Physiologie de l'amour moderne
Chapter 21
--«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore, «je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où cracher sur ce peuple....»
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Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touché qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie, très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art, dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible poitrine de Marie,--c'était le nom de la petite malade,--nous nous plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces insolubles problèmes du coeur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.
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--«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S---- (Nous avions parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme. Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la première année de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû la préserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»
--«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire; mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à qui elle vient d'arriver a le coeur brisé. Je voudrais tant savoir les émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant, pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très comique....»
--«Affreuse,» fit Mme de S---- en secouant la tête, «et Marthe ne les aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»
--«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»
--«_Sarà_, comme on dit ici,» continua Mme de S----, «c'est possible pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils.... Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,--et, ici encore, je n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de désoeuvré riche que vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima, une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit, rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois.... Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante vie parisienne, avait marché un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce pas?--Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa bourse, il sombrait,--et elle l'aida....»
--«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents louis!...»
--«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là. Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?» insista Mme de S---- d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait pas?...»
--«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les trouver dans ses deux enfants.»
--«Non, mon ami.»--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appelé ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit réveillait en elle des cordes si vivantes!--«Non,» reprit-elle, «un de ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues, totales, qui crient la vérité à faire se serrer le coeur de la mère, lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement. Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_âme_ de celui qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père? Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?... Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession. Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être complète, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas, ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de Marthe.--Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....»
--«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi.
--«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S---- en secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de les recommencer--à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait déjà des vices de coeur presque développés, les tristes vices que la mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas? Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature. C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir écrit dans la destinée de l'_autre_, du scélérat qui lui avait empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes, ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier, qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie morale qu'elle a traversée?...»
--«Et le dénouement?» m'écriai-je.
--«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.»
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Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant:
--«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?»
--«Pas possible!» lui dis-je.
--«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue Mme de S----?»
--«Morte aussi.»
--«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre monocle. Nous en recauserons....»
Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour faire l'Anglais et le sportsman,--ô naïveté!...--le nom de S---- me frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un très joli garçon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien être le cinquième, à en juger par le ton de ces messieurs, il disait:
--«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille louis.... Il faudra bien qu'il saute!...»
Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dépister, et j'avais devant moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes--un autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!... Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon sang. La pelote était trop bien garnie.
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MÉDITATION XIX
THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR
I
LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT
Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal peigné,--telle est ma devise,--plutôt que rachitique et cosmétique. Je viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois actes de la tragi-comédie d'Amour:--avant, pendant, après. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait constituer comme l'épilogue:--XIX: _Des consolations_ (la débauche. Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement du corps et la volupté....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'_expliquer_ tous ces phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une oeuvre de corruption l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable et c'est humain,--de cette étrange humanité littéraire où le factice et le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon coeur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y a-t-il une _Thérapeutique de l'amour_?» Le mot me semble paradoxal et piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. «Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.
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