Physiologie de l'amour moderne

Chapter 9

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1° _La chercheuse_.--Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son coeur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du coeur et celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle est elle-même à tout oser pour _vibrer_, ne fût-ce qu'une minute,--et elle ne vibrera jamais!

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2° _La comédienne_.--Vous est-il arrivé de raconter une histoire à laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vérité--sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste mutilé--il ne lui restait qu'une jambe--qui exécutait d'incroyables voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le disait.--Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une «grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel.

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3° _La littéraire_.--Vous trouverez cette variété surtout en province. Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en train de _Valentiniser_ d'après la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans _la Petite Comtesse_ ou _Camors_;--à la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

Il faut tenir des mains de femme Quand on rêve au bord de la mer....

--à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à sa toque de fourrure:

Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

--à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise achetée au Bon Marché;--à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;--à la Shelleyienne, qui vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font qu'un»....--Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des _Amants de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi avoir du papier à lettres _moyen âge_, le temps de lire des romans et du vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, tu me grises....»--«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la littérature mêlée à l'amour est certes la plus écoeurante mixture qu'ait inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous serez peint avec votre nom à peine défiguré:--Rasal pour Casal, Barcher pour Larcher,--votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.--(Voir pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement Flaubert!)--C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit _t'h-é_.»

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4° _La vaniteuse_.--C'est là une personne trop facile à classer pour qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les _snobinettes_ de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour des _smokings_, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler successivement toutes ces _têtes_; et ce trait nous amène à....

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5° _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, l'imitatrice aura un hôtel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X----, qui fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.

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6° _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un orgueil--d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.

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7° _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des ambassadeurs,--en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice vous a couru après--comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il ne l'a pas pris,--dans la pleine sincérité du plus spontané désir....

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Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, _l'Ennuyée_, celle qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dépitée_, celle qui vous ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la tête d'un homme qui la vexe;--la _Méchante_, qui ne peut pas supporter le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un homme de coeur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois remarques suivantes:

XXVI

_Le coeur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et physique,--dans le cerveau_.

XXVII

_Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes_.

XXVIII

_On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_.

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MÉDITATION VIII

DU FLIRT ET DES COQUETTES

Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et massacre,--il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnaîtrait dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, le délicieux verbe du français d'autrefois: _Fleureter_ ou conter fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les moeurs, qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure charmante....--Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de décadence où j'ai tant usé de mon coeur, peu né pour aimer la perverse enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver! Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le «trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses: d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un jour,--si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà une drôle de manière de _flirter_....» Pouvais-je lui répondre que la danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_ pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale m'eût-elle empêché d'avoir le coeur navré, une fois de plus, en la voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux parfum!...

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Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse vous dit: «Le _flirt_ m'amuse;»--l'habitude ensuite: «Je suis un peu _flirt_,» dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse, «vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon _flirt_,» et vous comprenez qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et serai jusqu'à la mort un jaloux,--un de ces insensés qui veulent à tout prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,--c'était justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous arrêtâmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui représentait une résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.

--«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»

Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame, Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris anglo-saxon,--profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du continent corrompu:

--«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en France....»