Physiologie de l'amour moderne

Chapter 26

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La vérité, et voilà le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si incohérent,--je reprends le mot dans son sens d'étymologie, «_incohaerere, qui ne se tient pas_,» comme d'ailleurs toutes les autres oeuvres de Claude,--la vérité, c'est que Larcher, pareil en cela aux neuf dixièmes d'entre nous, avait grandi sans milieu définitif et précis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'âme ni une forme d'existence définitive et précise. Il était comme né hors la loi. Il le sentait lui-même, car il avait, à la suite de la _Méditation IV_, sur _l'Amant moderne_, copié cette phrase de Michelet: «...Dans leurs livres, ils ont surabondamment parlé de la divagation, _jamais marqué la grande voie simple_, féconde, de l'initiation que l'amour mieux inspiré continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé à ces ingénieux romanciers ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublièrent rien que ce qui faisait le fond même de leur science. _Ils ont perdu le mariage de vue et réglementé le libertinage_.» Claude avait ajouté: «Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre! Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la route?... C'est l'épave qui marque où le navigateur a sombré et le récif à fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de Marc-Aurèle: _Il y a à cela même une raison_. Oui, il y a une raison à mon existence, aux contrastes étranges que la destinée m'a imposés. Dieu! que cette vie fut contraire au coeur!» Il disait vrai en qualifiant de la sorte son expérience. J'en ai eu la preuve une fois de plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier à sa vieille tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je travaillais, et, me trouvant à trois heures seulement du petit village de Saint-Saturnin, d'où est datée la _Méditation XXII_, je me décidai à cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coupé de louage, je regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs échalas gris. Le blé pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs roses des pêchers me souriaient dans la lumière. Il y avait de la neige sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, deviné à la dépression du terrain, flottait une buée douce et transparente. Je me souvins de ce que Claude m'avait raconté sur son adolescence écoulée tout entière dans ce pays perdu, et, comme nous nous étions arrêtés pour faire boire le cheval à la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus voir l'image de ce qu'avait été mon ami enfant dans deux petits garçons en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la localité. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges faces. «Il est parti de là,» songeai-je, et, par opposition, je l'évoquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis à une table de restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtées comme ses sensations mêmes, sa journée d'homme de lettres, à moitié bohémienne, à moitié mondaine. Entre le point d'arrivée et le point de départ, la distance était trop grande. L'équilibre moral a pour première condition que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison du détraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien d'entre nous peuvent dire que leur trentième année ressemble à leur dixième? Et ce ne devrait être, cette trentième année, que la dixième épanouie.

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Je roulais de nouveau, et je philosophais à perte de vue sur cette loi de l'hygiène intellectuelle, lorsque j'arrivai à ce village de Saint-Saturnin, fort pittoresquement dressé sur une colline. Son château féodal, encore intact, domine une vallée où coule cette petite rivière babillarde, décrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc à pied dans cette allée étroite, après m'être renseigné sur la demeure de Mlle Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie littéraire. J'admirai combien la magie du souvenir métamorphose la médiocrité des endroits, à constater la misère de la plupart des maisons qui composent le village, jadis vanté par mon ami comme une oasis de solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants, devant les portes, où des truies te vautraient, où des poules picoraient, où des enfants jouaient, pieds nus et vêtus de haillons. Il convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais déjeuner pris en route m'avait indisposé contre le pays. Ma vilaine humeur céda devant le clocher de l'église, du plus délicat roman auvergnat, et, comme j'aperçus, en contournant le chevet, la porte du cimetière, j'y entrai. Je n'eus pas de peine à trouver la sépulture de la famille Larcher, tous notaires à Saint-Saturnin depuis trois générations. «C'est ici qu'il repose,» pensai-je en regardant la pierre mélancolique où le nom de mon terrible camarade, placé à la suite des noms des honnêtes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous dispense, mon cher directeur, des réflexions éveillées en moi. Cette antithèse ne semblait-elle pas prolonger par delà le tombeau les contradictions sur lesquelles avait vécu ce fils de braves bourgeois, devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique à la mode, puis, par celui de l'amour, un névropathe et un maniaque, le tout pour finir, usé par l'abus des alcools anglais, à l'ombre du clocher que ses pères avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetière et la sépulture de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses pétunias et ses capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la digne femme, elle était un commentaire bien touchant de ce cri du plus intime des poètes. Telle mon ami me l'avait décrite avec un _humour_ attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espèce de ferme bourgeoise où Claude avait passé les derniers mois de sa vie. Mlle Larcher était vêtue de noir, avec un visage gaiement ridé, où souriait cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies ecclésiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauché par des lunettes montées en argent, un livre qu'elle posa sur la table, et je pus voir que c'était l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons et combien étrangères, combien supérieures à celles qui faisaient dire à Claude que c'est là le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!...

--«Ah! monsieur,» gémit-elle, quand je me fus nommé et que je lui eus expliqué mon désir de feuilleter les papiers laissés par mon vieux complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-même, «si vous aviez vu quel désordre et comme il avait emballé le tout au hasard dans une grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout, dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des lettres!...» Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces lettres l'avait évidemment scandalisée.... «J'ai pris le conseil de M. le curé, et j'ai tout brûlé,» continua-t-elle, «excepté le paquet à votre nom qui était ficelé et prêt à être envoyé, et puis quelques feuilles d'un papier très épais, où il n'y avait pas grand'chose, mais il nous a été utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien encore sur ce papier des lignes de son écriture. Voulez-vous les voir?»

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La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui battaient pendues à son trousseau, sous sa première jupe, elle alla pour m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grès, puis un autre. Sur le papier qui les fermait et qui était du papier du Japon,--qui sait? peut-être un présent de Colette,--je reconnus en effet l'écriture nerveuse de mon ami. J'ai recopié là ces deux ou trois remarques citées au cours de cette oraison funèbre de celui que je surnommais, moi, à cause de son amitié à mon égard et de ses folies: «mon frère ivre,» en parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait comment recevoir le plus fidèle compagnon de ce neveu qu'elle avait beaucoup aimé, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du papier de Claude ne fussent étalés sur la table, et elle bavardait, pendant ce temps-là:

--«Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,» disait-elle, «quoique je n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prît une place, qu'il se fît nommer préfet, comme M. Mareuil, son confrère dans un journal, qui est venu à son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu à chasser les soeurs, il aurait été si heureux! Quand il est arrivé, Jésus Dieu! il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il était malade, et puis je l'ai si bien soigné!... Tous les jours des truites du vivier qu'il allait prendre lui-même, de la bonne viande, de la vraie, et du vrai vin de notre vigne, de celui que défunt son père avait mis en bouteille lui-même voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrés de papier, vous voyez: ici, là, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un chrétien....»

Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce, avec cette indication: «pour _Ma Douleur_.»

Notre douleur est comme un autel qui s'élève Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers. Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve, Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?

Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée: _Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: «On aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à côté des mots: _Gelée de coings_: «Rien de dangereux comme les femmes qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un autre, marqué encore _cassis_, cette stance:

Je t'ai si tendrement, il follement chérie, Que la haine parfois le cède à la pitié. Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié, Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie.

Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec cette inscription: _Résiné_, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux garçon pour n'être pas signalé à son éloge:

La lumière du tiède et bleu matin d'été Enveloppe les bois ou verdissent les mousses, L'air est plein de senteurs magnétiques et douces, Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté.

Depuis le papillon au corselet teinté D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses, Tout être semble vivre avec félicité.

Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte, Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau?

N'oublierai-je jamais les trahisons passées Comme la terre oublie, en ce matin si beau, Et la neige et l'hiver et les bises glacées?

Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M. Ribot,--ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué,

P.B.

Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889.

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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

I.--Nuit étrange d'où est sorti le présent livre

II.--Les Exclus

III.--Le Vrai et le Faux Homme à femmes

IV.--De l'Amant moderne

V.--De la Maîtresse

VI.--De la Maîtresse (_suite_)

VII.--De la Maîtresse (_suite et fin_)

VIII.--Du Flirt et des coquettes

IX.--Bonheurs contemporains --I. Les Drawbacks

X.--Bonheurs contemporains --II. Les Désastres

XI.--Bonheurs contemporains --III. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XII.--Bonheurs contemporains --IV. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XIII.--Bonheurs contemporains --V. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XIV.--Bonheurs contemporains --VI. Les Désastres (_fin_).--Une anecdote

XV.--De la Rupture. --I. Avant

XVI.--De la Rupture. --II. Après

XVII.--De la Rupture. --III. Après (_suite_).--De quelques Vengeances

XVIII.--De la Rupture. --IV. Après (_fin_).--Les Enfants de l'Amour

XIX.--Thérapeutique de l'Amour. --I. La Méthode du docteur Noirot

XX.--Thérapeutique de l'Amour. --II. Le Système du professeur Sixte

XXI.--Thérapeutique de l'Amour. --III. Le Procédé Casal

XXII.--Un Sentiment vrai

XXIII.--Physiologie du Physiologiste

End of Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget