Philosophes et Écrivains Religieux

Part 9

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Cependant, nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, l'abbé Mitraud a du talent, et un talent dans lequel il entre du coeur. Il est écrivain, il est nerveux, il est ému, il est éloquent. Mais cela ne suffit pas sans l'intuition première, sans le point de départ bien arrêté et dominateur. La logique même, qui conduit l'esprit du point de départ au point d'arrivée, ne suffirait pas davantage, et Mitraud, nous le reconnaissons, en a une très déliée et très forte contre les sophistes contemporains. Ce qui lui manque, c'est donc le plus important: c'est l'intuition, l'observation, le principe net et subjuguant qui empêche de se méprendre sur la pensée d'un livre et d'un homme et à la lueur duquel les amis se reconnaissent,--et les ennemis aussi, malgré la ruse de guerre de leurs perfides applaudissements!

ERNEST RENAN[22]

I

Les _Études religieuses_[23] d'Ernest Renan ont déjà paru, feuille par feuille, ici ou là, dans des revues et dans des journaux. A proprement parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface; car faire un livre n'est pas maintenant plus difficile que cela. Vous enfilez les uns au bout des autres les oeufs que vous avez pondus, et c'est un collier... pour le public! et vous vous croyez un grand lama qui fait des bijoux avec les déjections... de sa pensée. Éparpillé dans les journaux en vue desquels il a été écrit, le livre d'Ernest Renan était là à sa vraie place pour faire illusion. Quelques esprits pleins de fraîcheur, mais ignorant parfaitement, dans leur virginité française, tout ce qui se brasse de paradoxes outre-Rhin, avaient poussé leur petit cri d'admiration en humant le matin, avec leur café, des idées qui leur semblaient nouvelles. Étonnés et flattés de la sensation, ils se disaient avec mystère: «Quel est donc ce Renan?... Voilà un critique redoutable!» Il semblait que dans les jungles du journalisme on entendît miauler--doucement encore, il est vrai,--un tigre de la plus belle espèce et dont la voix devait arriver aux plus terribles diapasons. Si Renan était resté dans la publicité des journaux, cette publicité d'éclairs suivis d'ombre, nous n'aurions pas eu la mesure de ses idées dans leurs strictes proportions. Nous aurions pu le croire formidable. Mais avec un livre nous pouvons le juger. Aujourd'hui que le tigre est sorti de ses jungles, nous nous apercevons qu'il a fait ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses airs patelins la très grande peur et la petite traîtrise de tous les chats,--ces tigres manqués!

[22] _Études d'histoire religieuse; Origine du Langage_ (_Pays_, 21 avril 1857; 8 avril 1858).

[23] Lévy frères.

Oui! peur et traîtrise, voilà les deux seules originalités des _Études religieuses_ de Renan. Ordinairement, en France, on est plus brave. S'il y a des poltrons d'idées, ce ne sont pas du moins ceux qui les ont. Voyons! Renan, au fond, est un philosophe. C'est un rationaliste; c'est un hegelien plus ou moins; c'est l'ennemi du _surnaturel_; c'est le critique qui montre comment _cela_ pousse dans l'humanité mais n'est jamais la vérité en soi, indéfectible, absolue, comme nous y croyons, nous! Il pense, lui aussi, comme Diderot[24], qu'il faut _élargir Dieu_ pour faire tomber les murs des Églises. Mais, quand Diderot attaquait l'Église, il frappait bravement, par devant, à grands coups, avec l'abominable héroïsme de son sacrilège. Quand Voltaire blasphémait Jésus-Christ, il ne bégayait pas. Il criait sur les toits: «_Écrasons l'infâme!_» Quand l'Allemagne elle-même, si longtemps nommée la douce et religieuse Allemagne, mais qui a dernièrement recommencé le XVIIIe siècle en mettant de grands mots et des obscurités d'école où le XVIIIe avait émis de petites phrases claires comme de l'eau (car il ne faut pas profaner ce mot de lumière); quand l'Allemagne elle-même attaque Dieu, elle n'y va pas de main morte. Elle ne lui demande pas respectueusement la permission de le jeter par la fenêtre; elle l'y jette, voilà tout, et elle ferme la porte pour l'empêcher de remonter par l'escalier. Mais cette manière d'agir, au moins nette, au moins vaillante, et qui semble au moins convaincue, n'est pas celle que Renan emploie aujourd'hui. Au contraire! il la trouve imprudente; il ne craint pas de la blâmer. Il reproche à Feuerbach et à la jeune école hegelienne leur violence contre Dieu. Il les accuse d'avoir _le pédantisme de leur hardiesse_ et de ne pas mettre dans la négation de la vérité chrétienne assez _de placidité et d'amour_. O Athéniens d'Allemagne, vous n'êtes que des enfants! «Beaucoup d'esprits droits et honnêtes--dit-il--s'attribuent sans les mériter _les honneurs de l'athéisme_.» Mais ne les a pas qui veut et qui s'en vante! Feu Machiavel nous a légué son âme. Il faut les mériter et ne s'en vanter pas. «Feuerbach--nous dit encore Renan avec un sourire placide et superbe--a écrit en tête de la 2e édition de son _Essence du Christianisme_: «_Par ce livre, je me suis brouillé avec Dieu et le monde._» Nous croyons que c'est un peu de sa faute, et que, _s'il l'avait voulu, Dieu et le monde lui auraient pardonné_.» Voilà la sagesse pour Ernest Renan. Faire pardonner à Dieu les insolences qu'on lui débite:

Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas!

n'est pas très embarrassant quand on ne croit pas au Dieu personnel et terrible. Mais les faire pardonner au monde, c'est plus difficile et plus grave, et telles sont la prétention et la politique du livre de Renan. Arranger l'athéisme dans un plat convenable, avec tous les ingrédients de l'érudition, et le faire trouver bon, même aux hommes religieux; imposer la négation de Dieu au nom de Dieu même, joli tour de duplicité philosophique. Nous allons voir comment Renan l'a exécuté!

[24] Rien de plus stérile que la pensée philosophique au XIXe siècle. C'est par là que le monstre se distinguera: l'infécondité! La pensée de Diderot: _l'élargissement de Dieu jusqu'à ce qu'il en crève_, est l'idée que nous retrouvons dans la plupart des écrits de ce pauvre temps. On est obligé d'avertir.

II

Mais, nous l'avons dit, il n'a rien inventé pour cela. L'exécution est restée au-dessous de la prétention. Les idées sur lesquelles il s'appuie sont communes en Allemagne, où les idées cessent de dominer dès qu'elles sont populaires, et en France déjà elles se sont produites obscurément et sans succès. Renan, qui parle, dans ses _Études d'histoire religieuse_, de tous ceux qui s'avisèrent les premiers de lever, comme une catapulte, le misérable fétu de leur critique contre les religions et leurs symboles, et qui nomme des médiocrités comme Boulanger, Dupuis, Émeric-David, Petit-Radel, Renan a oublié de citer l'homme qui, dans un livre intelligible et français, a posé l'idée générale qui domine la critique de détail dont on est si fier aujourd'hui et dont on attend tant de ruines. Et voici pourquoi: il l'imitait trop pour le nommer! Benjamin Constant a écrit un livre sur les religions, et l'idée de ce livre, très simple et très dangereuse dans un pays qui croit que la vérité ne peut jamais être compliquée, l'idée de ce livre est que les formes religieuses passent, mais que le sentiment religieux est éternel. Eh bien, c'est toute la théorie de Renan! L'auteur des _Études_, et dans sa préface et dans vingt-cinq endroits de son livre, reprend l'idée de Benjamin Constant, la retourne, la commente, l'explique et l'applique. Rien de plus. «La religion,--dit-il,--en même temps qu'elle atteint par son sommet _le ciel pur de l'idéal_,»--par exemple Benjamin Constant, qui filtrait son eau du Rhin avant de la boire, était trop spirituel et trop Français, lui, pour nous parler de l'_idéal_ ailleurs que dans un roman!--«la religion pose par sa base sur le sol _mouvant_ des choses humaines et participe à ce qu'elles ont d'instable et de _défectueux_». Et plus bas: «Éternellement sacrées dans leur esprit, les religions ne peuvent l'être également dans leurs formes...» Selon Renan, l'humanité a le sentiment religieux, ou le sentiment du surnaturel, plus fort ici que là, dans certaines races que dans certaines autres, mais elle l'a incontestablement. C'est un fait presque physiologique, tant il est visible et impossible à rejeter! Seulement, les formes à travers lesquelles ce fait s'exprime sont plus ou moins menteuses, vieillies et tombées, et elles tomberont toutes de plus en plus jusqu'au jour où l'humanité arrivera à la _culture de l'idéal pour l'idéal_... Si elle y arrive! car l'humanité aura toujours besoin de symbolisme. La religion de Renan n'est guères bonne que pour des mandarins et des savants, et il en convient de bonne grâce: «Dites aux simples--dit-il de son ton protecteur--de _vivre d'aspiration_ à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots n'auront pour eux aucun sens. Dites-leur d'aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, immortalité, autant de _bons vieux mots un peu lourds_ que la philosophie interprétera _dans des sens de plus en plus raffinés_, mais qu'elle ne remplacera pas avec avantage.» L'aveu est toujours bon à enregistrer. Mais qu'importent les simples! Renan est l'aristocrate de la science. C'est lui qui a osé écrire: «Il ne faut pas sacrifier à Dieu nos instincts scientifiques.» Après cela, vous comprenez très bien le charmant détour que l'auteur des _Études_ a pris, ou l'immense illusion dont il est la dupe. Quand on a déporté Dieu dans les culs de basse-fosse de l'intelligence, on se lave les mains et on affirme que l'on n'a rien fait contre lui.

Voilà pourtant le système de Renan, voilà le dessous de ce traité du _Prince_ qui a la prétention d'être si profond contre les religions en général et le christianisme en particulier. A ne prendre la chose qu'à son point de vue exclusivement philosophique, une thèse pareille, dangereuse par cela seul qu'elle est compréhensible aux intelligences les plus basses, n'est, après tout, qu'une pauvreté. Benjamin Constant, qui n'avait pas dans ses livres le merveilleux esprit qu'il avait de plain-pied dans la vie, l'avait en vain revêtue de ces formes les plus sveltes et les plus clairement brillantes que l'on eût vues depuis Voltaire; elle n'en était pas moins tombée dans l'oubli avec le silence des choses légères, car il faut de la consistance pour, même en tombant, retentir! Ernest Renan, érudit, philologue, chercheur, d'une vaste lecture, mais, comme tous les hommes, la créature d'une philosophie, l'instrument de deux ou trois idées métaphysiques, que nous acceptons ou que nous subissons, mais qui nous tyrannisent et ne nous lâchent jamais quand elles nous ont pris, Renan n'a rien ajouté à cette vue première, à cette piètre généralité dont il n'a pas caché le néant sous les applications historiques qu'il en a faites. Ces applications--il faut bien le dire--n'ont point, malgré les efforts de l'érudit, plus de consistance, de grandeur et de solidité que la vue première qui les a déterminées. Le critique n'a pas relevé le philosophe. En ces _Études d'histoire religieuse_, la négation dans le détail n'est ni plus imposante ni plus forte que l'affirmation dans les points de départ et les conclusions, de sorte que le livre qui contient ces travaux, construits avec tant de petites notions si laborieusement accumulées, et qui se maintient avec tant de peine, entre toutes les opinions, dans un équilibre favorable à son influence, croule, pour peu qu'on le touche d'une main ferme, de tous les côtés à la fois.

En effet, prenez-le, et jugez! Les grands morceaux du livre de Renan sont au nombre de quatre: les _Religions de l'antiquité_; l'_Histoire du peuple d'Israël_; les _Historiens critiques de Jésus_; _Mahomet et les Origines de l'Islamisme_. Les autres ne sont pour ainsi dire que les satellites de ceux-là, et c'est dans ceux-là que le critique a le mieux exposé sa méthode en l'appliquant. Eh bien, soyons de bonne foi! cette méthode et les résultats obtenus par elle dans ces quatre articles ont-ils rien qui doive nous faire trembler, et ne pouvons-nous pas dire de cette méthode ce que nous avons dit de l'idée des _Études religieuses_: à savoir que nous la connaissons et que nous avons traversé déjà tous ces atomes de poussière? Renan proclame, avec l'orgueil d'un homme d'aujourd'hui, que la Critique est d'hier et qu'elle tient à cette haute indifférence (pourquoi haute?) dans laquelle se trouve actuellement l'esprit humain. Tout en prenant ses précautions contre eux, il reconnaît, par l'admiration qu'il leur a vouée, que Wolf et Strauss sont ses maîtres,--Strauss, le prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique, dont le livre apoplectique veut expliquer tous les faits de l'Évangile par des mythes purs, comme on avait, avant lui, essayé de les élucider avec des explications naturelles. Quoique Strauss soit maintenant dépassé en Allemagne, c'est toujours sa critique qu'on invoque, c'est toujours, dans les mains de Renan comme dans celles de Wilkes, de Weiss et de Bruno Bauer, cette critique essentiellement ennemie du surnaturel et cette méthode qui, de nuance en nuance et d'effacement en effacement, dépouille et pèle le fait historique jusqu'à ce qu'il n'en reste absolument rien. Or, cette critique qu'on varie, mais qu'on ne change pas, a-t-elle réellement entamé ce qu'elle a cru si aisément détruire? Le bon sens public s'est-il payé de cette monnaie? A-t-il de tout cela jailli une lumière, quelque grande certitude, devant lesquelles, puisqu'il s'agit ici de la vie de Jésus, par exemple, la Bible et l'Évangile ne causent plus d'étonnement?... Renan dit et répète à satiété que la critique historique est _toute dans les nuances_, qu'elle n'est pas ailleurs. Mais, avec les procédés de sa méthode, les nuances finissent par devenir si fines qu'elles cessent d'exister et que bientôt on ne les voit plus; ses hypothèses manquent bientôt du corps même d'une hypothèse. Assertions hasardées, systèmes à l'état de dentelles. On n'invoquerait pas les raisons qui, selon lui, simplifient et éclairent l'histoire, pour se décider dans la plus vulgaire action de la vie! On ne paierait pas le mémoire de sa blanchisseuse d'après cela! Mais le moyen de faire passer les choses les plus risiblement affirmatives ou les plus tristement vagues, c'est le sérieux avec lequel on les écrit. Impossible, dans un seul chapitre, de suivre l'auteur des _Études_ dans les discussions auxquelles il se livre sur les quatre sujets que nous avons signalés. Seulement, qu'il suffise de savoir que, tout en relevant de Strauss, il se permet de le critiquer, et tombe au-dessous de lui dans sa malencontreuse critique. «Les légendes des pays à demi ouverts à la culture rationnelle--dit-il, page 63 du volume,--ont été formées bien plus souvent par la _perception indécise_, par le _vague de la tradition_, par les _ouï-dire grossissants_, par l'_éloignement entre le fait et le récit_, par le _désir de glorifier les héros_, que par création pure comme cela a pu avoir lieu pour l'édifice presque entier des mythologies indo-européennes». Et, suspendu entre le je ne sais qui et le je ne sais quoi, il ajoute alors cette incroyable phrase qu'il importe de recueillir: «Tous les procédés ont contribué dans des proportions _indiscernables_ au tissu de ces broderies merveilleuses, qui mettent _en défaut toutes les catégories scientifiques_ et à l'affirmation desquelles a présidé la plus _insaisissable fantaisie_.» Proportions indiscernables! catégories scientifiques en défaut! insaisissables fantaisies! Ce n'est pas là seulement le scepticisme dans l'histoire, c'est le plus bel aveu d'impuissance que la science inconséquente--car elle s'expose en le faisant--ait jamais fait!

III

Mais le scepticisme dans l'histoire des religions, c'est déjà un résultat pour la philosophie, et d'ailleurs Renan a moins écrit son livre pour résoudre des difficultés qu'au fond il regarde lui-même comme insolubles que pour proclamer les droits de la Critique indépendante et désintéressée, de la Critique en dehors de tout dogmatisme et de toute polémique, comme il dit. Cette définition de la Critique, qui correspond à la définition que Taine, dont nous parlerons plus loin, a donnée de la science, et qui permettrait à toutes les deux de faire leur travail de destruction dans la plus complète sécurité et sans s'inquiéter de savoir s'il y a une morale, une société, des gouvernements, un foyer domestique, tout un ensemble de choses organisées autour de soi à respecter, cette définition, qu'il est si important de faire admettre à tout le monde, est la grande affaire et le coup d'État actue des philosophes. Si la pleine liberté de la Critique était consentie, si la science avait le droit d'agir en vue seulement des résultats scientifiques, on n'aurait plus besoin de rien, on aurait tout, et les vêpres siciliennes de la philosophie sonneraient, à pleines volées, sur nos têtes! Voilà pourquoi le monde hésite à admettre cette notion de la Critique en dehors du monde et se soucie médiocrement qu'on le mette à feu, sous prétexte de science, dans l'intérêt de la plus vaine et de la plus inepte curiosité. N'y aurait-il à cela que l'énervation des forces sociales, en avons-nous tant déjà que nous puissions impunément les diminuer?... Le doux Renan, cet officier de paix de la Critique, qui blâme Bauer de ses colères comme il a blâmé Feuerbach, revient à toutes les pages de son livre sur cette idée fixe de l'indépendance absolue de la Critique, de la séparation complète des hommes et des choses. «Quand l'historien de Jésus-Christ--dit-il--sera aussi libre dans ses appréciations que l'historien de Mahomet et de Bouddha, il ne songera pas à injurier ceux qui ne pensent pas comme lui.» Raison pitoyable! N'insulte-t-on pas tout ce qui contrarie et résiste, quand on est violent et orgueilleux, et les savants ont-ils l'habitude de manquer de violence ou d'orgueil? Seulement, il faut bien essayer de justifier n'importe comment ce qu'on voudrait faire accepter à l'opinion. Les moyens employés à cette fin par Renan seraient d'un tacticien supérieur s'ils ne finissaient pas par trop éveiller la gaieté. Que diable! il faut s'arrêter dans les nuances dont on parle tant! «La critique des origines d'une religion--dit Ernest Renan--n'est pas l'oeuvre du libre penseur, mais des sectateurs les plus zélés de cette religion.» C'est pour cela sans doute qu'il est sorti de Saint-Sulpice. Manière de se retrouver prêtre quand on a jeté sa soutane aux buissons du chemin! Ailleurs, il ajoute, avec une componction d'âme pénétrée: «La critique renferme l'acte du culte le plus pur.» C'est le mysticisme de la chose! Mais n'est-ce pas trop gai qu'un tel langage, et le rire qui prend n'avertit-il pas?

On en avait besoin, du reste. Excepté à deux ou trois endroits où l'hypocrisie monte jusqu'au comique, le livre de Renan est d'une grande tristesse; il est triste comme un impuissant. Malgré l'expression qui veut les réchauffer, on sent comme un froid vipérin s'exhalant de toutes ces pages mortes et déjà fétides, de toutes ces vésanies allemandes dont un Français avait mieux à faire que de se faire le chiffonnier! Renan les met, il est vrai, à l'abri sous cette tolérance chère aux philosophes, sous ce paratonnerre où tombe le mépris. Sans conclusion ferme et qui satisfasse même l'auteur, ces _Études d'histoire religieuse_ ne sont guères qu'une collection glacée de huit à dix blasphèmes qui forment un symbole d'insolences. En vain le récite-t-on fort bas, ce symbole, on l'entend. On veut être habile, on veut être discret, et on n'est pas même spirituel. Les grands courants de la bêtise contemporaine traversent majestueusement le livre de Renan: l'optimisme béat, la foi dans l'humanité en masse qui _fait bien tout ce qu'elle fait_, et aussi en l'homme individuel, dont Renan ne craint pas de dire _qu'il crée la sainteté de ce qu'il croit et la beauté de ce qu'il aime_. Il est presque incompréhensible qu'avec du talent, car Renan n'en manque pas, la pensée d'un homme incline fatalement ou de choix vers les thèses les plus niaises et maintenant les plus compromises. Anomalie singulière, mais non rare, et dont la Critique littéraire est encore à chercher le mot. Écrites avec pureté et quelquefois avec une transparence colorée, ces _Études_, logiquement et scientifiquement sans valeur, ont des détails qui attireront, qui ont attiré déjà les esprits de peu de pensée et qui aiment l'expression partout où elle s'attache. Ils sont venus à ce livre; mais ils n'y reviendront pas. Quant au genre d'effet qu'il produit, c'est directement le contraire de celui qu'il avait en vue. Renan voulait faire les affaires de l'athéisme sans éclat et sans embarras, sans casser les vitres, comme on dit, et il s'est trahi par les précautions mêmes qu'il a prises pour se cacher. Il voulait (soi-disant), dans un but élevé de connaissances, dégager l'idée religieuse de ce qui la fait une religion positive à telle heure de l'histoire, opposer le sentiment éternel à la forme passagère, et en le lisant on n'a jamais plus senti que c'était impossible; que, la forme enlevée, l'esprit suivait, et qu'après tout, malgré le progrès et à part la vérité divine, socialement, la dernière des superstitions valait encore mieux que la première des philosophies!

IV

Le livre de l'_Origine du langage_[25] est postérieur aux _Études religieuses_, non dans la publicité, mais dans l'attention publique. On dit que quelques personnes l'avaient lu déjà avant que Renan, qui le republie, eût attrapé son petit bout de renommée. Il a toujours été heureux, ce Renan! Parmi les trois ou quatre enfants gâtés (qui resteront marmots) de ce siècle gâté et que la Fortune a pris par le menton pour les faire nager, Ernest Renan est un de ceux qu'elle a conduits à tout de cette manière. Sorti du séminaire comme un certain empereur de Constantinople qui fuyait et qui se retournait pour cracher sur les murs de sa ville, Renan entra aisément, et pour cette raison même, au _Journal des Débats_, et il y est encore, je crois, les jours de grande fête; de là, il cingla vers l'Institut, et le voilà, non pas sans travaux, puisqu'il chiffonne dans l'érudition allemande, et c'est une terrible besogne, mais, rapidement et sans luttes, le voilà regardé comme un critique, un érudit et un écrivain formidable, même par ses ennemis. Avant de l'attaquer, ils le saluent, comme les Français saluaient les Anglais à Fontenoy. Seulement, les Anglais nous rendirent le salut et allaient devenir des héros, tandis que Renan garde le salut sans le rendre, et, dans l'ordre intellectuel, n'est, je l'ai dit déjà, qu'un poltron d'idées, qui, comme le lièvre chez les grenouilles, ne fera jamais peur qu'à de plus poltrons que lui... Telle est, en deux mots, l'histoire de Renan; ce n'est pas encore un illustre, mais c'est un gros Monsieur, et, si on le laisse faire, il sera illustre demain. Nous sommes ainsi en France. Ou nous marchandons tout à un homme, ou nous ne lui marchandons rien. C'est le pays des engouements. Or, que fait un homme qui s'engoue? Il tousse un peu et il est délivré. C'est cette petite toux salutaire que la Critique voudrait provoquer aujourd'hui.

[25] Lévy frères.

Et l'heure est bien choisie pour ce débarras. La surprise du premier moment, cette grande duperie, est passée, et Renan se prête lui-même à la circonstance. Il en est à l'heure des secondes éditions. Il fait cette roue. Il revient sur ses premiers livres. Il nous récapitule sa gloire; il se réimprime; il n'oublie rien de ce qu'on aurait oublié. Ses essais de jeunesse trouvent maintenant les éditeurs qu'ils cherchèrent, et, grâce à eux, il nous étale les premiers costumes de sa pensée avec la tendresse que M. Denis avait pour son habit jaune en bouracan. Le bouracan de M. Renan est remis sous la vitrine: