Part 12
--Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main: au diable la fleur! Elle nous a fait assez de mal à tous. À commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus bonne qu'à ça!...
Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.
--S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.
--Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.
--Oui, c'est ça, comment!--continua l'autre en posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement:--On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure! _Trondédious! o che frascheria!_ Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la _Giovanna_.
--Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...
--Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploi à autre chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment... Par le guide sans doute; car la _Giovanna_ ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. À qui la faute?
Charney se couvrit la figure de ses deux mains.
--Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...
--Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit.
Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.
Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a irrité le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut!--Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi! Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cette prison.
VII.
Une demi-heure s'est à peine écoulée; deux officiers civils, revêtus de l'écharpe nationale, accompagnés du commandant de Fénestrelle, se présentent devant Charney et l'invitent à monter chez lui. Lorsqu'ils furent dans sa _camera_, le commandant prit la parole.
C'était un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bombé, aux moustaches épaisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil gauche, lui divisait la figure en deux, et venait se terminer inclusivement à la lèvre supérieure. Une longue redingote bleue à larges pans, boutonnée jusqu'en haut, des bottes à revers par-dessus le pantalon, un reste de poudre sur ses cheveux nattés de côté, des boucles à ses oreilles, et des éperons à ses bottes (sans doute par signe distinctif, car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences de sa place, il était de fait le premier prisonnier de la citadelle), tel se montrait à l'extérieur ce personnage, qui, pour toute arme, portait une canne à la main. Commis à la garde de détenus politiques, appartenant pour la plupart à des familles distinguées, il se piquait de bonnes manières malgré ses fréquens accès d'emportement, et de beau langage en dépit de certaines consonnances fâcheuses. Il se tenait le corps droit, avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le colonel Morand, commandant de Fénestrelle, pouvait encore passer pour ce qu'on appelle un beau militaire.
Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure officielle de ses deux compagnons, Charney crut qu'ils lui apportaient les lettres de grâce de Picciola.
Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal usé envers lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus de pouvoir.
Ce préambule était de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.
--Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous ont été prodigués; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux ordonnances des médecins, la faute n'est ni à eux ni à moi. J'ai pensé que votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le grand air et l'exercise, et liberté presque entière vous fut accordée d'aller et de venir dans votre cour.
Charney le salua, comme pour le remercier; mais l'impatience contractait ses lèvres.
--Cependant, monsieur, poursuivit le commandant du ton d'un homme dont la délicatesse a été blessée, dont les égards ont été méconnus, vous avez enfreint les lois réglementaires de la maison, que vous ne pouviez ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre dans ma responsibilité vis-à-vis de monsieur le gouverneur du Piémont, le général Menou, et même vis-à-vis de l'empereur, en faisant parvenir à Sa Majesté un placet...
--Parvenir! Il l'a donc reçu! interrompit Charney.
--Oui, monsieur.
--Eh bien?... Et le malheureux tressaillait d'espérance.
--Eh bien! répondit le commandant, pour ce fait seul, vous allez être transporté dans une des loges du vieux bastion, où vous resterez au secret durant un mois.
--Mais enfin,--s'écria Charney, essayant de lutter encore contre la cruelle réalité qui le dépouillait de ses dernières illusions, --l'empereur, qu'a-t-il dit?
--L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises, lui fut-il dédaigneusement répondu.
Charney prit la chaise unique dont sa chambre était meublée, s'assit, et ce qui se passa ensuite autour de lui parut à peine distraire son attention.
--Ce n'est pas tout. Vos moyens de communications connus, vos relations avec le dehors dévoilées, il est naturel de penser que votre correspondance s'est étendue plus loin. Avez-vous écrit à d'autres personnes qu'à Sa Majesté?
Charney ne répondit pas.
--Une visite a été ordonnée, continua le commandant d'un ton plus sec, et ces messieurs que voici, délégués par le gouverneur de Turin, y vont procéder sur-le-champ, en votre présence, comme le veut la loi. Avant l'exécution de cet ordre, désirez-vous faire des révélations? Elles ne peuvent être que favorables à votre cause.
Même silence de la part du prisonnier.
Le commandant fronça les sourcils; son front chauve se plissa dans toute sa hauteur, et se tournant vers les envoyés de Menou:
--Allons, messieurs, dit-il.
Tous deux se mirent aussitôt en devoir de visiter depuis la cheminée et la paillasse du lit, jusqu'à la doublure des vêtemens du comte. Pendant ce temps, le commandant, se promenant pas à pas dans l'étroite chambre, frappait alternativement du bout de sa canne chaque carreau du plancher, afin de juger s'ils ne recouvraient pas quelques excavations secrètes, destinées à recéler des papiers importons, ou même les préparatifs d'une évasion. Il se rappelait Latude et les autres échappés de la Bastille. Là des fossés larges et profonds, des murs de dix pieds d'épaisseur, des grilles, des contrescarpes, des mâchicoulis, des remparts hérissés de fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes, sur tous les parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance d'un homme armé d'une corde et d'un clou. La Bastille de Fénestrelle était loin de pouvoir présenter une pareille ceinture de sûreté. Depuis '96, ses fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si quelques soldats faisaient le guet autour de ses murailles extérieures.
Après des recherches prolongées autant qu'il était possible de le faire dans un pareil logis, on ne découvrit rien de suspect, sinon une petite bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute l'encre du prisonnier.
Interrogé sur les moyens employés par lui pour se mettre en possession de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du coté de sa fenêtre, et se mit à promener en mesure ses doigts sur les vitres, sans répondre autrement à la question.
Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la clef. Il la laissa tomber plutôt qu'il ne la donna.
Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans son geste ni dans son regard. L'indignation lui montait à la gorge. La figure pourpre, les yeux animés, se démenant dans le petit espace de la camera, il boutonnait et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes, comme pour imposer une distraction au vif transport de colère qui s'élevait en lui.
Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires judiciaires, occupés à l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de l'autre, se rapprochent vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au jour, et, la joie au front, s'écrient ensemble:
--Nous tenons! nous tenons!
Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantité de mouchoirs, tous noircis d'une écriture fine et serrée, ils pensent avoir découvert les preuves d'une vaste conspiration.
À la vue de ses précieuses archives profanées, Charney se lève, étend le bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant tout-à-coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un mot. Mais ce premier élan si expressif a suffi au commandant pour lui faire attacher une haute importance à cette capture. Par son ordre, les mouchoirs sont déposés sur-le-champ dans des sacs étiquetés et scellés; on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dressé. Charney, invité à le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un geste. Acte est pris du refus, et il lui est enjoint de se rendre à l'instant même à la loge du vieux bastion.
Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tête était pénible, vague, confus! Le prisonnier atterré ne s'en pouvait rendre compte que comme d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même pas eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces hommes, si fiers d'emporter, comme pièces de procédure, comme preuve d'un complot, ses observations sur sa plante! Il allait être à jamais séparé de ses souvenirs! L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait d'une maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir peut seul comprendre l'angoisse profonde du prisonnier. Pour sauver Picciola, il a compromis son orgueil, son honneur; il a brisé le coeur d'un vieillard et l'existence d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattaché à la vie, rien ne lui reste, pas même ces lignes tracées par lui, et qui résumaient ses saintes études!
VIII.
L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été aussi puissante qu'elle promettait de l'être d'abord? Non. Après sa douce plaidoirie en faveur de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se rappela les singulières distractions, offensantes pour son orgueil, que l'impératrice avait eues le matin même, durant les cérémonies guerrières de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fâcheuse impression qu'il en ressentit.
--Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comédie prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre encore Marat s'extasier sur les beautés de la nature champêtre, ou voir Couthon se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!
Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce titre de jacobin, si légèrement donné au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan vint prévenir l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient dans le salon de réception. Il se hâta de les rejoindre; et, inspiré bien plus par leur présence que par le contenu de la pétition, il prit occasion du nom du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les idéologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il saurait bien, disait-il, mater et amener à merci!--Et il élevait la voix d'un ton de résolution et de menace, non qu'il fût aussi vivement animé qu'il le faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances, il voulait que ses paroles fussent entendues et répétées, surtout par l'ambassadeur prussien, présent à cette assemblée. C'était son acte de divorce avec la Révolution qu'il proclamait là!
Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses discours. Le général gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt reniant ses anciennes convictions, se répandit en brusques attaques contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce fut bientôt, dans le cercle impérial, un chorus unanime d'imprécations virulentes contre les conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins, tel, que Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha de l'oreille de Napoléon; et d'une voix demi-railleuse.
--Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais conspiré contre personne.
L'empereur haussa les épaules.
--Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'écria-t-il. Ce Charney est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le prétexte... le but l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il prépare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme a-t-il pu écrire sans que sa demande passât par les mains du commandant? Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'état?
L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:
--Laissons cela, madame! dit le maître.
Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le regard qu'il venait de lui adresser.
Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle; et celui-ci, à son tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait d'avoir reçu de si vertes réprimandes.
Déjà séparé de sa fille, qui, le coeur plein d'espoir, n'avait revu les donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître, Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.
Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses manuscrits lui étaient encore réservées.
Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite, sa colère sembla redoubler à la vue des frêles échafaudages élevés autour de la plante.
--Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?
--Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte l'autre à son bonnet, comme au salut militaire:--c'est la plante que vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.
Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement précédent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine, jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa place habituelle.
--Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire! Allons! faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui l'entoure!
Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant; il veut murmurer quelques mots de justification.
--Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!
Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à exécuter l'ordre.
Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut retrempé à la colère de son chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons; il les déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement. Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache l'un après l'autre, les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.
Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger encore.
La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige s'était redressée depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits rameaux verdoyans. On eût dit que Picciola prenait des forces pour mourir!
Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée, elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son coeur? Picciola, le désert peuplé par toi redevient le désert! Plus de projets, plus d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera étroite! que l'air qu'on y respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola! Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule et désenchanté devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et face à face avec le néant?--Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette nuit froide d'où elle m'a tiré!
En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre grillée. C'était le vieillard.
--Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir?
Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant les barreaux de ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front pour crier grâce du coeur à ce seul homme dont il eût voulu conserver l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité du reproche ou celui du dédain; et, quand leurs yeux se rencontrèrent, au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père, oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa paupière.
Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté les lui fit essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par ces hommes dont il était entouré.
De tous les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien barricadée.
Cependant l'oeuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient résistance.
--Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.
Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.
--Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.
Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il était abattu. Alors Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des débris.
Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.
--Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il enfin, redescendu encore une fois à l'état de suppliant.
Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit rien.
--Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux l'arracher moi-même!
--Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.
Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.
Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la séve continuait de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés. Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée, comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.
L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.
Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront! ils viennent! les voilà!
L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre, un page de l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait bonne diligence pour arriver.
Il était temps!
Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!
L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin; le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait monter et descendre ses sourcils en témoignage de grand étonnement, il affecta un air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement entre ses mains la lettre du général.
Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:
«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le sieur Charney.»
--Vive l'empereur! cria Ludovic.
--Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la muraille.