Picciola

Part 11

Chapter 113,834 wordsPublic domain

Arrivée là, touchant enfin au but, Teresa ne pouvait plus faillir dans son entreprise. Elle avait surmonté trop de difficultés pour se laisser vaincre par la dernière; aussi, lorsque, sur sa demande de parler à l'empereur, on lui répondit qu'il parcourait alors la plaine à la tête de ses troupes:--Eh bien! je veux voir l'impératrice! s'écria-t-elle avec fermeté.--Mais l'un n'était guère plus facile que l'autre. Pour se débarrasser de son importunité, on essaya de l'intimider; on n'y put parvenir. On lui dit qu'il fallait attendre la fin des évolutions; elle s'y refusa, et voulut marcher vers l'estrade impériale; on la retint, elle se débattit, éleva la voix avec véhémence, jusqu'à ce qu'enfin l'attention de Joséphine elle-même se tournât de son côté.

III.

Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra suppliante, retenue et résistant encore.

À un signe plein de bonté de l'impératrice, et que chacun comprit, on s'effaça devant la captive, qui, s'élançant libre, encore désordonnée par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux marches du trône, se courba, et tirant précipitamment de son sein un mouchoir qu'elle agita vivement:

--Madame! madame! un pauvre prisonnier!

Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir à elle présenté.

--Est-ce une pétition que vous voulez me remettre? dit-elle.

--La voici, madame, la voici! C'est la pétition d'un pauvre prisonnier!

Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un sourire céleste d'espérance animait le visage. L'impératrice lui répondit par un autre sourire, lui tendit la main, la força de se relever, et se penchant vers elle d'un air plein de bonté:

--Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous intéresse donc beaucoup ce pauvre prisonnier?

La jeune fille rougit, baissa les yeux.

--Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est si malheureux! Lisez, madame.

Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de misères et de privations témoignait ce linge, péniblement empreint d'une encre factice; puis s'arrêtant dès le premier mot:

--Mais, c'est à l'empereur qu'il s'adresse!

--Qu'importe? n'êtes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de grâce! c'est si pressé!

On en était au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique mitraillée par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable mouvement.

Zach et Desaix se trouvaient enfin en présence, et de leur choc allait résulter le salut ou la perte de l'armée. Le canon grondait dans toutes les directions; le champ de bataille était embrasé; les cris des soldats, mêlés aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme un ouragan.

L'impératrice lut ce qui suit:

«SIRE,

«Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les fondemens de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets de votre protection; mais dans ce désert muré, où j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante, sire; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour où il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah! ne vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie! Cette fleur fut pour moi un sujet d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui dois la raison, le repos, la vie peut-être! Je l'aime comme vous aimez la gloire!

«Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de terre; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de Fénestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se décideront, ma plante sera morte! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma fleur! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle, sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance, avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon coeur ce bienfait vous sera compté.

«Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre main puissante voulait faire tomber sur moi; mais elle a rompu mon orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la supporte avec résignation: prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie; mais grâce pour ma plante!

«Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de votre majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut! Vous pouvez laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du condamné, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit d'autres lois que la justice des hommes; encore deux jours, et peut-être l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.

«CHARNEY.»

Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup; une épaisse fumée, coupée en cercles, en losanges de feu par les cent mille éclairs de la fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux et sombre; puis les feux s'éteignirent, et il sembla qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à contempler au soleil! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann, tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien, reprenait l'offensive, culbutait les impériaux sur tous les points, et forçait Mélas à sonner la retraite.

Ce changement subit de position, ces grands mouvemens de l'armée, ce flux et ce reflux d'hommes, obéissant à la voix d'un chef, seul immobile au milieu de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes de spectateurs, placés autour du trône, partirent des applaudissemens et des vivats; et ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira enfin l'impératrice de la profonde méditation dans laquelle elle était plongée. Car, de ces dernières et brillantes manoeuvres, de ces imposans tableaux se succédant devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu, attentive, préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.

Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle, rêvait aussi de son côté.

Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces promesses, Teresa, certaine du succès, baise mille fois avec reconnaissance, avec attendrissement, cette main, tout à la fois frêle et puissante, où brille l'anneau nuptial de Napoléon. Elle rejoint le quartier des femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une église, une chapelle où elle puisse répandre en silence ses pleurs et ses actions de grâces aux pieds de la Vierge, cette autre protectrice de ceux qui souffrent.

IV.

Jugez si l'impératrice-reine a dû être saisie d'un vif sentiment de pitié à la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas éveiller toute sa sympathie? Joséphine aussi faisait son culte d'une fleur; c'était sa science, sa passion, et plus d'une fois elle avait oublié l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle dans ses belles serres de la Malmaison.

Là souvent elle s'était sentie plus heureuse à contempler la pourpre de ses cactus que la pourpre de son manteau impérial, et les parfums de ses magnolias l'avaient plus doucement enivrée que les vénéneuses flatteries de ses courtisans. C'est là qu'elle aimait à trôner, qu'elle réunissait sous un même sceptre mille peuplades végétales venues de tous les coins du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par ordres et par races; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu se montrait à elle pour la première fois, elle savait bien, par l'analyse, l'interroger sur son âge et sur ses habitudes, et apprendre de lui son nom et sa famille; alors il allait dans la foule de ses frères prendre son rang naturel; car là chaque peuplade avait son drapeau, chaque famille son guidon.

À l'exemple de Napoléon, elle respectait les lois et les coutumes des peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal. C'était un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des savannes et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des déserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des grèves inondées; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races différentes croissaient et se développaient côte à côte, séparées seulement par une légère muraille de verdure ou par des frontières vitrées.

Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom de sa fille; des pensées de gloire lui arrivaient aussi; car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé sa part de butin, et les souvenirs d'Italie et d'Égypte semblaient grandir et s'épanouir sous ses yeux. La soldanelle des Alpes, la violette de Parme, l'adonide de Castiglione, l'oeillet de Lodi, le saule et le platane d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de Syrie, la rose de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à elle! Et de celles là du moins, quelques-unes sont restées à la France!

Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses premières amours avec un premier époux!

Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante! Qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial. Elle n'a point oublié ses jours de captivité. Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines!--Quel changement s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe? Tu refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant grâce pour ta plante! Oh! elle te sera conservée!

Dans cette disposition d'esprit, les dernières manoeuvres des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et dépit; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si nécessaires peut-être à l'existence de la fleur du captif.

Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans l'attente sans doute de ses félicitations et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui plaisait tant:

--Sire, un ordre pour le commandant de Fénestrelle! Un exprès sur-le-champ! s'est-elle écriée, l'oeil animé, la voix haute, comme s'il se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eût été son tour de déployer toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir, le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.

Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.

Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait, couché sur la terre, que la moisson naissante.

Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quelques endroits, le terrain défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des évolutions de l'artillerie; on voyait çà et là disséminés des gants de dragons, des plumets, des épaulettes; puis, quelques fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.

Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment. Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au-delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre; les baïonnettes se croisèrent.

Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes; mais les gourdes étaient vides; pour les remplir, on visita de force les caveaux du village; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant, et les Français vainqueurs firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.

Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même place. À leur tour, les principaux magistrats de la Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine, il posa la première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la bataille de Marengo. Après quoi, l'empereur, l'impératrice, les ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route d'Alexandrie.

Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé!

V.

Le soir, dans un des appartemens préparés pour eux à l'hôtel-de-ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner public qui venait d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction; l'autre, devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de la revêtir.

Quand le secrétaire fut parti, Napoléon s'assit, s'accouda les deux bras sur une longue table recouverte d'un velours rouge à franges d'or, appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir; mais ses réflexions devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un caractère de douce rêverie.

Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà mal menée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et, comprenant alors que sa protection avait été maladroite, pour être trop précipitée, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.

Elle crut qu'il était venu; et allant s'asseoir de l'autre côté de la table pour faire face à son mari, elle s'accouda comme lui, comme lui affecta un air d'abstraction, et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.

--À quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du regard.

--Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin.

Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement; celui de Napoléon devint plus marqué, car il aimait à combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré d'élévation où ils étaient récemment arrivés. Ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait, la noble femme!

--N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que général? poursuivit-il.

--Certes, empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'en ai une à vous demander.

Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire s'effaça, pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça le sourcil, et se prépara à tenir ferme, craignant que l'influence qu'exerçait Joséphine sur son coeur ne le fît tomber dans de fâcheuses faiblesses.

--Encore! Joséphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher à interrompre ainsi le cours de la justice! Pensez-vous que le droit de faire grâce ne nous soit accordé que pour satisfaire aux caprices de notre coeur? Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer les erreurs des tribunaux! Toujours tendre la main à ses ennemis, c'est vouloir augmenter leur nombre et leur insolence!

--Sire, répliqua Joséphine en retenant un éclat de rire prêt à lui échapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de votre majesté.

--J'en doute.

--Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous demander le renvoi de deux... oppresseurs! oui, sire, qu'ils sortent de leur place! qu'ils en soient chassés, arrachés, s'il le faut!

Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche; car, en voyant la figure étonnée de Napoléon, elle n'était plus maîtresse d'elle-même.

--Comment? c'est vous qui m'excitez à punir, vous, Joséphine! Et de quoi s'agit-il donc?

--De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une cour.

Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa enfin. Il se leva, et jetant vivement ses bras derrière son dos, la regardant avec l'air du doute et de la surprise:

--Comment! qu'est-ce à dire? Deux pavés! te moques-tu?

--Non! dit-elle en se levant à son tour, et s'approchant de lui, s'appuyant de ses deux mains croisées sur son épaule, avec sa gracieuse nonchalance de créole:

--De ces deux pavés dépend une existence précieuse. Écoutez-moi bien, sire, car il vous faut toute votre bonne volonté pour me comprendre.

Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce qu'elle avait appris de la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point cependant, et quel avait été le dévouement de la pauvre enfant; puis, en lui parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait, les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres, caressantes, pleines de charme, et de cette éloquence qui lui venait du coeur si naturellement.

Et en l'écoutant l'empereur souriait, et en souriant il admirait sa femme.

VI.

Charney comptait les heures, les minutes, les secondes. Il lui semblait que les plus légères divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés; le messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard lui-même, inquiet, tourmenté à son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de ce retard, supposait des obstacles, répondait du zèle, du dévouement de la personne chargée du message (sans désigner sa fille toutefois), et tâchait encore de faire renaître dans le coeur de son compagnon une espérance qui s'éteignait dans le sien.

--Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé? répétait-il avec désolation.

Le troisième jour s'écoula, et sa fille ne revint pas.

Durant toute la journée du quatrième, Girhardi ne se montra point à la petite fenêtre de la cour. Charney ne put le voir; mais s'il eût attentivement prêté l'oreille, il aurait entendu peut-être les prières mêlées de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le coup terrible qui venait de le frapper.

On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain sur ce lieu de misère, où naguère encore, même en l'absence de la liberté, des rayons de joie et de bonheur apparaissaient par intervalles.

La plante avançait de plus en plus dans sa voie de destruction, et Charney inconsolable assistait à l'agonie de Picciola. Il y avait chez lui double sujet d'abattement; il craignait de perdre l'objet de ses travaux, le charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi! vainement son front se serait courbé! Il aurait mendié une grâce, prosterné jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé du pied! Comme si tout se fût conjuré contre lui, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif, maintenant évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et bourru, il venait, il montait, il passait, fumant à pleine pipe, sans le regarder à peine, et semblait lui en vouloir de son malheur. C'est que d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant, prévit l'instant où il allait se trouver entre son penchant et son devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il se fit brutal et maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui les rigueurs vont sans doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.

Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas polis. Ils compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions, plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son coeur, c'est par des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même. Il s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier!

Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se garda bien de se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule des titres caressans de _Giovanetta_, de _Fanciuletta_, ou en s'informant des nouvelles de _Monsieur_ et de _Madame_; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit, leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier. L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelque temps immobile pendant cet examen, et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, cligna de l'oeil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive:

--Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.

--À moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.

--Eh bien! reprit le comte en s'avançant vers lui et s'emparant vivement de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui!... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...