Physiologie de l'amour moderne
Chapter 6
Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à un centime près.--Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne comporte pas d'exceptions?--Les conséquences? C'est d'abord une atteinte portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le carabin roucoulait:
Nous buvons dans le même verre La liqueur de Van Swieten, Et nous nous partageons en frères Les pilules de Dupuytren....
Et la table de reprendre en choeur:
Les pilules de Dupuytren!
Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:
X
_Le coeur d'un homme a toujours l'âge de son sexe_.
* * * * *
Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce coeur, dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,--à vous, clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce féminine;--à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur buste ou leur portrait;--à vous, écrivain connu, qui avez passé vos années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant mondaines;--à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de métiers qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son coeur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse _cérébration_ prédite par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues. Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une innocence entière,--une _idée_ enfin. Il faut que cette idée fouette les sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés intacts dans leur puissance de faire éprouver,--anomalie singulière et qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec libertinage.
Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient; autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: _les Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matière à une autre comédie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupçon_; car il aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il changea de caractère en un an,--il s'était lancé à coeur perdu dans une liaison avec la terrible comtesse V----, et il en était, de cette liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien, celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les blés noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus, la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant, et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé bien! le coeur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné. J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous nous ressemblons tous....»
Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos jours:--quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire, des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: «Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un malade,--et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir tragiquement: «C'est un taureau triste.»--«Cela vaut toujours mieux que d'être un boeuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme. Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.
* * * * *
MÉDITATION V
DE LA MAITRESSE
Mettons-le sous le microscope, ce mot _maîtresse_, comme nous avons fait pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot de _maîtresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières comédies de Corneille--ces scènes trop peu connues de la _Vie parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes:
Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...
Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la _maîtresse_ de mon coeur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les paniers, les mouches, les chapeaux à plumes--et la courtoisie!... Si vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sûreté de son commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle «un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la réponse suivante:
--«Ça n'empêche pas qu'elle est la _maîtresse_ de M. Un Tel....»
Et ce mot de _maîtresse_ aura des sifflements de crachat sur cette bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase suivante:
--«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie femme, mariée, et qui....»
Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et l'empereur Joseph II:
--«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit l'empereur.
--«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,--comme l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant.
Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» Et voilà une première définition du mot _maîtresse_ à inscrire dans le dictionnaire galant:
DÉFINITION A (côté des hommes).
_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à quelqu'un de ses semblables_.
* * * * *
Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,--suivant la formule consacrée.Je continue à tenir ce mot de _maîtresse_ sous le microscope, et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer la même petite phrase....
--«Mme X...? Ah! oui, la _maîtresse_ de M. Un Tel....»
Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis que chez l'homme le mépris pour la maîtresse--pour la sienne et surtout pour celle des autres--suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,--le mépris de la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de «Semblant d'amour»,--féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait _corpsse_, «à moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le coeur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!--La frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:
--«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde pour la _maîtresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.
--«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir plus être franchement sensuelle.
--«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son ancien amant.
Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas cette seconde définition du mot _maîtresse_:
DÉFINITION B (côté des dames).
_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais ou ne veut plus faire avec elle_....
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et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?
XI
_Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au reste de la corporation_.
XII
_Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il s'agit de condamner leurs rivales_.
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Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou de désordre--très diverses, dans les _Méditations VI_ et _VII_. Avant d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny appelait:
...l'enfant malade et douze fois impure....