Physiologie de l'amour moderne

Chapter 22

Chapter 223,851 wordsPublic domain

Je l'ai connu, cet excellent docteur,--à qui j'ai dû la tragique anecdote rapportée dans la méditation XIV,--au quartier Latin. Il était interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au coeur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les trois soeurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:

--«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes visites.»

* * * * *

Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un operateur très adroit.--Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!

--«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en occupent pas....»

--«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»

--«Pas le moins du monde.»

--«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le demander?»

--«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un état dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»

--«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair est faible, très faible....»

--«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques d'une désassimilation incomplète,--je vous donne des idées légères, des idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui raisonne,--je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce jour-là, vous êtes sauvé,--ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix minutes, voulez-vous?...»

* * * * *

Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de l'étroit, et de la _télénophobie_ ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes axiomes:

XCI

_Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt que de vivre sans elle_.

XCII

_Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès_.

* * * * *

Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de rouler le long des rues:

--«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?»

--«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute. J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.»

--«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé, et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien à la critique littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma franchise, l'école du doigt dans l'oeil. Etes-vous allé à la Maternité?»

--«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...»

--«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là une clinique?»

--«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les salles de Bicêtre....»

--«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux vers de Vigny:

...La femme, enfant malade....

que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres, par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq minutes, cette fois.»

* * * * *

Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le coeur, et je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je venais de quitter:

--«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage, qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de son coeur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle, cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester si belles?...»

Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_oïchophobie_ ou peur des maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je suppose,--et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_.

XCIII

_Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_.

* * * * *

Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:

--«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....»

--«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les défaillances des organes?...»

--«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire navrante....»

Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait trop, il agirait moins.

* * * * *

MÉDITATION XX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR

II

LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE

J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales: ««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional. «Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la neuvième,» continuait-il en clignant l'oeil gauche, «qui consiste à ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander: «C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle, véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont: quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette époque:

...Comme Samson sur les genoux de Dalila, Je sens la trahison enveloppante et tendre A chaque doux baiser sur ma tête descendre, Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux, «Donne-moi tes deux seins frais et délicieux, Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....»

Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce fragment d'un sonnet perdu:

Ton adorable corps, dont le regret me ronge, Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument, Afin de régner mieux sur un trop faible amant Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge....

Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne sais où:

Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté....