Physiologie de l'amour moderne
Chapter 23
Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise!
* * * * *
A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot, dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi:
XCIV
_Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme_.
Mais qui connaît aujourd'hui les choses de l'âme? Les psychologues, sans doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volonté_ et de la _Théorie des Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en me félicitant de cette résolution nouvelle.--On se raccrocherait à une touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_. Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste. N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette «boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers entre deux conférences,--à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours, auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'oeuvre,--comme Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde! O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier? «Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la maison du Maître:
--«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales, rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon III à cheval, pendues sur le mur.
--«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec une feinte colère:--«Ferdinand, veux-tu descendre, grand _abateleux_....»
Ferdinand--c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier--descendit en voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M. Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue:
--«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois, par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....»
Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,--un Faust, hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes:
--«En connaissez-vous?» lui demandai-je.
* * * * *
Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans sa main droite, et me répondit:
--«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses, n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour, c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette définition?»
«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.
--«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle _a' b' c' d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....)»
--«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots.
--«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe point en soi?»
--«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en soi?...»
--«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai appelées _a', b', c', d'_....»
--«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....»
--«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b', c', d'_.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et des sentiments.»
--«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je.
--«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres. Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour se ramène à cet autre: détacher successivement _a', b ', c', d'_, jusqu'à ce que nous ayons grand A=_o_.»
--«Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela....» insinuai-je.
--«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit _a'_, c'est la sensualité. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le troisième, _c'_, c'est l'instinct de destruction développé dans toutes les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine fécondée. Quant à _d'_, ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par Lucrèce dans son admirable quatrième livre; _e'_....»
--«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces quatre points.--C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste. Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»--Et le moqueur que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple simplement, serait-ce encore de la psychologie?...»
--«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord _a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de Vénus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_....»
--«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de prendre d'autres maîtresses?...»
--«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là. Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous serez plus fort pour lutter contre votre passion.»
--«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour, à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous donne votre maîtresse.»
--«Passons à _b'_,» reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors, se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--«Je conseillerai en second lieu à cet amant malheureux de donner à son amour-propre une puissante satisfaction dans son métier. Mon avis est qu'il faut entendre dans ce sens la célèbre formule de Goethe: «Poésie, c'est délivrance.» Poésie, traduisons toujours, c'est-à-dire création.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie, en vertu du théorème de Spinoza: «Quand l'âme contemple sa puissance, elle se sent augmentée et elle est heureuse.» Je dirai à un avocat: Plaidez et gagnez votre procès; à un marchand: Vendez beaucoup; à un médecin: Augmentez votre clientèle; à un écrivain: Composez un grand livre.»
--«Permettez,» interrompis-je encore, «du moment qu'un homme est capable de s'occuper avec ardeur de son métier, il n'est plus amoureux.»
--«Justement. Je l'ai donc guéri,» dit le philosophe avec un bon sourire. «Et j'arrive à _c'_.... Cet instinct de cruauté est plus difficile à diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la pêche, par exemple, que j'ai le premier signalés, chez les Anglais, comme les plus efficaces dérivatifs à la férocité du sexe. J'attribue à leur prédominance la chasteté relative de ce peuple.... Voyez-vous, monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de détruire les dangereux instincts hérités de la brute ancestrale, du _pithecanthropus erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment. Considéré au point de vue de l'intérêt social, un vice bien appliqué est l'équivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'établir dans mon traité de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui nous occupe, je ne répugnerais pas à conseiller le jeu,--oh! à petite dose,--comme un alibi à ce besoin d'anxiété, à cet appétit d'émotion dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutôt les dangers de grands voyages.... Je me résume, j'ai détaché _a', b', c', d'_....»
* * * * *
--«Et grand A égale zéro,» dis-je en riant.
--«Et grand A égale zéro,» répéta-t-il; et il eut de nouveau son bon sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; «ce qui veut dire encore une fois que l'amoureux est guéri.»
--«Me permettrez-vous une question?» lui demandai-je en me levant, «car je ne veux pas abuser de votre complaisance.»
--«Une et dix,» répliqua-t-il avec bonhomie. «Ces problèmes m'intéressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un homme qui les analyse comme vous.»
--«Avez-vous jamais été amoureux?»
--«Jamais, mon cher monsieur, jamais,» répondit-il; «je n'ai pas eu le temps.... Mais j'ai une théorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux les passions qu'on les a moins éprouvées. On se place plus facilement au point de vue objectif, comme disent les Allemands.»
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MÉDITATION XXI
THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR
III
LE PROCÉDÉ CASAL
Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce grand analyste, un côté....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais à qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses oeuvres, sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social. D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et désillusion.--En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri. C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue, sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,--et ils vous quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...» Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri, ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop évident:
XCV
_Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul remède contre la mort, c'est de vivre_.
* * * * *
Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la seule école de style, mon fils (il prononçait _fi_). Ce qu'ils font avec leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désoeuvrement m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table, comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite dose....»--«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces colonnes, pour y pointer les coups,--«l'esprit de la taille,» disent les joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon,» réglementaires.
--«Saveuse gagne toujours son premier coup....»
--«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe toujours six fois....»
--«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est empoisonné....»
--«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»
--«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la guigne....»
Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie, pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient: «Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui, par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis, ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être. Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui manquera toujours aux philosophes de métier?...
Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vérole brouille tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques jours, les âcres vers de ces dernières années?
Je porte en moi, penché sur mon coeur, triste livre, Un insensible esprit qui me regarde vivre. Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser. Même à l'heure troublante et folle du baiser, Entre des bras lascifs et sur des seins de femme, L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme, Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir, Comme à d'autres moments il me verra souffrir, Sans plus d'émotion ni de pitié bénie Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....