Part 17
Le lendemain, tous trois se tenaient encore dans le préau, près de la plante; les deux, amis sur le banc, Teresa, leur faisant face, sur une chaise que Ludovic avait eu la précaution de descendre.
Elle avait apporté quelque ouvrage de femme, une broderie, et, l'enjouement sur les traits, la figure colorée d'une teinte de bien-être et de satisfaction, suivant de la tête le mouvement de son aiguille, levant les yeux en même temps que la main, elle arrêtait tour à tour son sourire sur son père et sur Charney, en jetant quelques propos frivoles au milieu de leurs graves entretiens. Puis, ensuite, elle se leva, et, sans plus se soucier d'interrompre la conversation des deux penseurs, elle alla presser son père entre ses bras et baiser ses cheveux.
Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas reprise. Charney venait de tomber dans une profonde méditation.
Est-il aimé de Teresa?--À cette question qu'il s'adresse à lui-même, deux pensées contrastantes l'agitent en même temps: il craint de le croire; il tremble d'en douter! Elle a conservé la fleur donnée par lui, et promis de la garder toujours; elle s'est troublée lorsque, la veille, leurs deux mains se rapprochaient sur les genoux du vieillard; son sein s'est ému au récit de ses rêves passionnés; mais ces mots, articulés d'une voix si tendre, c'est devant son père qu'elle les a prononcés. Quel sens prêter à tous ces charmans témoignages, indices de pitié, d'intérêt, de dévouement? Ne lui en avait-elle pas donné des preuves bien avant cette entrevue, et quand leurs regards ne s'étaient pas rencontrés encore, que leurs paroles n'avaient jamais été échangées? Insensé! insensé! qui croit si facilement avoir place dans ce coeur qu'un sentiment de tendresse filiale emplit tout entier, et prend pour des palpitations d'amour les pudiques tressaillemens d'une vierge!
Qu'importe? il l'aime, lui; il veut l'aimer long-temps, toujours, et substituer à une idéalisation, désormais insuffisante, cette angélique réalité.
Cet amour, il le renfermera en lui-même: chercher à le faire partager serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner un si bel avenir? Ne sont-ils pas destinés à vivre séparés l'un de l'autre? elle, libre, heureuse, au milieu d'un monde où elle ne tardera pas à se choisir un époux; lui, seul, dans sa prison, où il doit rester avec Picciola et ses éternels souvenirs d'un instant?
Aussi, le parti de Charney est bien pris: dès ce jour, dès ce moment, il affectera l'insouciance auprès de Teresa, ou, du moins, il saura s'envelopper des faux semblans d'une amitié calme et tranquille! Malheur à lui, malheur à tous deux, si elle l'aimait!
Plein de ces beaux projets, quand il sortit de ses réflexions, il prêta l'oreille à des phrases vivement échangées entre Girhardi et sa fille.
Celle-ci s'abandonnait toute à l'idée de la prochaine délivrance de son père, et paraissait vouloir dissuader le vieillard, qui, soit feinte ou conviction, affirmait que l'année finirait sans doute avant sa captivité:
--Je connais les retards de cour; si peu de chose suffit pour suspendre la justice ou la bonne volonté des hommes puissants!
--S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai à Turin, pour hâter l'exécution de leurs promesses.
--Qui nous presse tant? répondait Girhardi.
--Quoi! préférez-vous donc votre chambre étroite et obscure et cette vilaine cour à votre habitation et à vos beaux jardins de la Colline?
Cette apparente disposition de Teresa, l'espèce d'impatience qu'elle témoignait à s'éloigner de Fénestrelle, eût dû plaire à Charney, en lui prouvant qu'il n'était pas aimé, et que le danger redouté pour elle était loin d'être à craindre; cependant ce qui le servait si bien dans ses désirs le troubla au point de lui faire oublier tout-à-coup son rôle projeté. Il n'affecta ni insouciance, ni amitié calme et tranquille. En proie à un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester; mais Teresa ne parut y prêter attention que pour plaisanter sur son silence et son air boudeur, et de nouveau elle reprit sa thèse pour prouver que, si le décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se rendre auprès de Menou, et même auprès de l'empereur, à Paris même, s'il le fallait!
Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait soudainement dominée par un incompréhensible besoin de raillerie et de loquacité.
--Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son père, tout étonné de la voir se réjouir devant le pauvre captif, qu'ils allaient bientôt laisser derrière eux.
Charney ne savait que penser d'elle.
C'est que Teresa, de son côté, s'était livrée aux mêmes réflexions que Charney. Dans la journée de la veille, elle n'avait pas senti l'amour venir, mais elle avait compris qu'il était venu déjà depuis long-temps. Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle à ses risques et périls, mais, comme lui encore, elle le redoutait pour l'autre! Et cette joie d'aimer, cette crainte d'être aimée, la jetait dans ces contradictions avec elle-même, et dans cette activité de paroles où son coeur cherchait à s'étourdir.
Mais bientôt tous ces efforts, toute cette contrainte pour déguiser leurs vrais sentimens, tombèrent soudain d'eux-mêmes, des deux côtés à la fois. Doucement attentifs aux récits de Girhardi, qui leur racontait combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la grâce était publiquement annoncée, en attendre vainement l'effet durant des mois entiers, ils se laissèrent persuader avec délice, avec transport: on eût dit que désormais et à toujours, cette prison devait leur servir d'asile, tant les projets se succédaient pour le lendemain et les jours suivans, et que réunis là, avec leur ange gardien, les captifs n'avaient plus à redouter qu'une seule chose, la liberté pour un seul!
Tous trois rassérénés, les philosophes reprirent leur entretien, Teresa sa broderie et ses joyeux propos.
Un pâle rayon de soleil égayait encore la cour et venait éclairer le visage de Teresa; le vent qui fraîchissait agitait légèrement les plis et les rubans de sa collerette, et, suspendant un instant son travail, le front renversé, secouant sa chevelure, elle semblait s'enivrer tout ensemble d'air, de lumière et de bonheur, quand tout-à-coup s'ouvre la petite porte du préau.
Le colonel Morand, suivi d'un officier et de Ludovic, vient signifier à Girhardi son acte de libération. Girhardi doit quitter la forteresse sur-le-champ; une voiture l'attend près du glacis de la place, et va le transporter à Turin, lui et sa fille!
À l'arrivée du commandant, Teresa s'était levée; elle retomba bientôt sur sa chaise, et, dans le regard qu'elle jeta alors sur Charney, celui-ci eût pu voir combien s'étaient rapidement effacés de ce noble visage les vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney lui-même, resté sur le banc, se tenait le front baissé, tandis qu'on donnait à Girhardi communication des papiers qui le réhabilitaient dans son honneur et le rendaient à la liberté. Les préparatifs du départ ne pouvaient être longs.
Déjà Ludovic était descendu de la chambre de l'ex-prisonnier, avec la malle contenant ses effets. L'officier l'attendait pour l'accompagner jusqu'à Turin. L'heure de la séparation avait sonné. Teresa se leva de nouveau, et parut s'occuper du soin de serrer sa broderie dans son sac, de ranger sa collerette; puis elle essaya de se ganter... elle n'en put venir à bout.
Charney alors, s'armant de résolution, s'avança vers Girhardi et lui ouvrit les bras:
--Adieu, mon père!
--Mon fils! mon cher fils! balbutia son vieux compagnon... du courage! comptez sur nous... Adieu! adieu!
Il le pressa quelque temps contre sa poitrine, et tout-à-coup, mettant fin à cette étreinte, il se tourna vers Ludovic, et, pour mieux cacher son émotion, lui fit quelques dernières recommandations inutiles, au sujet de celui qu'il laissait seul. Ludovic ne répondit rien; mais il offrit son bras au vieillard, car il avait besoin d'un appui.
Pendant ce temps, Charney s'était approché de Teresa pour prendre aussi congé d'elle. Une main sur le dossier de sa chaise, l'oeil fixé vers la terre, elle restait rêveuse, immobile, en place, comme si jamais elle n'eût dû quitter ce séjour. Quand elle vit Charney près d'elle, sortant de sa rêverie, elle le considéra quelques instans sans rien dire. Il était pâle et défait, et les paroles aussi semblaient manquer à sa poitrine. Soudain la jeune fille, oubliant ses résolutions, étendit son bras vers la plante du captif:
--C'est notre Picciola que je prends à témoin, dit-elle...
Elle n'en put articuler davantage.
Une de ses mitaines de soie, qu'elle tenait à la main, tomba; Charney la ramassa, déposa un baiser dessus, et la lui rendit silencieusement.
Teresa prit la mitaine, s'en essuya les pleurs qui venaient de jaillir abondamment de ses yeux, et, la rejetant aussitôt à Charney, avec un dernier regard d'amour, avec un dernier sourire d'espérance:
--Au revoir! lui cria-t-elle; et elle entraîna son père hors de la petite cour.
Le comte les avait suivis des yeux: ils étaient partis, la petite porte s'était refermée depuis long-temps entre eux et lui, qu'il demeurait comme pétrifié, le regard en arrêt de ce côté, et que sa main pressait encore convulsivement sur son coeur la petite mitaine de Teresa.
CONCLUSION.
Un philosophe a dit que la grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie; il l'eût pu dire également de la fortune, du bonheur, et de toutes ces jouissances si douces dont l'âme prend facilement l'habitude.
Jamais le prisonnier n'avait tant apprécié la sagesse de Girhardi, les vertus et les charmes de sa fille, que depuis le départ de ses deux hôtes. Un profond accablement succéda pour lui à l'enivrement d'un jour. Les efforts de Ludovic, les soins que réclamait Picciola, ne suffisaient plus même à le distraire; cependant ces germes de force et de moralisation, puisés au sein de ses douces études, fructifièrent enfin, et l'homme abattu se releva.
Dans la lutte, son âme s'était complétée. Il avait d'abord béni sa solitude, qui lui permettait de s'entretenir en lui-même de ces amis absens; plus tard, il vit avec joie quelqu'un venir s'asseoir sur le banc où la place du sage vieillard restait vide.
De ces nouveaux compagnons, le premier et le plus assidu fut le chapelain de la prison, ce bon prêtre qu'il avait autrefois repoussé si durement. Averti, par Ludovic, de la sombre tristesse à laquelle était en proie le prisonnier, il se présenta, oublieux du passé, pour offrir ses consolations, et on les accueillit avec reconnaissance. Mieux disposé envers les hommes, Charney ne tarda pas d'aimer celui-ci, et le siége rustique redevint encore le banc des conférences. Le philosophe exaltait les merveilles de sa plante, celles de la nature, et répétait les leçons du vieux Girhardi; le prêtre, sans entrer dans la discussion des dogmes disait la sublime morale du Christ, et tous deux se fortifiaient en s'appuyant l'un contre l'autre.
Le second visiteur, ce fut le commandant de la forteresse, le colonel Morand. Vu de près, il était assez bon homme, avait le coeur militairement placé, c'est-à-dire qu'il ne tourmentait son monde que par ordre: il réconcilia presque Charney avec les tyrans subalternes.
Enfin, Charney dut bientôt faire ses adieux à l'abbé comme au colonel. Un beau jour, quand il s'y attendait le moins, les portes de la prison s'ouvrirent aussi pour lui!
À son retour d'Austerlitz, Napoléon, importuné par Joséphine, qui de son côté peut-être avait de même quelqu'un intercédant auprès d'elle en faveur du prisonnier de Fénestrelle, se fit rendre compte de la saisie opérée chez celui-ci. On apporta devant l'empereur les linges manuscrits, jusque là déposés aux archives du ministère de la justice; il les parcourut lui-même, et après un mûr examen, déclara hautement que le comte de Charney était un fou, mais un fou désormais peu dangereux:--Celui qui a pu ainsi prosterner sa pensée devant un brin d'herbe, dit-il, peut faire un excellent botaniste et non plus un conspirateur. Je lui accorde sa grâce; qu'on lui rende ses biens, et qu'il les cultive lui-même, si tel est son bon plaisir!
Charney, à son tour, quitta donc Fénestrelle! mais il n'en partit pas seul. Pouvait-il se séparer de sa première, de sa constante amie? Après l'avoir fait transplanter dans une large caisse, bien garnie de bonne terre, il emporte, triomphant, avec lui, sa Picciola! Picciola, à qui il doit la raison; Picciola, qui lui a sauvé la vie; Picciola, dans le sein de laquelle il a puisé ses croyances consolantes; Picciola, qui lui a fait connaître l'amitié et l'amour; Picciola enfin, qui vient de le rendre à la liberté!
Et comme il allait franchir le pont-levis de la forteresse, une main rude et large se tendit tout-à-coup vers lui:--_Signor conte_, disait Ludovic en étouffant une grosse émotion, donnez-moi votre main; maintenant nous pouvons être amis, puisque vous partez, puisque vous nous quittez, puisque nous ne nous verrons plus!... Dieu merci!
Charney lui sauta au cou:--Nous nous reverrons encore, mon cher Ludovic! Ludovic, mon ami! Et après l'avoir embrassé, lui avoir pressé la main vingt fois, il sortit de la citadelle.
Il avait traversé l'esplanade, laissé derrière lui la montagne sur laquelle est située la forteresse, franchi le pont jeté sur le Clusone, et tournait déjà le chemin de Suze, qu'une voix s'élevait encore, criant du haut des remparts:
--Adieu, _signor conte_! adieu, Picciola!
Six mois après, un riche équipage s'arrêta devant la prison d'état de Fénestrelle. Un voyageur en descendit et demanda Ludovic Ritti. C'était l'ancien captif, qui venait faire une visite à son ami le geôlier. Une jeune dame s'appuyait tendrement des deux bras sur le bras du voyageur. Cette jeune dame c'était Teresa Girhardi, comtesse de Charney. Ensemble, ils visitèrent le préau, et la chambre naguère habitée par l'ennui, l'incrédulité, la désillusion! De toutes les sentences désespérées qui avaient sillonné les blanches parois, une seule restait:
--_Science, esprit, beauté, jeunesse, fortune, tout, ici-bas, est impuissant à donner le bonheur._
Teresa ajouta:--_Sans l'amour!_
Un baiser que Charney déposa sur son front confirma ce qu'elle venait d'écrire.
Le comte était venu prier Ludovic d'être parrain de son premier enfant, comme il l'avait été de Picciola; et des signes ostensibles chez la comtesse annonçaient assez que Ludovic devait se tenir prêt vers la fin de l'année.
Leur mission accomplie, les deux époux retournèrent à Turin, où les attendait Girhardi, dans leur beau domaine de la Colline.
Près de son logis particulier, au sein d'une riche plate-bande, éclairée, réchauffée par les rayons du soleil levant, Charney avait fait déposer sa plante, qu'aucune autre ne venait gêner dans son développement. Par son ordre, nulle main étrangère ne devait s'occuper d'elle, de sa culture, de son bien-être. Il l'avait défendu! Lui seul y devait veiller. C'était une occupation, un devoir, un acquit, imposés à sa reconnaissance.
Que les jours alors s'écoulaient rapidement! Entouré de jardins immenses, aux bords d'un fleuve, sous un beau ciel, Charney savourait la vie des heureux de ce monde. Le temps ajoutait un nouveau charme, une nouvelle force à tous ses liens; car l'habitude, comme le lierre de nos murailles, cimente et consolide ce qu'elle ne peut détruire. L'amitié de Girhardi, l'amour de Teresa, les bénédictions de ceux qui vivaient sous son toit, rien ne manquait à son bonheur; et le moment arriva où ce bonheur allait s'accroître encore. Charney devint père!
Oh! alors son coeur déborda de félicité. Sa tendresse pour sa fille sembla redoubler celle qu'il portait à sa femme. Il ne se laissait point de les contempler, de les adorer toutes deux. Se séparer d'elles un moment, lui était un supplice!
Dans ce temps, Ludovic arriva pour tenir sa promesse: il voulut visiter d'abord sa première filleule, celle de la prison. Mais, hélas! au milieu de ces transports d'amour, de ces prospérités qui remplissaient l'habitation de la Colline, la source de toutes ces joies, de tout ce bonheur, la _povera Picciola_ était morte... morte faute de soins!
FIN.
End of Project Gutenberg's Picciola, by X.-B. Saintine and Paul Louis Jacob