Physiologie de l'amour moderne

Chapter 25

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Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne, rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger Valentin (voir la _Méditation XII_).--Comme la plainte de la rivière se faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une mélancolique tendresse!--«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie, au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa femme et de l'_autre_, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent des reflets des cheveux que l'_autre_ a défaits et noués? Qu'il la supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le coeur à tout le monde. Il en avait les esprits _lunés_. C'était son expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.--C'est encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le premier.--Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du coeur et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?... Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir l'âme.

--«Hé bien!» me disais-je en continuant ces réflexions, «Auguste sera un de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans _le Petit-Fils de Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est _d'après_. Un abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique: «Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai jamais aimé que toi....»--_Trémolo_ à l'orchestre!--Il y a des femmes qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari perfide:

L'infidélité même était pleine de toi....

* * * * *

Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui, vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né, où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte chanson libérale de 1830:

Grand-papa, Grand-papa, J'voudrais bien r'tourner par là!...

Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste voluptueux même dans la douleur....

Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit d'une voix adoucie:

--«Allons, Louise, va au jardin.»

--«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du premier coup d'oeil, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant. Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête d'être trop vive.

--«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content, comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as su que j'ai été très malheureux?»

Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément. Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la souffrance humaine!

--«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi. C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....»

Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait:

--«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule, pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées.... Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible, ridicule....»

Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec une voix très basse:

--«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout, entends-tu bien?...»

* * * * *

Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur, se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule, j'en suis à me demander où est la vie profonde du coeur, entre le sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante rancune, à moi.--Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé?

* * * * *

MÉDITATION XXIII [3]

PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE

Note:

[3] Quoique la préface actuelle du présent livre contienne des indications suffisantes sur le but que s'était proposé feu Claude Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque sympathie ce héros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys Harvey_, etc., etc., trouveront peut-être un intérêt aux documents trop peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser à ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan général de l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion.

_A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne.

Meggen, près Lucerne, septembre 1889.

Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette _Physiologie_ a paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions guère, n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire, cependant, cette suite de _Méditations_. J'en trouve quelques-unes amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en suis à chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles, souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre, un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son oeuvre inachevée?

* * * * *

Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion, et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la _Physiologie_ me paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes prétentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre: _l'Enfer_.

J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes, Celui d'un dur labeur recommencé sans fin, T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain, Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides?

Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides. Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim, Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein, Ton âme était un fruit plein de sables arides.

Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort; Hélas! en essayant de porter ton coeur mort Jusqu'au vivant éther de la passion vraie,

Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour, La jalousie, en moi, saigne comme une plaie Que ronge un immortel, un affamé vautour.

--«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce titre: _Ma Douleur_.

--«A quoi?» fit-il, un peu interloqué, car, en véritable homme de lettres, il attendait un compliment.

--«Oh!» lui dis-je, «à un mot si célèbre qu'il en est banal; celui que l'on fit sur Beaumarchais emprisonné ... avec une légère variante....»

--«Laquelle?»

--«Tu ne te fâcheras pas?»

--«Non,» fit-il.

--«Hé bien! Il ne suffit pas d'être trompé, il faut encore être modeste....»

--«Tu as raison,» répondit-il en haussant les épaules; «mais comment trouves-tu mes vers?...»

J'avais presque l'idée de transcrire ce bout de dialogue comme exergue à cette _Physiologie_. Cette épigramme inoffensive avait amusé Claude, car il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-même. Mais la critique qu'elle enfermait était-elle absolument juste? Parmi des notes de sa main que j'ai découvertes dans des circonstances assez bizarres,--je les dirai tout à l'heure,--traînait celle-ci, où mon ami semble avoir répondu par avance à cette objection: «Ecrire un livre intéressant sur l'amour, c'est écrire un livre sur sa façon à soi de sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mémoire rédigé par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une émotion lorsqu'il voulait noter une vérité. Etrange illogisme du plus logique des analystes! Hé! quelle vérité cherchais-tu donc à dire, grand disputeur, sinon des vérités sur des émotions?...» De ce point de vue, même la misère enfantine de Claude, son impuissance à se débarrasser de l'idée fixe, l'espèce d'anarchie intérieure dont la trace se retrouve dans ses réminiscences, et qui le faisait vivre cette vie décomposée, entre les voyages, le cercle, les restaurants, les théâtres et les coulisses; cet étalage chirurgical à propos des plus humbles sensations, cette sorte de pédantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces défauts me paraissent donner à ce livre une date, et du moins, par suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse en est absente et absente aussi l'émotion simple. Mais le personnage en était incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue dans ses déductions. La vérité posée au commencement de son ouvrage, et qui en fait la secrète moralité, à savoir que l'amour sensuel confine sans cesse à la haine, méritait--quoique vieille comme le demi-monde--une démonstration plus rigoureuse. C'est là ce chapitre initial dont je regrettais tout à l'heure l'absence. Notre maniaque s'est contenté de jeter sur le papier une série de notes capables de servir à cette démonstration. Puis, comme il était naturellement curieux de théories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a mêlé à ces notes une foule de détails parasites que je lui aurais conseillé d'enlever, par goût de la régulière ordonnance classique. A quoi il m'eût sans doute répondu, comme à propos d'autres travaux:

--«Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les détails oiseux, les digressions et les défauts. Il n'y a que cela qui me fasse penser....»

* * * * *

Faire penser,--c'était là toute sa rhétorique.--Il prétendait que le seul rôle de l'écrivain consiste à inquiéter, à suggérer. Parmi les papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: «Un livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frère, qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en ferais-je? L'art n'est rien sans l'âme. Les faits ne sont rien que par l'âme et pour l'âme. La pensée est à la littérature ce que la lumière est à la peinture....» Et sur une autre feuille: «Type idéal du roman: _l'Imitation de Jésus-Christ_.» Je ne me charge pas d'expliquer ce que Claude entendait au juste par là, ni comment il conciliait son admiration, sans blasphème, pour le solitaire du moyen âge avec son goût pour le prince des détraqués. Benjamin Constant, qu'il eût volontiers traité de grand Saint, à la manière de mon autre ami, le subtil Maurice Barrès. Il était coutumier de ces étrangetés, associant dans son enthousiasme des oeuvres et des noms qui frémissent de se rencontrer: _les Pensées_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire, dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages détachées de Baudelaire, le fragment sur Orphée dans _les Gèorgiques_ de Virgile, _la Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tête en liberté_ du prince de Ligne, le fragment des Mémoires apocryphes de Richelieu sur Mme Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moitié d'une nouvelle d'Hippolyte Castille, intitulée: _Histoire de ménage_!...--Autant que j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un écrivain, le mélange de la passion, quelle qu'elle fût, coupable ou sublime, et de la lucidité. Il lui fallait des âmes assez ardentes pour vivre beaucoup, assez curieuses pour se connaître, assez hardies pour se confesser,--c'est-à-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais des états; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, pêle-mêle, et des mémoires de ce ruffian de Casanova. «J'aime à sentir sentir....» cette étrange formule qu'il a employée, je crois, au cours de son livre, il la répétait sans cesse. Peut-être trouverez-vous, mon cher directeur, dans le détail de ces goûts disparates, la clef des contradictions de cette _Physiologie_, à qui vous avez donné une large hospitalité. Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit désirer vivement d'être publié dans votre journal? Claude cherchait ainsi à se prouver à lui-même son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le marché et à travers le fatras de ses théories, de passagères prétentions à la vie élégante. Je l'ai vu hypnotisé à la lettre par les pantalons et les bouquets de boutonnière de son rival Salvaney, un clubman ignare comme son cheval, et dont la principale aristocratie consistait à faire le voyou anglais, mais de ce côté-ci du détroit, vous savez, ces _cads_ qui disent: «_Arry, my boy_...» dans le _Punch_, sans h, et en traînant la voix.