Picciola

Part 15

Chapter 153,734 wordsPublic domain

--Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la bonne aventure qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son précieux dépôt? Gardez-vous de le croire! La nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir. Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce papillon. Il a d'abord été chenille lui-même, et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci; ensuite il a subi ses transformations; et, infidèle à ses premières amours, il a volé indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs nectaires. Eh bien! quand le moment de la maternité est venu pour lui, pour lui, qui n'a point connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans (car son oeuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte à la plante, semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses oeufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté de reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au printemps? Des yeux exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est pas trompé!--Charney allait témoigner de sa surprise.--Oh! vous n'y êtes pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a enseigné?

Charney restait confondu.--Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que vous ne soyez abusé par quelque illusion.

--Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Écoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle à son tour! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout-à-l'heure, et qui forcent la plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier le prodige ensemble,--dit-il en retenant un soupir adressé à sa fille.--Alors, quand les premières feuilles de Picciola se montreront, les petites larves renfermées dans les oeufs se hâteront de briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de même les oeufs des différentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante, comme celui de l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi; la nature ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir; l'une ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les oeufs de l'autre; et après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes!

--Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout dit!

Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens, et, le soir venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans leur _camera_ pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard. Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcément exilée de la prison de son père?

Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan; mais elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une antichambre qu'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant peu, cesser sa captivité; et Teresa, plus tranquille, avait repris la route de Turin, où une parente lui offrait un asile.

Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes, l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait compromettre ni son parent ni son protégé. Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre; et quand la nouvelle lui en vint par le messager même chargé du transport des livres, effrayée des conséquences que pouvait avoir pour le vieillard un isolement peut-être complet, une seule pensée avant tout remplit son coeur: la réunion des deux captifs!

Quelque temps après, lorsque, présentée par madame Menou au gouverneur du Piémont, elle vint lui offrir ses remerciemens et s'épancher devant lui en témoignages de reconnaissance, le vieux général, doucement surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse filiale qu'elle laissait éclater devant lui, se dépouilla un instant de sa rudesse ordinaire, et lui prenant affectueusement la main:

--Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutôt venez voir ma femme. Peut-être, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle à vous donner!

Teresa pensa aussitôt que la faveur lui allait être accordée de retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie de ses journées en prison, près de son père; elle se jeta aux pieds du général, et le remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!

Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent ceux du printemps, Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux étaient silencieux, pensifs, et, accoudés à chacune des extrémités de leur siège rustique, on les eût crus indifférens l'un à l'autre, si, parfois, le regard du comte, avec une expression d'intérêt et d'inquiétude, ne s'était tourné vers son compagnon, alors entièrement absorbé dans une profonde rêverie.

Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement cette sombre apparence de tristesse. Charney pouvait facilement se tromper sur la cause qui la faisait naître, et il s'y trompa.

--Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout-à-coup de ce long silence: la captivité est horrible! horrible! quand elle n'est pas méritée! vivre séparé de ce qu'on aime!

Girhardi leva la tête, et se débarrassant à son tour de cette enveloppe méditative:

--La séparation, c'est la grande épreuve de la vie; n'est-il pas vrai, mon ami?

--Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas moi qui vous ai séparé d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en défendez pas, vous songiez à votre fille, et en y songeant, vous n'osiez tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces pensées vous viennent, je le comprends, ma vue doit vous être odieuse!

--Vous vous trompez étrangement sur les causes de ma rêverie, dit le vieillard. Jamais peut-être le souvenir de ma fille ne m'est revenu à l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa lettre!

--Il serait possible! Elle vous a écrit? on l'a permis!--Et Charney se rapprocha de l'heureux père avec un mouvement de joie aussitôt réprimé:--Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle sinistre?

--Nullement... au contraire.

--Alors, pourquoi cette tristesse?

--Hélas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est ainsi fait! Un regret se mêle toujours à nos plus belles espérances! nos bonheurs ici-bas portent leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent d'abord nos regards! Vous parliez de séparation!... tenez, la voici cette lettre; lisez, et vous devinerez pourquoi, ce matin, un sentiment de tristesse m'a saisi près de vous.

Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans l'ouvrir. Les yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie de son cher compagnon, ce que la lettre contenait; puis il examina la suscription, et s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin, dépliant le papier, il essaya d'en faire la lecture à haute voix; mais sa voix tremblait, les mots séchaient ses lèvres en passant: il s'interrompit et acheva la lettre en lui-même.

Voici ce qu'il lut:

«Mon bon père, ce billet que vous tenez maintenant entre vos mains, baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai baisé moi-même, et il y a pour vous une moisson complète à faire sur lui!»

--Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi... Chère enfant!

Charney poursuivit.

«C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction, n'est-il pas vrai, qu'il nous soit permis enfin de correspondre ensemble? Nous en devons garder au général Menou une éternelle reconnaissance! C'est lui qui a mis fin à ce silence qui nous séparait plus encore que la distance. Béni soit-il! Désormais, du moins, nos pensées pourront voler au-devant les unes des autres; je vous dirai mes espérances, et elles vous soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant sur eux, je croirai pleurer près de vous! Mais, mon bon père, si une faveur plus grande encore nous était réservée!... Oh! de grâce, suspendez ici pendant quelques instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus loin, préparez votre âme aux joies soudaines qu'il me reste à vous faire connaître!... Père, s'il m'était bientôt accordé de retourner près de vous! Vous voir de temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes soins; durant deux années ce bonheur m'a suffi, et alors la captivité vous paraissait légère! Eh bien! si mon espoir se réalise... bientôt je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!»

--Elle va revenir! Quoi! ici? près de vous? interrompit Charney avec un cri de joie.

--Lisez, lisez, répondit tristement le vieillard.

Charney relut la dernière phrase, et continua:

«Bientôt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!... Vous voilà content, bien content, j'en suis sûre. Reposez-vous donc encore un peu sur cette consolante idée... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie! ne vous hâtez pas trop de parcourir la fin de cette lettre. Une émotion trop vive est parfois bien dangereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il pas? Chargé d'accomplir vos souhaits, un ange fût descendu des cieux, vous n'auriez osé lui en demander plus... Moi, trop exigeante peut-être, avant qu'il reprît son vol, j'aurais intercédé près de lui pour votre liberté, pour votre délivrance complète! À votre âge, il est si cruel de vivre privé de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont si beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres plantés par ma défunte mère et par mon pauvre frère ont pris tant d'accroissement! Là, leur souvenir vit plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant regretter vos amis, vos amis dont les efforts généreux ont si bien aidé à mes faibles tentatives!... Oh! père, père! la plume me brûle les doigts; mon secret va s'échapper. Il m'est échappé déjà, sans doute! De grâce, armez-vous de force et de constance, car voici le bonheur qui vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non plus seulement pour adoucir votre captivité, mais pour la faire cesser! non plus pour rester près de vous aux heures marquées et dans l'enceinte d'une prison, mais pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez le droit de l'être, car vos fidèles Delarue et Cotenna, ce n'est point une grâce qu'ils ont obtenue, c'est une justice, c'est une réparation!

«Adieu, mon bon père; oh! que je vous aime, et que je suis heureuse!

«TERESA.»

Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherché avec angoisse pendant toute la durée de sa lecture, et cependant, malgré le désappointement éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie qu'il fit tout d'abord éclater:

--Vous allez être libre! s'écria-t-il; vous pourrez vous reposer sous l'abri des arbres, et voir se lever le soleil!

--Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et c'est là cette ombre qui marche devant mon bonheur, comme pour l'obscurcir!

--Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la véhémence de ses transports et le généreux oubli de lui-même, combien il était devenu digne de comprendre l'amitié:--vous lui serez rendu enfin! Elle aura cessé de souffrir par ma faute! Vous serez heureux! et je ne sentirai plus là, au fond de ma pensée, ce poids qui m'obsédait! Durant ce peu d'instans qui nous restent encore à passer ensemble, nous pourrons parler d'elle, du moins!

Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras de son vieil ami.

VII.

L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé la tendresse mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se lassaient pas de ces longs et fructueux entretiens du banc des conférences.

Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grave, que Girhardi tentait parfois d'aborder, et que Charney, au contraire, évitait. Le vieillard y attachait trop d'importance pour se laisser facilement décourager. Car, après la réussite, il se fût éloigné avec moins de regrets. Un jour, l'occasion d'y revenir se présenta.

--N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le sort qui nous a réunis ici tous deux, nous qui, séparés l'un de l'autre par les pays qui nous ont vus naître, imbus de préjugés contraires, par des routes bien différentes, étions arrivés au même point vis-à-vis de la Divinité?

--Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua Girhardi en souriant; oublier n'est pas nier.

--D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus à plaindre?

--Vous! dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon ami. Tout excès peut conduire l'homme à sa perte, sans doute; mais dans la superstition il y a croyance, il y a passion, il y a vie! Dans l'incrédulité, tout est mort! L'une, c'est le fleuve détourné de son véritable cours; il inonde, il submerge, il déplace le terrain végétal et nourricier; mais il s'imprègne de sa substance et la charrie avec lui: il pourra plus tard réparer les désastres qu'il cause! L'autre, c'est la sécheresse, c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour; de la terre elle fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un désert! L'incrédulité, non contente de nous séparer de notre Créateur, relâche les liens de la société, et ceux même de la famille; en privant l'homme de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et l'abandon, et le laisse seul, seul avec son orgueil!... J'avais bien dit: une ruine dans un désert!

--Seul avec son orgueil! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc, le front dans sa main.--L'orgueil de la science humaine! Pourquoi l'homme se plaît-il donc à détruire les élémens de son bonheur en voulant les approfondir et les analyser? Quand il ne devrait ce bonheur qu'à un mensonge, pourquoi chercher à soulever le masque, et courir de lui-même au-devant de la perte de ses illusions? La vérité lui est-elle si douce? La science suffit-elle donc à ses désirs ambitieux? Insensé! c'est ainsi que j'étais!--Je ne suis qu'un vermisseau! me disais-je alors; un vermisseau destiné au néant; mais, me redressant sur mon fumier, j'étais fier de le savoir! J'étais fier de mon infirme nudité! J'avais douté du bonheur de la vertu; mais devant le néant mon scepticisme s'arrêta: je crus! Ma dégradation me devint glorieuse, puisque je l'avais découverte! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en applaudir! en échange de cette belle trouvaille, je n'avais donné que mon manteau de roi et mon trésor d'immortalité.

Le vieillard tendit la main à son compagnon:

--Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre, lui dit-il, après s'être nourri de feuilles amères, après s'être traîné dans la fange des marais et dans la poussière des chemins, construira sa chrysalide, cercueil passager, d'où il ne sortira que transformé, purifié, pour voler de fleur en fleur, vivre de leurs parfums, et, déployant alors deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire du vermisseau, c'est la nôtre en effet.

Charney fit un geste négatif de tête.

--Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de tristesse; vous le voyez, votre mal était plus grand que le mien! la cure en est plus longue. Avez-vous donc oublié les leçons de votre Picciola?

--Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée; je confesse Dieu! Je crois maintenant à cette cause première, que Picciola m'a révélée, à cette puissance éternelle, admirable régulatrice de l'univers! Mais dans votre comparaison du vermisseau, il s'agit de l'homme, et qui la prouve?

--Qui la prouve? sa pensée! Elle est toute d'avenir, et le porte sans cesse en avant. Sa vie s'épuise à désirer toujours; toujours il se tourne malgré lui vers ce pôle inconnu qui l'attire, car son lot le plus glorieux est-il un fruit de la terre? Chez quel peuple les idées d'une vie future n'ont-elles point existé? Et pourquoi cette espérance ne s'accomplirait-elle pas? La pensée de l'homme irait-elle donc plus loin que la puissance de Dieu? Qui la prouve?... Je ne veux point invoquer les autorités de la révélation et des saintes Écritures: convaincantes pour moi, elles seraient sans force sur vous, comme le vent qui pousse le navire dans sa route ne peut rien contre l'immobilité du rocher, car le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à l'immortalité de la matière, et non à l'éternité de cette intelligence qui sert à régler nos jugemens sur la matière elle-même! Quoi! la vertu, l'amour, le génie, tout cela nous viendrait par les affinités de certaines molécules terrestres, insensibles? Ce qui ne pense pas nous ferait penser? Quoi! la matière brute aurait créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige et gouverne la matière? Alors les pierres devraient aimer, devraient penser aussi! Dites; dites, répondez!

--Que la matière soit douée de la pensée, répliqua Charney, l'Anglais Locke paraissait enclin à le supposer. Il y eut chez lui contradiction, car il repoussait les idées innées, en admettant la connaissance intuitive.--Puis, s'interrompant, il s'écria en riant:--Prenez donc garde, mon ami! Voulez-vous m'entraîner de nouveau dans ce labyrinthe à sol mouvant de la métaphysique?

--Je n'entends rien à la métaphysique, dit Girhardi.

--Et moi, pas grand'chose, répondit Charney. Ce n'est pas faute cependant de lui avoir consacré du temps! Mais laissons là une discussion qui ne peut être que stérile ou fatale. Vous êtes convaincu, gardez vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois: si j'allais les ébranler?

--Vous ne le pourrez pas; et j'accepte la lutte.

--Qu'avez-vous à y gagner?

--De vous ramener tout-à-fait à des croyances consolantes. Vous me citiez Locke tout à l'heure: je ne sais de lui qu'un fait, c'est que sans cesse, et même à son lit de mort, il déclarait que le seul bonheur réel pour l'homme était dans une conscience pure et dans l'espoir d'une autre vie!

--Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser d'avance un breuvage d'immortalité; mais ma raison se refuse à m'en laisser prendre ma part. N'en parlons plus, croyez-moi.

Tous deux gardèrent alors un silence contraint.

Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus de leur tête vint s'abattre tout-à-coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre, un beau bupreste brodé, à ondes blanches et ondulées, à corselet étroit.

--Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive. Révélez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu!

Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du triomphe! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistible; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses discours:

--Moi, l'_attrapeur de mouches_, dit-il avec une apparente bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes modestes études. Je ne suis point un savant!

--L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la lumière vraie!

--Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le chemin le plus facile et le plus court: nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.

--Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.

--Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais retourner le feuillet.

Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son tour l'insecte que le vieillard lui montrait.

--Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient en réserve une liqueur âcre et corrosive qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur part dans cette magnifique distribution des dons de la nature! L'imagination s'effraie à la variété, à la multiplicité des moyens employés par elle pour assurer l'existence et la durée de ces races infimes! Maintenant, comparons, et vous verrez que cette frêle créature que voilà suffit au besoin pour établir la ligne immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute!