Picciola

Part 2

Chapter 23,822 wordsPublic domain

Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a révélé, dans son _Inquisition française_, les souffrances de toute espèce auxquelles un long séjour à la Bastille l'avait initié; il s'est fait l'historiographe de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la sienne dans l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilité, et outre les poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempée dans un mélange de vin, de sucre, et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses rondeaux, et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres de la Bastille. Ce fut lui qui inventa la _manière de parler du bâton_, pour communiquer avec les détenus des chambres voisines, mystérieux langage que la tradition de la Bastille conserva fidèlement parmi les prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le plafond avec une bûche, selon le rang que chaque lettre occupait dans l'alphabet; ainsi, un coup pour un _a_, deux coups pour un _b_, trois pour un _c_, quatre pour un _d_, et ainsi du reste jusqu'à _z_, représenté par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses élèves étaient parvenus à exécuter cette manoeuvre avec tant de rapidité et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré l'épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles, et la colère des porte-clefs.

Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son cachot: «Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le respect et l'attention que mérite un livre si saint; et plus je le lisais, et plus j'y trouvais cette manne cachée, dont plus on mange, plus on sent redoubler sa faim; j'y découvrais ces lumières qui sont voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu'à neuf fois, et la dernière fois que je le lisais, c'était avec plus d'avidité que la précédente.»

Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société privée des petits animaux, rats, souris, araignées, qui ont toujours accès dans les plus impénétrables prisons d'état. On le voit seulement attirant des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des billets sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains d'un ami ou d'un étranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille, Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou qui osaient s'en approcher.

Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de Renneville eut pour compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affiché des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui s'intéressât à sa liberté, s'était attaché à sa prison par l'affection qu'il avait su inspirer à de vils animaux: il ne se plaisait qu'avec eux, et maudissait quiconque partageait l'horrible _pourpoint de pierre_ où il croupissait sur la paille: «Il les connaissait tous par les noms qu'il leur avait imposés et les distinguait les uns des autres; l'un s'appelait _Ratapon_, l'autre le _Goulu_, cet autre le _Friand_, et ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir autour de son plat faire une musique enragée, pendant que, lui, s'empressait à les mettre d'accord. 'Allons, Goulu,' disait-il à l'un, 'tu manges trop vite! laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part. Pourquoi as-tu mordu Ratapon?'» Et tâchait à policer ces bêtes indociles, comme si elles avaient eu de l'intelligence... «Si j'avais tué quelqu'un de ces vilains animaux,» dit le témoin oculaire, «il m'aurait sauté à la gorge. C'était un plaisir qui m'a diverti bien des fois, de lui voir appeler ces bêtes par leurs noms. Vous les voyiez sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres: il leur donnait un petit morceau de pain; après quoi, il les renvoyait dans leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la queue.»

Les rats et les souris jouaient un grand rôle dans les passe-temps et les affections des prisonniers; mais lorsque la spirituelle mademoiselle de Launay, plus connue sous le nom de madame de Staal, fut conduite à la Bastille par la découverte de la conspiration Cellamare, elle ne put surmonter la répugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. «Je ne sentis point en prison,» dit-elle dans ses Mémoires, «l'ennui qu'on y redoute généralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, par les occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se présentèrent à moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin que nous en avons. Je fus étonnée du parti que je tirai d'une chatte que j'avais demandée simplement dans l'intention de me délivrer des souris dont j'étais persécutée. Cette chatte était pleine, elle fit des petits chats, et ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs générations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'aie jamais aimé aucune sorte de bête.» Le malheur donne de la bonté aux coeurs les plus secs: Mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta fidèle à ses chats en prison.

Mais, en général, le temps de la captivité n'était point assez prolongé pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction; l'effet ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'espérance pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des affections. La lecture défrayait donc presque seule les loisirs des détenus, qui étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à cause des livres qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui fit sept ou huit voyages dans les prisons d'état, déclarait ingénument qu'il n'avait nulle part trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police chargé de l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger, il réclamait seulement la permission d'apprêter son linge, ses livres, et ses manuscrits; puis il écrivait à son libraire: «Je vais terminer promptement l'ouvrage que vous savez; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail.»

À la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquité, et rédigea une grammaire chinoise; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies et médita son avenir littéraire; Marmontel rédigea ses _Contes Moraux_. À Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la relation des _Miracles de saint Ovide_, qu'on lui avait apportée par un quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin qu'il buvait le matin, «pour être en état,» disait-il, «de supporter l'ennui de ce terrible prédicateur appelé le donjon de Vincennes.» Diderot pilait de l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour écrire sur les marges de son _Platon_ l'_Essai philosophique sur les règnes de Claude et de Néron_. L'abbé Prieur, qui en était réduit pour se distraire à commenter et à réfuter la grammaire française de Vailly sur le grabat où il mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de police un Nouveau-Testament, grec et latin, _pour sanctifier ses souffrances_.

Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes: on les honorait encore de quelques égards, de quelques ménagemens, parce qu'ils sortaient toujours de prison la plume à la main. Mais les prisonniers que l'on craignait moins après ces rudes épreuves, ceux qui n'en devaient pas de long-temps voir le terme, ceux qui sentaient peser sur leur tête la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois dans les horreurs de l'ancienne Bastille, où la torture morale surpassait encore la torture physique: combien de misérables, lentement assassinés par l'oisiveté et l'abrutissement au fond de ces ténébreux cachots, où Latude languit trente-quatre ans! Quel séjour, que ces antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où se concentrait un air empoisonné, où le sol fangeux s'exhaussait d'immondices, où rampaient les crapauds et la vermine! Eh bien! pour échapper à l'ennui, plus redoutable encore que cette mortelle prison, les êtres livides et décharnés qui s'y mouraient, oubliés des hommes, cherchaient une occupation, un intérêt, un plaisir, dans cette vermine même dont ils étaient dévorés: ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces!

Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se montrer que dans les prodiges de son évasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec des efforts plus incroyables encore; mais en attendant que les circonstances la favorisassent, il avait besoin de dépenser le trop plein de son imagination, et d'exercer les belles facultés de cette intelligence qui lui aurait acquis une supériorité réelle dans quelque carrière qu'il eût suivie, s'il ne s'était pas vu, à vingt ans, retranché de la vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame de Pompadour. Ce fut surtout pour se procurer les moyens d'écrire qu'il eut besoin de toutes les ressources de son invention: «Pour remplacer le papier, qui me manquait,» raconte-t-il dans ses _Mémoires_ assez mal rédigés par l'avocat Thierry, et peut-être trop souvent empreints de romanesque, «je pris pendant long-temps la mie du pain qu'on me donnait; je la broyais dans mes mains, je la pétrissais avec ma salive; puis, en l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou environ et de deux lignes d'épaisseur. À défaut de plume, je pris l'arête triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes: elles sont larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je tirai des fils d'un pan de ma chemise; je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de mes boucles. Mais chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mon sang se figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier à ces inconvéniens, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai le tout ensemble, ce qui me fit une encre très-coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire très-lisiblement et à rédiger un mémoire.»

Qu'écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des projets d'économie politique, des plans d'administration civile et militaire, des réflexions de morale publique, le tout destiné à réformer les erreurs et les abus du gouvernement! Ces curieuses tablettes, que le prisonnier remit lui-même au savant jésuite le père Griffet, aumônier de la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instrumens qui avaient servi à l'évasion de Latude. Il écrivit encore avec d'autres procédés non moins ingénieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même dans un cachot tout-à-fait obscur, où, pendant les courts intervalles de ses repas, il profitait de la lumière qui lui était accordée, pour tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé, le triste récit de ses souffrances.

Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans: après avoir été séparé de son ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouïs et l'heureuse issue de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter le fardeau de la solitude: ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés. «Je leur ai dû,» dit-il, «la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune.» Ces rats l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et en le mordant même au visage; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisième jour, ce rat devint plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé; les jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas tout: l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes. Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa famille, composée de cinq ou six ratons; ils se fixèrent tous auprès de Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner leur pâture, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette société de rats se trouvaient si bien d'être hébergés aux dépens de leur maître et seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de s'introduire dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme Latude avec le pain du roi.

Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins reconnaissant que les rats, car Latude ne put jamais réussir à en apprivoiser une seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet (il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les retenir de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent pas séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait existé que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck, enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su tirer meilleur parti des araignées de sa prison: il s'était même promis de rendre un éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes, et il eût fourni de puissans argumens en faveur du système de l'âme des bêtes.

Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire touchante de la souris qu'il avait apprivoisée au point qu'elle jouait avec lui et venait manger dans sa bouche. «Je ne saurais tracer ici,» dit-il, «toutes les réflexions que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce petit animal.» Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit tant de bruit, que le major, appelé par les sentinelles, commanda une ronde dans la prison et visita lui-même les serrures et les verroux, pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne dormait pas et qui demandait la liberté pour lui. Le major confisqua la souris et la transféra dans la chambre de l'officier de garde; le lendemain, la souris, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer chez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de la retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par une nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec autant de goût que le roi de Prusse, ne fut pas embarrassé de les écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de lui parler et de lui donner encre ou plume. «Pour y suppléer,» dit-il, «je me faisais une piqûre au doigt; j'en recueillais le sang, et lorsqu'il venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais écouler la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je parvins à me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je voulais peindre.» La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin de paille, un cure-dent et un os de chapon. En outre, à l'aide d'un clou tiré du plancher, il cisela ses gobelets d'étain avec tant d'habileté et de délicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises, étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à un de ces gobelets qu'il dut sa délivrance, et l'impératrice Marie-Thérèse, dans les mains de qui le hasard fit tomber ce chef-d'oeuvre d'art et de patience, s'interposa auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce d'un innocent, après plus de neuf ans de fers.

Les prisons d'état n'étaient pas plus _dures_ en Allemagne qu'en France, où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par milliers. À la fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables. La Bastille ne fut jamais mieux remplie que sous les ministères du duc de La Vrillière et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable courage de faire arrêter La Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accusé d'avoir insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant que son procès s'instruisait avec une lenteur calculée; mais, à peine relevé d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer trois mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à envelopper du sucre et du chocolat. «J'ai reçu le Mémoire de l'infortuné La Chalotais,» dit Voltaire, dans une de ses lettres. «Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité!...»

Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des prisons changea tout-à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une détention de quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un couvent: il correspondait librement avec _Sophie_, par l'entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son secrétariat. Ce piquant échange de lettres d'amour ne suffisait pas à l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une immense quantité de papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres: il traduisait Tibulle et les _Baisers_ de Jean second; il écrivait des romans et des poésies érotiques; il improvisait son éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état. Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu: au milieu de ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de cheveux qu'elle lui envoyait: c'était Sophie enfin qui jour et nuit remplissait sa prison.

Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville et de Latude, quoique la Bastille fût encore debout. Lorsqu'elle tomba sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres révélations qui sortaient de ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité que voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La révolution, qui commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Élisabeth tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait chez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa chambre pour en faire des petits palets!

Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie toute particulière: on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par leur naissance, leur éducation, et leur rang social, conservait fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers représentans. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient des plans de campagne. Ô la douce vie qu'on eût menée au Luxembourg, à Saint Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n'avait pas réclamé chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du poème des _Mois_, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du _Muséum_. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.

«Ô vous, en qui la nature déploie Le jeu brillant des plus riches couleurs, Dans les ennuis où mon âme est en proie, À mon secours quelle main vous envoie, Êtres charmans, fraîches et tendres fleurs? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'aimable aspect des branchages fleuris Vient éclairer ma noire solitude: Ma fille a su dans sa sollicitude M'environner de ces rameaux chéris. Sa piété naïve, ingénieuse, A trouvé l'art de corriger mon sort; Ces beaux _asters_ à tête radieuse Et cette indule à taille ambitieuse Vont sous mes doigts triompher de la mort. Oh! quand ces fleurs orneront le parterre Que la science ouvre aux plants desséchés, Oh! puisse alors ma fille solitaire Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père Tenir parfois ses regards attachés! Puis, les baignant de ses pieuses larmes, Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes, Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes Ont de mon père adouci la prison!'»