Picciola

Part 13

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Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en écharpe, ne pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces événemens à la conspiration rêvée par eux, l'aide de camp et le page se demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier s'adressant à Charney:

--Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.

Et Charney lut sur la marge:

«Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire pour adoucir la position de son prisonnier.

«_Signé_ JOSÉPHINE.»

--Vive l'impératrice! cria Ludovic.

Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses yeux.

LIVRE TROISIÈME

I.

Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le protégé de sa majesté l'impératrice et reine. Non seulement Charney n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa à reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamais _Picciola_ languissante, à demi transplantée, réclamait le secours. Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au prisonnier s'il n'avait rien à désirer, et comment se portait _la Picciola_.

Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale; car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives sur toile, et, après un examen approfondi, déclarant _ne pouvoir, malgré leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance_, ils avaient dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être commenté, analysé, déchiffré, par de plus habiles et de plus experts qu'eux.

Une privation autrement importante, car il n'y put suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney. Le commandant, punissant Girhardi des reproches adressés à lui par le général Menou sur son défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de la forteresse, où il ne pouvait communiquer avec personne. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait sur le coeur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des faveurs du colonel.

Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. Il y croyait voir encore le bon vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les barreaux inférieurs, il avait essayé vainement de lui faire toucher une main amie; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice; et derrière ces barreaux, brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de pardon qu'il l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses, et il entendait ce cri de joie sortir d'un coeur brisé quand la grâce de Picciola était enfin venue!

Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charney, seuls ils ont été punis, punis cruellement! Pauvre père! pauvre jeune fille!

Elle aussi se montrait souvent à lui, à cette même place, où il l'avait vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa plante. Alors, dans le trouble de ses idées, il lui avait semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir aujourd'hui.

Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli; on ouvrit la petite fenêtre; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse, un goître énorme, et des yeux avares et méchans. C'était la femme de Ludovic.

Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.

II.

Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait, et sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins, à l'exception de la petite fleur, qui, la dernière, s'était ouverte au bas de la tige.

Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui mûrissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait même au _Dies seminalis_, à la fête des semailles! Car maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que suffisant pour Picciola; elle peut devenir mère, et voir ses filles croître sous son ombre!

En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instans.

--Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses soeurs des plaines ou des montagnes!

Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, l'autre, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont; et Menou non seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches.--_Espérant_, écrivait-il, _que S. M. l'impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de cette fleur, à laquelle elle s'était si vivement intéressée._

À la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic, ployant sous le faix, Charney sourit.

--Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom?

Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois sa main sur des livres. Il les feuillète avec ce frémissement d'amour qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable! Depuis si long-temps, il n'a pu promener ses yeux sur des caractères d'imprimerie! Déjà dans sa tête fermentait un projet d'études saintes et douces!

--Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste! Là, plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique nue!

Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient le _Species plantarum_ de Linnée, les _Institutiones rei herbariæ_ de Tournefort, le _Theatrum botanicum_ de Bauhin, puis la _Phytographia_, la _Dendrologia_, l'_Agrostographia_, de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer; puis d'autres livres, écrits en français ou en italien.

Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se découragea pas, et, pour se préparer à des recherches plus sérieuses, il ouvrit tout d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard, dans la table, les plus charmantes dénominations que puisse porter un végétal.

Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santolina, ou tout autre nom doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille!

La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une termination masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.

Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation comme _Rumex obtusifolius_, ou _Satyrium hyoscyamus_, ou _Gossypium_, _Cynoglossum_, ou _Cucubalus_, _Cenchrus_, _Buxus_! ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que Arrête-boeuf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien, Langue de cerf ou Fleur de coucou! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera point une semblable épreuve!

Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des hommes, qui, de cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences!

Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre à la famille, de la famille au genre, du genre à l'espèce; sans cesse il perdait la trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidèles, qui souvent n'étaient d'accord entre eux ni sur les caractères généraux, ni même sur l'usage et la dénomination de chacune des parties du végétal![2]

[2] Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les _Asclépiades_ (famille des _Apocynées_), Linnée regarde les écailles comme les étamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines, et les écailles pour les anthères; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des étamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthères. (Voyez la _Flore française_, t. III. p. 668.)

Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées, la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout-à-coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola!

Charney demeura consterné; et après un long silence, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux:

--Elle se nomme Picciola! s'écria-t-il, rien que Picciola, la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je donc savoir? Insensé! quoi! contre cette soif de connaître, n'est-il donc pas un remède certain, et n'en peut-on guérir?

Dans un mouvement de colère, saisissant l'un après l'autre les livres qu'il avait devant lui, il les lança vivement contre terre. Un petit papier sortit des feuillets de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney le ramassa aussitôt. Il contenait quelques mots, récemment tracés, et d'une écriture de femme. Il lut ce qui suit:

_Espérez, et dites à votre voisin d'espérer, car ni lui ni vous, je ne vous oublie._

(_Évangile selon saint Matthieu_.)

III.

Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux, car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout coeur et tout dévouement: et cette femme, il l'avait à peine entrevue, pensait-il, il ignorait le son de sa voix; et si tout-à-coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes?--_Dites à votre voisin d'espérer_. Pauvre fille, qui n'osait nommer son père! Pauvre père, à qu'il ne pourra même montrer le souvenir de sa fille!

En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.

Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.

Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillans et animés annonçaient une grande nouvelle.

--Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette nuit?

--Oh! rien, _signor conte_, rien; sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt: c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voilà le _nouveau_ qui vient vous faire sa visite d'installation.

À cette annonce inattendue, Charney s'était levé, saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi!

Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore de la réalité de cette rencontre, et au même instant leurs mains, pressées et confondues, témoignèrent du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.

--Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt faite; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un devant l'autre.

Après un moment de silence:--Qui donc nous a réunis? dit Charney.

--C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je? Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle?

Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta:--Connaissez-vous cette écriture?

--C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque nous voilà réunis tous deux. Mais comment ce billet vous est-il parvenu?

Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi, il fit un geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et il en éprouva au fond du coeur un vif sentiment de regret, qu'il ne sut comment s'expliquer à lui-même.

Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son sort, et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà; il comprit l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû jouer près du prisonnier. À son tour il prit un charbon. Une des sentences contenait ces mots:

_Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront dessous: les uns près des autres, mais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où l'on se heurte de tous côtés; pour les coeurs, c'est un désert._

Il ajouta:

_Si l'on n'a pas un ami!_

Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.

Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le coeur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.

Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-à-tête, dans la _camera_ du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, supportant alors, avec la double ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de _Rubiola_. C'était là un festin pour des captifs! Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs de la table; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates, la présence et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.

Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa vie.

IV.

Girhardi était né à Turin, où son père possédait de vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours quelque chose en route. Le vent de France avait soufflé sur son père; il était philosophe, voltairien, réformiste; le vent d'Italie avait soufflé sur sa mère; elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant, les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures; c'est ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.

Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.

Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains priviléges fort humilians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on, danser dans un bal public! car la danse était alors réputée exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que comme spectateurs.

À la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi brava publiquement un jour ce singulier privilége. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les danseurs gentilhommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant _la danse pour tous_! À cette clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge et de ses idées, appliqua un soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.

L'insulte était grave. La puissante famille de San-Marsano jurait de se venger. Les chevaliers de Saint-Maurice, ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre compte.

Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parens, curé d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de Bielle. Mais malgré sa fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans d'exil hors de Turin.

L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on nomma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les uns le regardèrent comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'indépendance du Piémont; et tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point de l'église où il venait de communier saintement.

Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme, influa bien long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà comme perturbateur et républicain effréné.

À compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père avait fait naître en lui, vit se développer de plus en plus au contraire les sentimens religieux qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont l'esprit peut-être manquait d'étendue, mais dont l'âme était noble et les convictions sincères, au lieu de chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour lui de l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul. Giacomo n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un voeu, celui d'être prêtre.

Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur fils unique, son père et sa mère le rappelèrent auprès d'eux, et, s'appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à se marier.

Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna d'abord bien autrement qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une soeur. Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection. Il se servit de son influence sur son coeur, il usa de son éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit complètement, si bien qu'après une année passée pour eux dans une union chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de Bielle.

À peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. À la base du _monte Mucrone_, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout-à-fait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la Vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.

Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue en bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.