Part 10
Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises, descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied, se détendirent les bras, pour se dégourdir ou se réveiller, et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance, ils se réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée, offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarmens qui y pétillait; puis, après avoir recommandé qu'on mît leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement d'être arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de gagner leur lit le plus tôt possible.
L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant; les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se perdait, à la fleur qui se mourait!
--Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux comptera les minutes tandis que je dormirai! Demain, peut-être, il me sera de même impossible de trouver une occasion de départ!
Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux marchands attablés, comme si son unique ressource était en eux. Cependant elle ignorait quelle route ils devaient tenir, s'ils voudraient, s'ils pourraient se charger d'elle; et la pauvre, fille, peu habituée à se trouver seule, ainsi livrée à elle-même au milieu d'étrangers, n'osait les interroger, et, poussée par son bon vouloir, retenue par sa timidité, un pied en avant, la bouche entr'ouverte, elle restait en place, muette, indécise, lorsque soudain, se montrant devant elle, la servante lui présente une lumière et une clef, en lui désignant du doigt la chambre qu'elle doit occuper.
Rappelée au sentiment de sa position, forcée de se décider, Teresa aussitôt écarte légèrement du bras la _Giannina_, et s'avançant, non sans grande émotion, vers le couple attablé:
--Pardonnez à ma question, dit-elle d'une voix tremblante:--Quelle route devez-vous prendre en quittant Turin?
--La route d'Alexandrie, ma belle enfant.
--D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a conduits jusqu'ici.
--Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains chemins, signorina, dit la femme; aussi nous sommes moulus.
--Mais, voyons, à quoi pouvons-nous vous être utiles? dit le marchand.
--Une affaire pressante m'appelle à Alexandrie; voulez-vous m'y conduire?
--C'est impossible! dit la femme.
--Oh! je vous païerai bien!... deux pièces à Saint-Jean-Baptiste! dix livres de France.
--C'est difficile, reprit l'homme. D'abord, la banquette est étroite, et c'est à grand'peine qu'on y tiendrait trois. Il est vrai que vous ne devez pas être gênante; mais il y a une autre difficulté, mon enfant. Nous nous rendons au _mercato_ de Revigano, près d'Asti, et non à Alexandrie. C'est à moitié route, et voilà tout.
--Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu'à la porte d'Asti; mais partons ce soir même, à l'instant.
--Impossible! impossible! répéta le couple marchand. Nous ne vendons ni notre sommeil, ni nos fatigues.
--Je doublerai la somme! interrompit Teresa à voix basse.
Le mari regarda sa femme en la consultant de l'oeil.
--Non! non! dit celle-ci; c'est vouloir se rendre malade; puis _Losca_ et _Zoppa_ ont besoin de repos. Veux-tu les tuer?
--Quatre pièces! murmura le mari. Quatre pièces.
--_Losca_ et _Zoppa_ valent mieux que cela.
--Pour la moitié du chemin, la somme double!
--Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double parpaïole de Gènes!
Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un gain si facile, ne tarda pas d'agir sur la femme comme sur le mari; et après quelque résistance d'un côté, force supplications et prières de l'autre, les mules revinrent à la voiture. Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la banquette, entre les deux époux, et l'on se remit en route. Onze heures sonnaient alors à toutes les horloges de Turin.
Dans son impatience d'arriver au but de son voyage, et de pouvoir bientôt transmettre une bonne nouvelle à Fénestrelle, Teresa eût voulu se sentir emportée dans un char impétueux, par des chevaux rapides comme le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules foraines cheminaient pas à pas, lentement, levant un pied après l'autre, et la régularité de leur sonnerie semblait donner encore à leur allure un caractère plus marqué de nonchalance.
La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que la marche réveillerait avant peu les pauvres bêtes, ou que le fouet de leur conducteur saurait bien hâter leur course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste, et se contenter seulement d'un petit claquement de langue pour exciter son attelage, elle prit sur elle de lui témoigner combien il lui importait d'arriver promptement à Asti, afin de toucher à la porte d'Alexandrie dans la matinée.
--Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide, il ne me plaît pas plus qu'à vous de passer la nuit à compter les étoiles, mais il faut que le marchand veille à sa marchandise. C'est de la faïence et de la porcelaine que je vais débiter à Revigano, et si mes mules s'emportent, elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.
--Quoi! monsieur, vous êtes faïencier! s'écria Teresa, la figure terrifiée.
--Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.
--Ah! mon Dieu! dit en gémissant la voyageuse. Mais du moins, il vous est sans doute facile d'aller un peu plus vite?
--Voulez-vous ma ruine?
--C'est que j'ai tant besoin d'arriver!
--Et nous donc! ma belle enfant. Est-ce une raison pour tout briser?
En guise de concession, le faïencier cependant multiplia, pendant quelques instans, ses petits claquemens de langue; mais les mules étaient trop bien accoutumées à leur pas pour en changer facilement.
Teresa se reprocha alors, avec amertume, de ne pas s'être informée plus tôt du temps qu'ils devaient mettre pour gagner Asti; elle se reprocha surtout de n'avoir point elle-même parcouru Turin, pour y découvrir, avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen plus prompt de transport; mais elle n'avait plus maintenant qu'à se résigner: elle se résigna.
La voiture suivait son train ordinaire. _Losca_ et _Zoppa_ n'allaient ni plus vite ni plus lentement; seulement marchant sur les bas côtés du chemin, elles ne faisaient plus retentir le pavé du bruit des roues. Le marchand et sa femme, qui jusqu'alors avaient échangé entre eux force paroles sur les chances de leur commerce à la foire de Revigano, se taisaient, et, dans cette obscurité, au milieu de ce silence, malgré le froid dont ses pieds ressentaient l'engourdissement, Teresa commençait à s'assoupir au tintement monotone des clochettes. Sa tête, balancée d'abord de droite à gauche, cherchait tour à tour un oreiller, soit sur l'épaule de la femme, soit sur celle du mari, et retombait pesante sur sa poitrine.
--Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur, et bonne nuit, ma belle enfant.
Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit tout-à-fait.
Elle dormit si bien durant plusieurs heures, que l'éclat du jour naissant lui fit seul ouvrir les yeux. Étonnée de se trouver ainsi au grand air, en pleine route, la mémoire lui revint, et, inspection faite autour d'elle, elle vit avec surprise, avec douleur, que la voiture ne bougeait plus, et semblait depuis long-temps immobile en place. Le marchand, sa femme, les mules elles-mêmes, sommeillaient profondément, et la double sonnerie ne faisait point entendre le plus léger tintement.
Teresa aperçut non loin derrière elle la pointe de plusieurs clochers, et les vapeurs du matin, dessinant des figures bizarres dans un horizon rétréci, lui montraient fantastiquement groupés, les sonnets de la Superga, le château de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la Reine, l'église des Capucins, et toutes les belles décorations de la magnifique colline de Turin.
--Miséricorde! mon Dieu! s'écria-t-elle, où sommes-nous! le jour paraît, et à peine avons-nous quitté les faubourgs!
Le marchand s'éveille à ses cris; et après s'être frotté les yeux, il se hâte de la rassurer.
--Nous approchons d'Asti, lui dit-il, et ces clochers que vous voyez là, derrière vous, ce sont ceux de Revigano. Il n'y a pas trop de quoi gronder _Losca_ et _Zoppa_; elles viennent de s'endormir seulement, et elles devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient pas profité de mon sommeil pour trotter un peu trop fort.--Teresa sourit.--Allons, en route!
Et il fit claquer inopinément son fouet, dont le bruit éveilla d'un même coup sa femme et ses mules.
À la porte d'Asti, l'honnête faïencier prit congé de Teresa, la déposa à terre, figura le signe de la croix avec les vingt francs qu'il reçut d'elle, et lui souhaitant bon voyage, il fit faire volte-face à ses mules pour regagner le chemin de Revigano.
La moitié de la route était donc faite! mais Teresa n'espérait plus d'arriver pour le petit lever de l'empereur.--Cependant, se disait-elle, un empereur doit se lever tard! Oh! qu'elle eût voulu replonger sous l'horizon ce soleil qui déjà annonçait sa venue par un redoublement de lumière! Il lui semblait qu'autour d'elle, tout devait ressentir l'agitation qui la tourmentait, qu'elle allait voir la population entière d'Asti sur pied, se préparant au voyage d'Alexandrie, et alors, dans cette multitude de chariots et de voitures, elle obtiendrait bien une place, fût-ce même dans la patache publique.
Quel fut donc son étonnement, à son entrée dans la ville, en trouvant les rues désertes et silencieuses. La clarté du soleil y pénétrait à peine, et n'éclairait encore que la toiture des maisons les plus élevées et le dôme des églises.
Elle se souvint d'un de ses parens maternels, qui habitait Asti depuis longues années. Il pouvait lui être d'un grand secours, et voyant, au rez-de-chaussée d'une maison d'assez mince apparence, briller une lumière rougeâtre à travers la vitre plombée, elle osa frapper et s'enquérir de la demeure de ce parent.
Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sèche et criarde lui dit que depuis trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance de Monbercello, et le carreau se referma.
Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à s'effrayer de son isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prière du matin, en se tournant vers une madone enfoncée dans le mur, à quelques pas de là, et devant laquelle brûlait une petite lampe. Puis, sa prière à peine terminée, elle entendit des pas retentir dans la rue; un homme se montra:
--Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle, les voitures qui se rendent à Alexandrie?
--Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit l'étranger; voitures et voiturins, tout est retenu depuis trois jours. Et il passa.
Un second vint à elle. À cette même demande de Teresa, il s'arrêta, la regarda d'un air sombre et dur:
--Vous aimez donc bien les Français! _Razza maledetta!_ Et il s'éloigna plus rapidement que le premier.
La pauvre questionneuse resta quelque temps intimidée, et ne se remit de son émotion qu'à la vue d'un jeune ouvrier qui sortait de chez lui en chantant. Pour la troisième fois, elle réitéra sa question:
--Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur, vous voulez voir une bataille! Mais il n'y aura pas de place pour les jolies filles là-bas. Croyez-moi, restez des nôtres. C'est aujourd'hui fête, et les _drudi ballarini_ se battront à qui vous aura pour danseuse. Vous en valez bien la peine. Une petite guerre en votre honneur, hein! cela vous tente-t-il?
Et, s'avançant en gracieusant, il essaya de la saisir par la taille; mais, au coup d'oeil qu'elle lui lança, il reprit sa chanson, et poursuivit sa route.
Un quatrième, un cinquième traversèrent la rue à leur tour. Teresa ne songea plus à les interroger; et ses regards se dirigeaient vers les portes, s'ouvrant alors de tous côtés, vers les voitures stationnant au fond des cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spéciale, on la reçut dans un _carrosse_, pour la conduire seulement à _Annone_, où l'on devait prendre un voyageur dont elle occupait temporairement la place. D'Annone à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres contrariétés, d'autres embarras. Elle triompha de tout.
En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait déjà que l'empereur ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y arrêter un moment, elle prit avec la foule et à pied le chemin de Marengo.
Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle est environnée, épiant avec soin les intervalles, côtoyant les bords de la route, elle tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne prêtant nulle attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle, bondit de joie et d'ivresse en se débattant dans des flots de chaleur et de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète, l'oeil fixe et préoccupé, essuyant de la main la sueur qui lui coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.
Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche, dans sa volonté d'avancer. À peine, durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre, si l'idée qui la fait agir se présente à son esprit. Mais un mouvement de halte, imprimé à la foule par les premiers rangs, la forçant de ralentir son pas, la pensée alors lui revient. Elle songe à son père, qui tourmentera bientôt la prolongation de son absence; car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe à Charney, maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son père se présente de nouveau à ses yeux! Le vieillard se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui!
Au souvenir de ce père adoré, une larme vint humecter la paupière de Teresa, et, dans ce moment, elle ne sortit de sa méditation qu'en entendant de bruyans cris de joie éclater près d'elle. Un vide immense s'était formé derrière ses pas, et autour de ce vide la foule paraissait tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt deux mains saississent les siennes des deux côtés à la fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue, et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter à une telle distraction, elle se voit forcément partie active d'une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.
Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage. Mais le courage ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.
Après s'être dégagée de cette singulière association, faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance, elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards, surpris et satisfaits, se promenant quelque temps sur cette belle armée déployée dans les champs de Marengo, s'arrêtent soudain avec saisissement sur le monticule qui sert de base au trône impérial.
Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors! Mais comment arriver jusque-là, à travers ces miliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle songer?
Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en aide.
Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche, gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où, poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débordèrent si rapidement dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.
Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude désordonnée, et, faisant briller leurs sabres nus et piétiner leurs montures, la forcèrent sans peine de rentrer dans ses limites. Tous perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis à le conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!
Sur l'un des plis de ce même terrain coule une source entourée de quelques arbres et d'une forte haie d'aubépine.
Poussée par la vague des curieux, Teresa, pâle, tremblante, se dirigeant encore par instinct vers ce trône élevé devant elle, avait été lancée, entraînée jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux, comme l'enfant qui croit le danger passé lorsqu'il a cessé de le voir, elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire un appui, et s'était tenue ainsi quelque temps immobile, les oreilles remplies du bruissement de la foule et du feuillage.
Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide à l'approche des soldats, que, quand Teresa releva la tête et regarda autour d'elle, elle se vit seule, bien seule, séparée de l'armée par le bouquet d'arbres et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation des fuyards.
N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se jette tout aussitôt dans le massif, et, son émotion un peu calmée, la voyageuse prend alors connaissance des lieux.
Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source, encaissée dans le sol, tapissée de lierre rampant, de mousse et de cymbalaire, bouillonne à petit bruit, en s'échappant par un ruisseau, dont on peut suivre de l'oeil le cours dans la plaine, à la quantité de myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur qui s'en élève aide encore à remettre Teresa de son trouble et de son agitation. Il lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis de fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protège à la fois contre la poussière, la chaleur et le bruit. Un instant, la plaine est devenue presque silencieuse; elle n'entend ni les cris des officiers, ni les hourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.
Mais un mouvement singulier se manifeste au-dessus de sa tête. Ce sont des titillations, des pétillemens continus dans les arbres. Elle regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts d'une innombrable quantité de moineaux, qui, chassés de tous les alentours par la marche circulaire et le tumulte des populations, sont venus, comme la jeune fille, chercher un abri dans cette petite solitude de verdure. On eût dit que la peur les avait paralysés de l'aile et de la voix: pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de leurs bandes. Ils ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont ils sont entourés les a frappés de mutisme et de stupeur. Maintenant, des régimens de cavalerie, au bruit des clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche, se tournant d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à travers le feuillage, qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.
Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route, attirent bientôt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée ainsi par les troupes.
--Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus imprudente, Dieu connaît le but de mes efforts, il me protégera.
Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avançant jusqu'à l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.
De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois rempli par des soldats sous les armes, exécutant leurs manoeuvres; mais parfois aussi, le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible.
Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle écarte la haie pour la franchir; mais aussitôt elle songe, avec un mouvement de honte et de confusion, au désordre de sa toilette. Ses cheveux sont épars et dénattés, collés à ses joues ou flottant sur ses épaules; ses mains, sa figure, sont couvertes de sueur et de poussière.--Se présenter ainsi devant les souverains de France et d'Italie, c'est vouloir se faire repousser, et compromettre peut-être la réussite de sa mission!
Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source, dénoue son large chapeau de paille, secoue sa noire chevelure, y passe les doigts, en reforme les tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa collerette; puis, s'agenouillant près de la source, elle s'y mire, y plonge ses mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage, et, sans se relever, adresse au ciel une prière fervente pour son père et pour Charney.
Ah! n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane, apparaissant tout-à-coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator-Rosa, que cette chaste toilette de jeune fille faite au milieu d'une armée?
Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable à sa traversée, soudain, de vingt côtés à la fois, de bruyantes détonations d'artillerie se firent entendre. Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux perchés sur les arbres, prenant tous leur vol dans un même essor, poussant des cris, se heurtant, tournoyant, gagnèrent les bois de Valpedo et les ombrages de Voghera.
La bataille venait de s'engager.
Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée par tout ce fracas, restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixés sur ce trône, qui tour à tour se montrait devant elle, ou disparaissait sous un rideau de lances et de baïonnettes.
Après une demi-heure, pendant laquelle toute autre pensée que celle d'un effroi instinctif sembla l'abandonner, son énergie d'âme reprit le dessus. Elle examina avec plus de calme les obstacles à vaincre pour arriver au monticule pavoisé, et ne les jugea point insurmontables.
Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une longue ligne, dont la double base s'appuyait aux flancs du massif, venaient d'engager une vive fusillade l'une contre l'autre. Elle espéra pouvoir, à travers ce brouillard de poudre, se frayer un chemin sans être même aperçue. Elle hésitait cependant, lorsqu'une troupe de hussards brûlés de soif font invasion dans son asile.
Alors elle n'hésita plus; son courage se renforçant d'un accès de pudeur, elle s'élance en courant entre les deux colonnes d'infanterie, et quand la fumée vient à se dissiper, les soldats poussent une clameur de surprise en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un chapeau de femme, une fugitive jolie, charmante, qui, malgré leurs cris, poursuit sa course.
Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer une des lignes. Le capitaine faillit renverser Teresa; mais, la saisissant à temps entre ses bras, il l'enlève de terre, et, jurant, sacrant, sans plus s'informer par quel hasard une jeune fille se trouve en plein champ de bataille, il charge deux soldats de la conduire au quartier des femmes.
Il lui fallut monter en croupe derrière un des cuirassiers, et ce fut ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit où les dames de la suite de l'impératrice Joséphine, accompagnées de quelques aides de camp et de messieurs les députés des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.