Part 3
Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs cueillies par sa fille furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.
Sous l'empire, les prisons redevinrent à peu près ce qu'elles avaient été du temps de Louis XIV, mystérieuses, impénétrables, terribles. M. Saintine les a peintes dans _Picciola_, et il n'est pas possible d'ajouter un coup de pinceau à cette peinture vraie et saisissante. Sous la restauration, les prisons perdirent tout-à-fait leur caractère solennel, grave, et redoutable: un prisonnier, fût-ce un criminel d'état, avait le droit de discuter à grand fracas, par l'organe de la presse; l'assassin du duc de Berry, Louvet, n'était pas traité autrement qu'un garde national aux arrêts, excepté pour les précautions de surveillance; le journaliste Magalon, enchaîné côte à côte avec un galérien qu'on transférait à Bicêtre, fit retentir pendant six mois tous les échos de la polémique quotidienne; on n'eut point assez de colère et d'indignation contre le pouvoir, qui ordonna la translation de Fontan à Poissy. Depuis la révolution de juillet, cet état de choses a empiré ou s'est amélioré, selon le point de vue d'où on l'examine: les prisons les plus épouvantables ont un régime plus doux et plus bénin que celui des colléges de l'université; on y a des livres, des plumes, de l'encre, et du papier plus qu'on n'en peut consommer; on y fume; on y boit; on y est parfaitement, en un mot, hormis qu'on est en prison. Les régicides Pépin et Fieschi ne tarissaient pas sur tous les égards qu'on avait pour eux, et Dieu sait la chère qu'ils faisaient. Quant aux prisonniers d'état de la citadelle de Ham, ils ont reconnu que la souveraineté du peuple, telle que le gouvernement actuel l'a entendue, n'est pas plus cruelle à l'égard de ses ennemis que la légitimité de la branche aînée envers les siens. On peut dire qu'il n'y a plus de prison d'état possible en France, même au mont Saint-Michel.
Mais la prison d'état, la prison _dure_, a résisté dans les gouvernemens absolus aux systèmes pénitentiaires des philanthropes, et Silvio Pellico, sous les plombs de Venise, nous rappelle les anciens habitans de notre Bastille; et ce noble, ce généreux Andryane, enseveli dix ans, quoique Français, dans le tombeau du Spielberg, nous apprend que les raffinemens barbares de la captivité du baron de Trenck subsistent encore sous la protection de l'empereur d'Autriche: Andryane, privé de ses livres, écrivait avec la pointe d'une aiguille sur les parois de son cachot, et y recomposait une bibliothèque à l'aide de ses souvenirs; Sylvio Pellico, en méditant sur les secrets de la création et de la Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araignée. Heureux s'ils avaient eu l'un et l'autre à leur disposition la fleur miraculeuse du prisonnier de Fénestrelle!
PAUL L. JACOB, _bibliophile_.
À MADAME VIRGINIE ANCELOT.
Je viens de relire mon oeuvre, et je tremble en vous l'offrant. Cependant, qui mieux que vous peut l'apprécier?
Vous n'aimez ni les gros romans, ni les longs drames.
Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.
L'histoire que je vais vous conter, madame, est simple, tellement simple, que jamais plume peut-être n'aborda un sujet plus audacieusement restreint! Mon héroïne est si peu de chose! Non que je veuille d'avance, en cas d'insuccès, en rejeter la faute sur elle! Dieu m'en garde! Si l'action de cet ouvrage est peu apparente, la pensée n'en est pas dépourvue de grandeur, le but en est élevé, et si je ne l'atteins pas, c'est que les forces m'auront manqué. J'attache du prix pourtant à sa réussite, car j'y ai déposé des convictions profondes; et, par un sentiment de bienveillance plutôt que de vanité, j'aime à croire que si la foule des liseurs vulgaires le rejette et le dédaigne, pour quelques-uns, du moins, il ne sera pas sans charme, pour quelques autres sans utilité.
La vérité des faits est-elle pour vous de quelque valeur? Ici je la certifie, et vous l'offre en compensation de ce que vous regretterez peut-être de ne pas trouver suffisamment dans ce volume.
Vous vous rappellez cette bonne et gracieuse femme, morte depuis quelques mois seulement, la comtesse de Charney, dont le regard, quoique voilé par une pensée de deuil, vous frappa, tant il portait une double et céleste empreinte.
Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait en vous parcourant, qui vous dilatait le coeur en s'arrêtant sur vous, et dont on se détournait malgré soi-même, pour le rechercher bientôt; ce regard, d'abord presque timide comme celui d'une jeune fille, vous l'avez vu ensuite briller, s'animer, jeter des flammes, et trahir tout-à-coup des sentimens de force, d'énergie et de dévouement. Eh bien! ce regard, c'était toute la femme! Cette femme, c'était le mélange incroyable de la douceur et de l'audace, de la faiblesse des sens et de la résolution de l'âme; c'était une lionne terrible, qu'un enfant apaisait d'un mot; c'était une colombe craintive, capable de porter la foudre sans trembler, s'il se fût agi de la défense de ses amours,--de ses amours de mère s'entend!
Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue long-temps avant moi, alors que son âme ne s'exaltait que dans son culte de fille, puis d'épouse. C'est avec un plaisir bien vif que je vous entretiens ici de cette noble créature: les occasions seront trop rares où je pourrai vous en parler encore. Elle n'est pas l'héroïne principale de cette histoire.
Dans l'unique visite que vous lui fîtes à Belleville, où elle s'était fixée pour toujours, car le tombeau de son mari est là (et le sien aussi maintenant), plusieurs choses semblèrent vous étonner. Ce fut d'abord la présence d'un vieux domestique, à cheveux blancs, assis auprès d'elle à table. Vous parûtes surtout vous stupéfier en entendant ce domestique, aux gestes brusques, aux manières communes, même pour des gens de cette classe, tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme, élégante et parée, belle comme sa mère l'avait été, répondre au vieillard avec déférence et respect, avec amitié même, en l'interpellant du titre de parrain: en effet, elle est sa filleule. Puis, peut-être il vous souvient d'une fleur desséchée, effacée de couleurs, enfermée dans un riche médaillon, et, lorsque vous l'interrogeâtes sur cette relique, de l'expression douloureuse qu'exprima la figure de la pauvre veuve. Elle laissa même, je crois, votre demande sans réponse: c'est que cela eût exigé du temps, et ne pouvait s'adresser à un indifférent.
Cette réponse, je vais vous la faire aujourd'hui.
Honoré de l'affection de cette excellente femme, plus d'une fois, en face de ce médaillon, assis entre elle et son vieux serviteur, j'ai entendu, de l'un et de l'autre, sur cette fleur fanée, des récits longs et détaillés, qui m'ont ému vivement. J'ai long-temps gardé entre mes mains les manuscrits du comte, sa correspondance et le double journal de sa prison, sur toile et sur papier: pièces justificatives et documens historiques ne m'ont pas manqué.
Ces récits, je les ai retenus précieusement dans ma mémoire; ces manuscrits, je les ai compulsés attentivement; cette correspondance, j'en ai extrait des fragmens précieux; ce journal, j'y ai puisé mes inspirations, et si je parviens à faire passer dans votre âme le sentiment dont je fus saisi moi-même en présence de tous ces souvenirs du captif, c'est à tort que j'aurai tremblé pour la destinée de ce livre.
Encore un mot. J'ai conservé à mon héros son titre de _comte_, dans un temps où les dénominations nobiliaires avaient cessé d'avoir cours; c'est que toujours on me le désignait ainsi, soit en français, soit en italien. Dans ma mémoire, son nom était invariablement cloué à son titre: titre et nom, j'ai tout laissé aller au courant de la plume.
Vous voilà avertie, madame. Ne demandez donc pas à ce livre des événemens de haute importance, ni même un récit attrayant sur quelque aventure amoureuse. J'ai parlé d'utilité, et à qui un récit d'amour peut-il être utile? Dans ce doux savoir surtout, pratique vaut mieux que théorie, et chacun a besoin de sa propre expérience: cette expérience, on court joyeusement au-devant d'elle pour l'acquérir, et on ne se soucie guère de la trouver toute faite dans des livres. Les vieillards, devenus moralistes par nécessité, auront beau s'écrier:--Évitez cet écueil, sur lequel nous nous sommes brisés autrefois! les jeunes gens répondront:--Cette mer que vous avez bravée, nous voulons la braver à notre tour, et nous réclamons notre droit de naufrage.
Il y a cependant encore de l'amour dans ce que je vais vous conter; mais il ne s'agit ici, avant tout, que de l'amour d'un homme pour... Vous le dirai-je?... Non; lisez, et vous saurez.
X. BONIFACE-SAINTINE.
PICCIOLA.
LIVRE PREMIER.
I.
Le comte Charles Véramont de Charney, dont le nom sans doute n'est pas encore entièrement oublié des savans de notre temps, et pourrait même au besoin se retrouver sur les registres de la police impériale, était né avec une prodigieuse facilité d'apprendre; mais sa haute intelligence, façonnée dans les écoles, y avait contracté le pli de l'argumentation. Il discutait beaucoup plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire plutôt un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui lui advint.
Dès l'âge de vingt-cinq ans, il possédait la connaissance complète de sept langues. Bien différent de tant d'estimables polyglottes, qui semblent ne s'être donné la peine d'étudier divers idiomes qu'afin de pouvoir faire preuve d'ignorance et de nullité devant les étrangers aussi bien que devant leurs compatriotes (car on peut être un sot en plusieurs langues), le comte de Charney usait de ces études préparatoires pour s'avancer vers d'autres beaucoup plus importantes.
S'il avait de nombreux valets au service de son intelligence, chacun d'eux du moins avait sa charge, ses occupations et ses landes à défricher. Avec les Allemands, il s'occupait de la métaphysique; avec les Anglais et les Italiens, de la politique et de la législation; avec tous de l'histoire, qu'il pouvait interroger, en remontant jusqu'à ses sources premières, grâce aux Hébreux, aux Grecs et aux Romains.
Il se livra donc tout entier à ces graves spéculations, ne négligeant point les sciences accessoires qui s'y rapportaient. Mais bientôt, effrayé de cet horizon qui s'élargissait devant lui, se sentant broncher à chaque pas dans ce labyrinthe où il s'était engagé, fatigué de poursuivre vainement une vérité douteuse, il n'envisagea plus l'histoire que comme un grand mensonge traditionnel, et tenta de la reconstruire sur de nouvelles bases. Il fit un autre roman, dont les savans se moquèrent par envie, et le monde par ignorance.
Les sciences politiques et législatives lui présentaient quelque chose de plus positif; mais elles semblaient appeler tant de réformes en Europe! Et lorsqu'il essaya d'en signaler quelques-unes à faire, les abus lui parurent tellement enracinés dans l'édifice social, tant d'existences étaient assises et clouées sur un faux principe, qu'il se découragea, ne se sentant ni assez de force ni assez d'insensibilité pour renverser chez les autres ce que l'ouragan révolutionnaire n'avait pu détruire entièrement chez nous.
Puis combien de braves gens, avec autant de lumières et de bonnes intentions que lui peut-être, avaient des théories en tout opposées à la sienne! S'il allait mettre le feu aux _quatre coins du globe_, pour un doute! Cette réflexion l'humilia plus encore que les aberrations de l'histoire, et le laissa dans une perplexité pénible.
La métaphysique lui restait.
C'est le monde des idées. Là les bouleversemens paraissent moins effrayans, car les idées se choquent sans bruit dans les espaces imaginaires, comme l'a dit un poète allemand; vérité douteuse ainsi que tant d'autres, la pensée muette a un écho sonore.
Avec la métaphysique, Charney croyait ne plus risquer le repos des autres; et il perdit le sien.
Là surtout, là, plus il s'avança vers les profondeurs de la science, analysant, discutant, argumentant, plus il n'entrevit qu'obscurité et confusion. L'insaisissable vérité, toujours fuyant à son approche, s'évanouissait sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger à ses yeux comme un feu follet, qui vous attire pour vous égarer. Il la voyait lumineuse devant lui, et elle s'éteignait sous son regard, pour renaître où il ne la soupçonnait pas. Infatigable et tenace, s'armant de patience, il la suivait avec une prudente lenteur, pour la forcer dans son sanctuaire, et, rapide, elle s'éloignait; il voulait hâter sa course pour l'atteindre, et dès son premier mouvement il l'avait dépassée. Il croyait enfin la tenir! elle était sous sa main, dans sa main! et elle glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points différens. Vingt vérités brillaient à la fois autour de l'horizon de son intelligence: fanaux menteurs qui mettaient au défi sa raison! Ballotté entre Bossuet et Spinosa, entre le déisme et l'athéisme, tiraillé par les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologistes, les éclectistes, et les matérialistes, il fut saisi d'un doute immense, qu'il résolut enfin par une négation complète.
Laissant de côté les _idées innées_ et la _révélation_ des théologiens, la _raison suffisante_ et l'_harmonie préétablie_ de Leibnitz, la _perception_ et la _réflexion_ de Locke, l'_objectif_ et le _subjectif_ de Kant, les sceptiques, les dogmatiques et les empiriques, les réalistes et les nominaux, l'observation et l'expérience, le sentiment et le témoignage, la science des choses particulières et la puissance des universaux, il se renferma dans un panthéisme grossier; il refusa de croire à une intelligence suprême. Le désordre inhérent à la création, les contradictions perpétuelles entre les idées et les choses, l'inégale répartition des biens et des forces fixèrent dans sa cervelle cette conviction que la matière aveugle avait seule tout produit, et seule organisait et dirigeait tout.
Le hasard devint son dieu, le néant fut son espoir! Il s'attacha à ce système avec transport, presque avec orgueil, comme s'il l'eût créé lui-même; se sentant heureux, en pleine incrédulité, d'être débarrassé de tous les doutes qui l'avaient assiégé.
La mort d'un parent venait de le laisser possesseur d'une vaste fortune. Il dit adieu à la science, et résolut de vivre pour le bonheur.
Depuis l'installation du consulat aux affaires, la société en France s'était réorganisée avec luxe, avec éclat. Au milieu des fanfares de la victoire, qui se faisaient entendre de tant de côtés à la fois, tout était joie et fêtes à Paris. Charney fréquenta le monde--le monde opulent, le monde aimable et brillant, le monde des lumières, de la grâce, et de l'esprit; puis, au sein de ce tourbillon de vie oisive et occupée, de ce grand mouvement de plaisir, il fut tout surpris de ne point se sentir heureux.
Des airs de contredanse, la parure des femmes, et les parfums qui s'exhalaient autour d'elles, voilà seulement ce qui lui parut mériter quelque attention.
Il avait essayé d'une liaison d'intimité avec des hommes réputés pour leur savoir et leur bon sens; mais qu'il les trouva faibles, ignorans et saturés d'erreurs! Il les prit en pitié.
C'est là un des grands inconvéniens de l'excès dans les sciences humaines; on ne trouve plus personne à son niveau; ceux même qui en savent autant que vous ne le savent pas comme vous. Du faîte où l'on est monté, on voit les autres au-dessous de soi, misérables et petits; car, dans la hiérarchie de l'intelligence, comme dans celle du pouvoir, l'isolement naît de la grandeur. Vivre isolé, c'est le châtiment de quiconque veut trop s'élever!
Notre philosophe appela de plus en plus à son aide les jouissances matérielles et positives. Dans cette société renaissante, si long-temps sevrée de joie et de fêtes, maculée encore des orgies sanglantes de la révolution, et qui, traînant après elle ses lambeaux de vertus romaines, dépassait du premier bond les fastueuses orgies de la régence, il se signala par l'exagération de ses dépenses, de ses profusions, de ses folies! Efforts stériles! Il eut des chevaux, des voitures, une table ouverte; il donna des concerts, des bals, des chasses; et le plaisir ne se montra nulle part avec lui! Il eut des amis pour l'aduler dans ses triomphes, des maîtresses pour l'aimer dans ses instans de loisir, et, quoiqu'il eût mis un bon prix à tout cela, il ne connut ni l'amitié ni l'amour.
Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie joyeuse, ne purent dérider son coeur et le forcer à sourire une seule fois. Vainement il tenta de se laisser prendre en aveugle à toutes les amorces de la société. La sirène, à moitié hors des eaux, faisait éclater devant l'homme sa beauté de nymphe et sa voix séductrice; et le regard insensé du philosophe plongeait aussitôt malgré lui sous l'onde pour y chercher le corps écailleux et la queue bifurquée du monstre!
Charney ne pouvait plus être heureux ni par la vérité ni par l'erreur.
La vertu lui était étrangère, le vice indifférent.
Il avait sondé la vanité de la science, et le doux non-savoir lui était interdit. Les portes de cet Éden se trouvaient fermées à jamais derrière lui.
La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait menteur.
Le bruit des fêtes le fatiguait; la retraite et le silence lui étaient pénibles.
En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il s'ennuyait de lui-même.
Une profonde tristesse le saisit.
L'analyse philosophique, malgré tous ses efforts pour l'écarter, dominait toujours sa pensée, et se mêlant à ses regards, ternissait, rapetissait, éteignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il vivait. Les éloges de ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part que l'on prenait de sa fortune, et ne témoignaient que de la nécessité de vivre à ses dépens!
Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers élémens, par ce même esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulière maladie; maladie affreuse, plus commune qu'on ne le pense, et qui s'attaque aux superbes pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses habits, Charney croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine; sur la soie de ses riches tentures, il voyait se promener le ver dégoûtant qui l'avait filée; sur ses meubles élégans, ses tapis, ses reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, il ne voyait que des débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée, fécondée sous la sueur d'un sale artisan!
L'illusion était détruite, l'imagination paralysée.
Il fallait à Charney des émotions cependant. Cet amour incapable de s'arrêter sur un seul objet, il prétendit l'étendre sur un peuple entier. Il devint philanthrope!
Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait, de nouveau il se livra à la politique, non plus à la politique spéculative, mais à la politique d'action. Il se fit initier à des sociétés secrètes; sectaire, il s'efforça de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore aux esprits désillusionnés. Il conspira enfin! Et contre qui? Contre la puissance de Bonaparte!
Peut-être cet amour patriotique, cet amour universel qui semblait l'animer, n'était-il au fond que de la haine pour un seul homme, dont la gloire et le bonheur l'importunaient.
L'aristocrate Charney en revenait aux principes d'égalité; le fier gentilhomme, à qui on avait enlevé son titre de comte, qu'il tenait de ses pères, ne voulait pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on ne pouvait tenir que de son épée.
Quelle fut cette conspiration? Peu importe! Il n'en manquait point à cette époque. Je sais seulement qu'elle couvait de 1803 à 1804; mais elle n'eut même pas le loisir d'éclater: la police, providence occulte qui veillait déjà aux destinées du futur empire, l'éventa à temps. On ne jugea point à propos pour elle de faire du bruit, même celui d'une fusillade à la plaine de Grenelle. Les principaux chefs de la conjuration, surpris, enlevés à domicile, condamnés presque sans jugement, furent séparément distribués dans les prisons, citadelles ou forteresses des quatre-vingt-seize départemens de la France consulaire.
II.
Je me rappelle que traversant les Alpes grecques pour me rendre en Italie, moi, touriste, voyageant à pied, la sacoche sur l'épaule et le bâton ferré à la main, je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col de Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers supérieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades écumeuses dont son cours était parsemé, les couleurs variées dont ses eaux se montraient teintes, tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignant qu'il avait creusé son lit à travers des couches de marne, de calcaire et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de silex qu'il avait pu déchausser, mais non arracher du sol, et qui formaient comme autant de cataractes, ajoutant un bruit nouveau à tous ces bruits, des cascades nouvelles à toutes ses autres cascades; les arbres entiers qu'il chariait sortant à moitié de l'eau, ayant d'un côté leur feuillage agité par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourmenté par les flots bondissans, les fragmens de berges encore couverts de leur verdure, îlots détachés de ses rivages, qui flottaient de même à la surface du torrent, et allaient se briser contre les arbres, comme les arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de silex; tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces spectacles, resserrés entre deux hautes rives escarpées, me tinrent quelque temps en émoi et en méditation. Ce torrent, c'est le Clusone.
Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois, réfugiés là jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de quelque anse; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force, mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivière pour caresser de ses flots les murailles de Fénestrelle.
Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la république; l'un d'eux cependant, réparé, ravitaillé, était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était devenu France.
Eh bien! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime de désordre et de terreur.
Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son coeur usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique valet, son geôlier; et renfermé seul avec sa pensée désolante.
Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre! L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable. Sa pensée seule lui pèse.
Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en voit point alors de possible.