter 43,830 wordsPublic domain

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter ou un adversaire à combattre. Privé de tout, séquestré du monde, il fallut bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa pensée.

Ô qu'elle était âcre et accablante cette pensée qui sans cesse l'entretenait de sa position désespérée! qu'elle était froide et lourde pour lui, pour lui que la nature avait d'abord comblé de ses dons, que la société avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses priviléges; lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui a tant besoin de protection et de secours, et qui ne croit ni à Dieu ni à la pitié des hommes!

Il essaie encore de se débarrasser de cette pensée qui le glace, qui le brûle quand il la laisse se débattre enfermée dans ses rêveries. De nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel. Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce monde! Jugez-en.

Le logement occupé par le comte de Charney est à l'arrière-partie de la citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place, mais que le développement des nouveaux travaux de fortifications a rendue inutile.

Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, et qui ne lui permettent même plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habité ce lieu de désolation; une table, sur laquelle il ne peut que manger; une chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que jamais un être humain ne viendra là, s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et ses vêtemens; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu, avec lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en acajou, placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'est la seule part qu'on lui ait laissée de sa splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère; car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et le haut mur s'élevant à dix pieds en face, il ne doit craindre ni les regards curieux, ni l'importunité des rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de sa chambre.

Au-dessus de lui, une autre chambre pareille à la sienne, mais vide, inoccupée; car il n'a point de compagnons dans cette partie détachée de la forteresse.

Le reste de son univers se borne à un escalier de pierre court et massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle. C'est là le lieu de promenade où, deux heures par jour, il va prendre autant d'exercice et jouir d'autant de liberté que le permet le régime prescrit par le commandant.

De là le prisonnier peut apercevoir la sommité des montagnes et les vapeurs de la plaine; car les constructions de la forteresse, s'abaissant tout-à-coup à l'orient du préau, y laissent pénétrer l'air et le soleil. Mais une fois enfermé dans sa chambre, un horizon de maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature pittoresque et sublime qui l'entoure. À sa droite s'élèvent les coteaux enchantés de Saluces; à sa gauche se développent les dernières ondulations des vallées d'Aoste et les rives de la Chiara; il a devant lui les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les Alpes, qui grandissent, s'échelonnent, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au mont Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui fait face, et dont l'uniformité fatigante n'est interrompue que, vers son extrémité, par une petite fenêtre carrée, où de temps en temps lui est apparue à travers les barreaux une figure triste et renfrognée.

Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut chercher ses distractions et trouver ses joies!

Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événemens heureux de sa jeunesse; mais qu'ils étaient en petit nombre! Il sortait de ces souvenirs le coeur plus affaissé.

Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes, et il les formula en sentences terribles, qu'il inscrivit aussi sur son mur, près des souvenirs sacrés de sa mère et de sa soeur!

Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de son oisiveté pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles; il courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long séjour des prisons: il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.

Il parfila du linge et de la soie, le savant!

Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoisés avec des coquilles de noix, le philosophe!

Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à claire-voie, avec des noyaux, l'homme de génie! des chaînes et des instrumens sonores avec l'élastique de ses bretelles!

Puis il s'admira dans ses oeuvres; puis, bientôt après, le dégoût le prit, et il foula tout aux pieds!

Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins bizarres. Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et d'adresse. Le pour-tour de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de Sainte-Gudue, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus grande profusion de figures sur bois. C'étaient des maisons sur des maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal, vertical, oblique, sens-dessus-dessous, pêle-mêle, tête-bêche, véritable chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un sens symbolique, une suite, une action; car celui qui croyait tant à la puissance du hasard, pouvait bien espérer trouver un poème complet sur les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines bigarrées du buis de sa tabatière.

Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner; et l'ennui, le formidable ennui, vint le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations!

Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être; mais il semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention. Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi jouissant de sa misère et de son abaissement.

Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut le détromper.

--C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien, car je le trouve souvent en prières.

Charney haussa les épaules.

--Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.

--Il a voulu assassiner l'empereur!

--Est-ce donc un patriote?

--Patriote? oh! non; mais le pauvre homme avait un fils et une fille, et il n'a plus qu'une fille; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet lui a cassé une dent. _Povero figliuolo!_

--Alors c'était un transport d'égoïsme! murmura Charney.

--Tête-bleue! vous n'êtes pas père, _signor conte_? ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près... _Cristo santo!_ Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des clefs à ma ceinture et sous mon chevet.

--Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?

--Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard demi-railleur.

Charney ne le détesta plus; il le méprisa.

--C'est donc un fou! s'écria-t-il.

--_Perche pazzo, signor conte?_ Plus nouveau que lui au logis, vous êtes déjà devenu un _maëstro_ dans l'art de la sculpture sur bois. _Pazienza!_

Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours impuissans contre le mal dont il était tourmenté. Dans ces puérilités, dans ces ennuis, passa tout un hiver.

Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientôt venir à son aide.

III.

Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.

Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.

Il s'arrête, et le coeur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus indifférens, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.

Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits souterrains existent sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la vie et à la liberté!

Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd et prolongé; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son front, mouillé de sueur, une main convulsive.

Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de maître!

Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis! Il écoute encore; les mêmes bruits frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la même heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.

Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur lui-même, en songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand empire!

Il voulut en avoir le coeur net cependant, et s'accroupissant près du petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait même pas été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais par une faible végétation, une plante germant à peine, pâle et languissante. Il se releva profondément humilié, et l'allait écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur des buissons de chèvrefeuille et de seringa, arriva jusqu'à lui, comme pour lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peut-être aussi, aurait un jour des parfums à lui donner.

Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et presque cimentée aux deux fragmens de grès entre lesquels elle était resserrée? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.

Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de l'atteinte des corps trop rudes, et les mettait à même de percer cette croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.

--Ah! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de naître, sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais, du moins dans ta captivité les instrumens qui pouvaient t'aider à t'en affranchir!

Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus à l'écraser.

Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta tout court. Surpris lui-même de l'intérêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend acte de ses progrès.

La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune de ses parties.

--Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre nuance que sa tige; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles? Comment, nourries des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la lumière leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront cependant; car, malgré la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il; je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés en la fatiguant de leur poids! À quoi lui servent-ils?

Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.

Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées, la nuit précédente, par de petites limaces dont elles conservaient encore les traces argentées.

Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était pas si long-temps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si facilement à une bonne raison.

--C'est bien, répliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence; si elle n'eût été remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle peut atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues avant d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de siècles, un double mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière; est-il donc étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle, s'élargira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a été calculé là-dedans; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais bien d'un hasard heureux!

Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une réponse capable de rétorquer vos argumens. Patientez, et observez là dans cette production faible et isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins par un coup du hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Vous avez eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent couvraient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point avec elle; elles tomberont même bientôt, desséchées et flétries, impuissantes qu'elles sont de l'abriter encore! Mais la nature veille, et tant que les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards humides et les flocons de neige, ses nouvelles feuilles, encore dans le bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles, fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel favorable. Elles n'en sortiront que pressées les unes contre les autres, se prêtant un fraternel appui, et couvertes de chaudes fourrures, de duvets cotonneux, qui les défendront des dernières gelées ou des caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à la conservation de ses enfans? Voilà ce que vous sauriez depuis long-temps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tournés vers le nord, et plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence redoublent!

Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les transformations de la plante. De nouveau, il avait lutté contre elle par le raisonnement, et de nouveau elle avait eu réponse à tout!

--À quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige? lui disait-il.

Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui, grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.

--À quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate et de duvet?

Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps, et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses enveloppes, désormais inutiles.

--Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera, et la grêle hachera tes feuilles trop tendres pour lui résister.

Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible encore pour oser lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle était venue, et, par une nouvelle manoeuvre, les feuilles se redressant le long de la tige pour la garantir, serrées les unes contre les autres, pour se protéger mutuellement, ne se présentant qu'à revers aux coups de l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des projectiles atmosphériques; leur union avait fait leur force, et, cette fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.

--Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney. Faut-il spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? Et il ne cessait d'interroger sa muette interlocutrice; il aimait à la voir, à la suivre dans ses métamorphoses; et un jour, après qu'il l'eut contemplée long-temps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient une douceur inaccoutumée, et il se sentit heureux de les prolonger en marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à la fenêtre grillée du grand mur l'_attrapeur de mouches_, qui semblait l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre eût pu deviner sa pensée, et il lui sourit ensuite, car il ne le méprisait plus. En avait-il le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?

--Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante?

En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois auparavant:

_Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création._

Il prit un charbon, et écrivit dessous:

PEUT-ÊTRE!

IV.

Charney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa table que des tiges naissantes, protégées par leurs cotylédons, que des feuilles avec leurs découpures et leurs nervures saillantes. Il passait la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, à l'examiner, à l'étudier dans ses développemens, et, rentré dans sa chambre, souvent, à travers ses barreaux, il la contemplait encore.

C'est là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres?

Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traversant sa cour d'un pas rapide, passer si près de la plante, qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson lui en prit.

Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le déjeuner, il se disposa à le prier d'épargner l'unique ornement de sa promenade; mais il ne sut trop comment s'y prendre d'abord pour formuler une demande aussi simple.

Peut-être le régime de propreté de la prison exige-t-il qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite: c'est donc une faveur qu'il va implorer; et le comte possède bien peu pour la payer ce que lui-même l'estime.--Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux prisonniers.--D'ailleurs, Charney a jusque là rarement adressé la parole à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui répugnent. Sans doute, il le trouvera peu disposé à lui être agréable.--Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la même ligne, à peu de chose près, que l'_attrapeur de mouches_, pour lequel il a si clairement témoigné de son mépris.--Puis enfin il peut éprouver un refus; car l'inférieur, à qui sa position donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de son pouvoir avec rudesse: il ne sait pas que l'indulgence est un acte de force.

Un refus eût profondément blessé le noble prisonnier dans ses espérances et son orgueil.

Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires et en s'étayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses humaines, que Charney entama son discours, logiquement disposé dans sa tête, pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre, ou plutôt sa vanité.

Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en Italien: c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune Antonio: il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la donner de sa part à l'enfant.

Ludovic sourit et refusa.