Physiologie de l'amour moderne
Chapter 1
Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
par
PAUL BOURGET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Édition définitive
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PRÉFACE
Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:
_«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre_: Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Méditations de philosophie parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de grâce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença cette_ Physiologie, _Claude suivait déjà cette carrière d'homme très malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis. Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des rivales;--les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère, qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soignée dans cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et regretter que le style de Claude_
...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....
_«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»_
Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou les fragments de livre,--ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette _Physiologie_--dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et ressouvenir d'un vieux genre démodé--ne pouvait être, dans ces conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une oeuvre sans suite, avec des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire, qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour, c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne parût bien innocente avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les lettres dont il est parlé dans la _Méditation_ dernière et où mon pauvre _alter ego_ des douloureuses années était traité de «Stendhal pour Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'eût, je le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement que mon cher Claude n'eût fait fausse route.
Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste. Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions ensemble, jadis,--ce jadis qui me paraît si lointain, et il date d'hier!--Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la transcription dans mon journal:
--«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des _Fleurs du mal_ et celle d'_Adolphe_, la cruauté du dénouement des _Liaisons_ et la sinistre atmosphère de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres de haute moralité.»
--«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,» l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur de mourir d'une maladie de la moelle?...»
--«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de son oeuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle, c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème, quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères, aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons, nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons. Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:--«Il ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur en fait jamais....»
Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce même devoir d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--«Ça devait être un rude viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:--«Vous savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur certains détails des toutes premières méditations,--qui me paraissaient compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse. «Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de _la Vie Parisienne_ les pages remplacées dans le volume par une version plus conforme au ton général de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités sont nécessaires pour amener la _Méditation IV_, d'un si essentiel enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité. Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends légitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer au goût de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les plaintes de Claude.--Que sa sincérité lui serve d'excuse!
P.B.
Rapallo, 3 octobre 1890.
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PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER
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MÉDITATION I
NUIT ÉTRANGE D'OÙ EST SORTI LE PRÉSENT LIVRE
J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,--ce qui ne m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent, un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi spatium_, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.--Je sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me raisonnai:
--«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée! Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son coeur, c'est par horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là, sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à l'extrémité de ce désir!...»
Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela, parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la soeur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de le rêver me soulage.--Ah! la hideuse chose!...
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--«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: «C'est ça, l'amour....» Ah! j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, _je le sais_, si j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase: «Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon coeur! Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la haïssais?...»
J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de l'hôtel où je devais dîner,--en plein décor du luxe le plus moderne, le luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune. Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes, avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,--il est le type de ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou mondain véreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des maîtresses utiles, et qu'il lâchait--avec une légèreté!--comme le pied quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés, ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...» --«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore cette demeure. Voilà encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au travail où l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»