Physiologie de l'amour moderne

Chapter 8

Chapter 83,516 wordsPublic domain

Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du coeur. Elle se présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le coeur gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.

Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_, à observer les yeux dont la jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:

--«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»

Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette curiosité absurde était inévitable.

--«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.

--«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.

--«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.

--«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»

--«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir _Méditation V_.)

--«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du mal....»

Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait infiniment,--à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait comme la première fois:

--«Je l'aime.»

--«Et moi?» recommençait-il.

--«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à l'heure.

--«Mais s'il te fallait choisir?...»

--«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, autrement....»

--«Sais-tu que tu as un coeur monstrueux?» lui disait-il.

--«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon coeur....»

--«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»

Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un _Vachéador_....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la candeur de l'antique animal ...» c'est le François Ier aux larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses instincts, la voilà devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord, parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un _sport_ un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse et des expériences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,--celles qui pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,--si cruelle, dit l'observation?

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§ II.--_Le coeur_.

Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a le coeur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa personne a pour principe le coeur, de la femme à tempérament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme c'est beau!...»--Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rénal de _Rouge et Noir_. Tous deux ont indiqué soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse, comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de calvaire que décrit cette _Physiologie_:

XXI

_Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre des pièces fausses_.

XXII

_L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des coquines. Il appelle cela être devenu très fort_.

XXIII

_Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de garde à coups de pied, se repent--d'être moins défendu_.

XXIV

_Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un chef-d'oeuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire un petit_ Intermezzo _très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort_.

XXV

_J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--était son bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette étrange phrase. Elle le faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne m'aurais pas connue.»_

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MÉDITATION VII

DE LA MAITRESSE (_suite et fin_)

§ III.--_La tête_.

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du _club_,--d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,--entre deux bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,--en disent plus long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une malade ...» et d'une autre, précipitée par son coeur dans quelque dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que j'ai appelées _de tête_, faute d'un terme plus précis, et que ce même langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres sont durs: les _détraquées_. C'est ici que je devrais--en véritable physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Névrose pour décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres feuilles,--ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre élément d'une émotion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de détails, voir _Méditation XVI_.) Voilà une femme qui a tiré sur son amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son coeur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à commettre des folies. Par quoi?--Par une _idée_. Ce sont des _cérébrales_, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la tête, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la cérébrale.

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