Philosophes et Écrivains Religieux
Part 5
«Ainsi--dit-il--l'Église de saint Louis n'était pas l'Église de Constantin», et on pourrait le mettre au défi de dire en quoi ces deux églises diffèrent! Ainsi encore il assure ailleurs que le christianisme aurait péri au XVIe siècle sans la réforme protestante, et il ne parle pas de cette grande réforme du concile de Trente qui, pendant que Luther et les autres voulaient tout anéantir, sauve tout, en sauvegardant le dogme,--le dogme éternel! Certes! Taillandier, qui est un professeur et un lettré, n'a pu rester en de si profondes ignorances ou tomber dans des oublis si légers, et je sais bien quel mot la Critique pourrait lui infliger si elle ne savait aussi la triste faculté de se faire illusion qu'ont les hommes, et ceux-là même dont la tête a le moins de fécondité.
Du reste, il n'y a pas, dans cette introduction aux fragments d'_histoire et de philosophie religieuse_, que l'erreur souche du point de vue principal. Sur la grosse erreur, Taillandier en a brodé fort bien de petites, comme on brode sur un fond de perles des perles plus fines. Il n'y a que les perles qui manquent ici. Taillandier n'a pas même la perle de l'erreur. Il n'en a que la verroterie. Croira-t-on, par exemple, que dans sa fameuse introduction il ait confondu honteusement le monde religieux et le monde politique? Croirait-on qu'il compte deux sortes d'esprits dans le XVIIIe siècle? Et pourquoi pas trois? pourquoi pas dix?... A quel _fond de choses réelles_ vont ces vieilles rubriques, usées comme pantoufles par les sophistes du temps, et qui sont chez Taillandier les procédés ordinaires?... Spiritualiste de prétention, spiritualiste que nous connaissons bien, et dont toute la visée et tout l'espoir est de spiritualiser tellement le christianisme qu'il n'en reste absolument rien, il pouvait s'épargner ces comédies de _queue_ que les renards jouent aux dindons; il pouvait s'épargner les filières par lesquelles il veut faire passer sa pensée... qui n'y passe pas et que nous voyons toujours!
Parlons maintenant sans ironie. L'amour du christianisme de Taillandier est tout simplement la haine du catholicisme, comme le respect de Saisset en est l'envie. Le christianisme prétendu de Taillandier, c'est la tolérance de tout, sans cela, il ne le tolérerait pas. Ce christianisme repousse formellement, après l'avoir cité, ce mot sublime: _le Christ aux bras étroits_, de Bossuet. Il veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane! Je demande bien pardon de mettre de pareils mots l'un en face de l'autre, même par horreur des idées qu'ils expriment; mais j'en renvoie le sacrilège à la philanthropie contemporaine, qui, à force d'amour pour l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la prostituée du genre humain.
III
Telles sont les idées, en propre, de Saint-René Taillandier, de cet homme qui, par la médiocrité de son talent, mériterait bien la miséricorde de la Critique, mais qui, par le dogmatisme de ses affirmations erronées, mérite sa sévérité. Telles sont la philosophie et l'histoire de cet optimiste faux chrétien qui croit, dit-il, à la Providence divine, comme il croit à la destinée, comme il croit à ce XIXe siècle qui _a réveillé l'infini_, comme à la science, comme à tout, et qui a le mysticisme de toutes ces sornettes contemporaines, lesquelles formeront un jour une logomachie à faire pouffer de rire nos descendants!
Hors ces _idées générales_, dont nous avons essayé de donner l'idée, il y a dans le livre de Taillandier son train-train de critique ordinaire, et cette partie du livre n'a plus pour nous le même intérêt. Les opinions d'un homme ne sont-elles pas tout en cet homme? Qu'importent ses relations et ses goûts! Les relations de Saint-René Taillandier, c'est tout le personnel, ancien et moderne, de la _Revue des Deux Mondes_, pour laquelle son livre est une épouvantable _réclame_ de quatre cents pages environ, et ses goûts, c'est Renan et Edgar Quinet, auxquels il a consacré toute la partie du volume qu'il a pu arracher aux Allemands. Il est vrai qu'il y a beaucoup d'allemand encore dans Renan et Quinet. Et voilà pourquoi, sans nul doute, ces deux messieurs, dont l'un téta Herder et l'autre Hegel,--le puissant Hegel, dit Taillandier avec tremblement,--lui paraissent presque deux hommes de génie. L'opinion personnelle de Taillandier nous étant assez indifférente, à nous qui avons aussi notre opinion sur ces messieurs, nous ne ferons pas de la critique sur de la critique, et nous laisserons Taillandier au charme de ses impressions.
Ce qui est curieux, ce n'est pas que deux rédacteurs de la _Revue des Deux Mondes_ paraissent deux fiers hommes à un troisième rédacteur de la _Revue des Deux Mondes_. Le curieux, dans ces articles, c'est justement ce qui se mêle parfois d'une manière tout à fait inattendue à l'éloge de l'un et de l'autre. Par exemple, vous aviez cru, n'est-ce pas? qu'Ernest Renan, quoique sorti du séminaire, n'était pas précisément la gloire de ce respectable établissement? Eh bien, c'était là une erreur! C'est comme cette liberté religieuse qui manque à la France! Aux yeux de colombe de Taillandier, ce tendre Fénelon de la religion libre de l'infini, Renan,--qui a le _sentiment de l'infini_ et qui est un sonneur de cloches de cette religion de l'infini _réveillée_,--Renan est profondément religieux, et si Saint-René Taillandier ne s'ajustait pas très bien, par son genre de talent, à la consigne absolue de la _Revue des Deux Mondes_: «soyez gris et lourd!», il aurait peut-être été piquant et coloré pour la première fois de sa vie en nous parlant des sentiments religieux de Renan; mais Buloz, qui ne badine pas, a été obéi!
De même, dans l'article sur Edgar Quinet. Quinet, le révolutionnaire, n'est pas seulement religieux, lui, il est _patricien_ et _sacerdotal_, ce qui, par parenthèse, n'est pas une injure, comme vous pourriez le croire, sous la plume du dévot _libre_ au christianisme de l'infini!
Ces inconséquences, ces titubations, n'inquiètent pas beaucoup Taillandier. Elles sont nombreuses dans son livre, mais parmi toutes il y en a une sur Machiavel que je me permettrai de citer... Il y a, de par le monde allemand, un certain Gervinus qui a fait une justification de Machiavel, comme Macaulay en a fait une autre en Angleterre. Seulement ce Gervinus n'a pas le brillant coup de batte de Macaulay, qui a été un peu, ce jour-là, l'Arlequin de l'histoire. Gervinus est plus lourd naturellement, plus compendieusement travaillé, plus creusé et plus creux que l'historien anglais.
Tout le temps que Taillandier examine et développe les idées de Gervinus, il n'ose pas s'inscrire en faux contre cet Allemand, qui lui impose comme tout Allemand; mais ailleurs, quand il a besoin de flétrir, je crois, les vieux catholiques intolérants, il oublie que Machiavel «est un grand coeur pur de citoyen», finement ironique seulement quand il est atroce, et il se permet une tournure hautaine: «Quoi qu'en puissent penser les Machiavel!» dit-il avec un mépris qui n'est pas pour Machiavel tout seul, mais qui cependant l'éclabousse! Aimable légèreté, et bien justifiée. Taillandier est un homme de lettres, et, malgré ses fragments de _philosophie_, il n'est nullement un philosophe; il a le droit du caprice qu'ont les hommes d'imagination et les jolies femmes. Or, un homme de lettres est toujours censé avoir de l'imagination...
IV
Mais finissons. Aussi bien est-ce assez comme cela sur Saint-René Taillandier et sur toute cette littérature de pièces et de morceaux qu'il nous donne. Son livre n'ajoutera rien à l'opinion qu'on a, depuis qu'on la lit dans la _Revue des Deux Mondes_, de cette plume de _peine_ de Buloz. Il n'y a que la _Revue_ qui puisse récompenser par un éloge semblable à celui qu'il fait de toute sa rédaction les services que lui rend Taillandier.
Il faut être juste, pourtant: Saint-René Taillandier n'est pas le plus mauvais écrivain du groupe littéraire dont il fait partie, de ce groupe obscur, sans couleur, sans sonorité, de peu de nerf, qui s'en va laissant sa critique sur les écrits contemporains et qu'on pourrait appeler très bien «les colimaçons de la littérature», car ils portent aussi leur maison sur le dos et ils la traînent partout comme les écrivains de la _Revue des Deux Mondes_, qui ne sont jamais nulle part que des écrivains de la _Revue des Deux Mondes_. Seulement, ce qu'ils laissent sur les littératures est moins brillant que la trace des colimaçons des jardins sur les feuilles vertes dépliées.
Et Saint-René Taillandier en est bien heureux! Sans cela on le congédierait.
JULES SIMON[12]
I
Dans le _Journal des Débats_, quand parurent la _Religion naturelle_ et _le Devoir_[13], Taine écrivit une pompeuse réclame sur ces deux livres, se vantant, pour le compte de Jules Simon, des _deux cent mille_ lecteurs qu'en moyenne il devait avoir. Dans l'état actuel du journalisme et de nos moeurs, une _réclame_ quelconque ne saurait étonner personne, mais celle-ci avait du caractère, et d'ailleurs, qui sait? peut-être ne mentait-elle pas. Taine, qui l'avait signée, est l'auteur des _Philosophes français_, dans lesquels il n'est pas dit un mot de ce grand philosophe français, Jules Simon, découvert depuis, et dont il annonce les mérites avec un accent triomphal. En les annonçant, Taine n'a pas eu l'illusion d'une même philosophie. Il n'est pas philosophe à la manière de Simon. Ce n'est pas un panthéiste que Taine, c'est mieux,--c'est-à-dire pis; mais il a pour le panthéisme les bontés qui conviennent à un homme comme lui.
[12] _La Religion naturelle_; _Le Devoir_ (_Pays_, 7 février 1860).
[13] Hachette et Cie.
Or, l'humble Simon n'est, lui, qu'un simple déiste; mais, tout simple déiste qu'il soit, il a, précisément dans le livre dont Taine est le cornac sonore, appliqué au panthéisme ce dernier coup de pied qui fait _mourir deux fois_ les lions mourants... Quelle raison secrète a donc dicté la _réclame_ de Taine?... Est-ce le rachat d'un ancien silence, jugé impertinent par la maison dans laquelle Taine et Simon travaillent tous les deux?... Les philosophes auraient-ils leurs expiations ou leurs pardons d'injures, comme ces misérables chrétiens qu'ils méprisent?... Ou ne serait-ce, encore et toujours, que la coalition éternellement prête à se reformer de toutes les philosophies contre la religion chrétienne?... Quoi qu'il en soit, du reste, je ne repousse pas l'arithmétique de la _réclame_. Eh! pourquoi Jules Simon n'aurait-il pas ses deux cent mille lecteurs tout comme un autre?... Henri Martin les a bien! Pourquoi Jules Simon ne serait-il pas l'Henri Martin de la philosophie? Il a tout ce qu'il faut pour cela.
Pas tout à fait, pourtant. Ce serait vraiment trop dire. Henri Martin--on le verra mieux dans l'étude que nous lui consacrerons--a sur un fond terne un relief comique; un seul, il est vrai, mais très comique, il faut l'avouer. Il a le regain d'imagination qui fut suffisant pour produire cette ineffable plaisanterie du druidisme, _gui_ d'un ridicule fabuleux que la Critique doit couper, avec une serpette d'or, sur les chênes de son histoire. Comme le dirait Hugo, moins abracadabrant qu'Henri Martin, Jules Simon n'a que le fond terne. Le relief lui manque, et jamais chez lui l'imagination ne nous venge, par un écart plus ou moins burlesque, des longs développements, très consciencieusement ennuyeux.
Jules Simon était autrefois, si je ne me trompe, le suppléant de Cousin avant Saisset. C'était un de ces suppléants qui ne peuvent inquiéter l'amour-propre de ceux qu'ils suppléent, et qui les rappellent, mais par tout ce qu'ils ne sont pas. Seulement, il aurait dû venir après Saisset, pour l'ordre des nuances et des dégradations. Il l'aurait diminué et il aurait été lui-même. Gens de même école, de même étude, de même doctrine chétive,--car une doctrine doit être une affirmation sous peine de maigreur,--complices dans le travail d'un même dictionnaire, ces deux Arcadiens--_Arcades ambo_--avaient bien des côtés fraternels. Mais Simon était un Saisset... effacé. Il pense à peu près les mêmes choses que Saisset, mais il les dit plus mollement; il les empâte _un petit_. Il fait plus gras et plus pesant le beignet philosophique. Ce n'est pas lui qui aurait dit cette netteté, par exemple: «Les philosophes, voilà les seuls prêtres de l'avenir!» Il n'aurait pas osé. Il aurait donc dû venir après Saisset. Cet escalier d'une philosophie descendante, dont les premiers degrés sont par en haut Royer-Collard et Cousin, eût été plus régulier si Jules Simon fût venu après Saisset et qu'il eût été, de l'escalier, la dernière marche. Qu'y a-t-il à descendre après Simon? Vous êtes à ras de sol.
Esprits, du reste, tous les deux, qui sont des exemples, et qui nous font dire--et ce serait avec désespoir si nous croyions à cette grande vanité de la philosophie--qu'il n'y aura pas de gloire qui s'appelle, en France, au XIXe siècle, la gloire philosophique. Jules Simon, ce blond jeune homme qui n'a pas bruni, a, comme Saisset, passé toute sa vie à citer des textes et à commenter des doctrines tombées en désuétude et dans le mépris de l'histoire, si l'histoire n'était pas une pédante quand elle est écrite par des professeurs! Nous avons entendu les historiettes de Simon lorsqu'il faisait son cours sur l'école d'Alexandrie. Jeunes et de bonne heure en posture, à cet âge où la tête est féconde, fût-ce même en folies, Jules Simon et Saisset ne furent que sages et ne créèrent rien. Ils jouèrent, plus ou moins correctement, ces Arcadiens, de la serinette de l'école. Mais ce fut tout. Ils n'eurent la crânerie d'aucune hypothèse, l'insolence d'aucune généralisation, qui les eussent peut-être égarés, mais sur des hauteurs. Ils ne tuèrent sous eux aucun système, et ils passèrent leur temps et leur jeunesse à faire, sur la pensée et les systèmes des autres, le petit travail critique que fait sur lui-même le pauvre enfant de Murillo dont je veux leur épargner le nom!
Aujourd'hui, arrivé à cet autre âge de la vie où l'on paquette son bagage pour la postérité, Jules Simon, dont il est plus particulièrement question ici, d'ancien anecdotier philosophique s'est fait moraliste pour son propre compte, et presque théologien. Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore! Il a écrit un livre du _Devoir_ sans sanction, et un autre livre de la _Religion naturelle_ qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui n'ont pas la tête faite pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas le coeur fait pour la religion.
II
En effet, ni philosophie positive ni religion positive, et la manière de se passer de toutes les deux élevée à l'état de théorie, voilà d'un mot tout le livre de Jules Simon qu'il appelle la _Religion naturelle_, et qui pourrait très bien, sans jeu de mots, dispenser du _Devoir_, qui a dû le suivre, car, quel que soit l'ordre de succession dans la publicité, il est certain que le _Devoir_ est la conséquence de la _Religion naturelle_, au moins dans la tête de l'auteur. D'ailleurs, à défaut d'une idée, cette mère robuste d'une idée, c'est le même sentiment qui les a inspirés. «Si je pouvais,»--nous dit Simon dans la préface de sa _Religion naturelle_, avec ce ton plus doux qui n'appartient qu'à lui et qui fait de la voix de son confrère Saisset un miaulement tigresque;--«si je pouvais seulement ranimer une espérance... pacifier un coeur souffrant, je croirais que ces _humbles_ pages n'ont pas été entièrement perdues.» Et dans la préface du _Devoir_: «J'ai combattu ces impiétés--(l'impiété d'avoir condamné cet hérétique d'Abeilard et Descartes!)--pendant dix-sept ans d'enseignement... Je dédie à cette éternelle cause mon _humble_ livre...» Toujours l'humilité! Jules Simon est l'humble des humbles en philosophie:
Le plus humble de ceux que son amour inspire!
car il y a en ce moment l'_école des humbles_ en philosophie, et ce sont ceux-là qui, comme Simon, au lieu de compliquer et de tortiller, à la manière allemande, les arabesques déjà si brouillées de la philosophie, les simplifient, au contraire, jusqu'à la ligne la plus mince et la plus diaphane, afin que cela devienne si facile d'être philosophe que _naturellement_ tout le monde le soit!
Et tout le monde le sera. Pourquoi donc pas?... Le seul dogme de la _Religion naturelle_ de Simon est l'incompréhensibilité de Dieu. Comme c'est commode pour la haute épicerie que d'y renoncer! Jules Simon, qui a lu beaucoup et cité beaucoup Pascal dans ses notes, ne se rejette pas, comme Pascal, de désespoir, devant cet abîme du scepticisme qui gronde mais qui ne répond pas, au Dieu positif de la Révélation et de l'Église. Il a la tête plus forte que Pascal: «Philosophiquement--dit-il--nous ne _savons le comment de rien_; mais voilà pourquoi--ajoute-t-il--il y a une religion naturelle.» Moi, je dirais plutôt: Voilà pourquoi il _doit y avoir_ une religion positive, une religion qui, sur toutes les questions important à l'homme et à sa destinée, prend un parti net et lui impose une solution.
Mais telle n'est pas l'opinion de Jules Simon. Si, selon lui, le Dieu philosophique n'est pas compréhensible, même aux plus grands génies philosophiques, et si le Dieu de la révélation n'est pas digne d'occuper ces immenses esprits, qui ne peuvent établir le leur par le raisonnement, eh bien, tout n'est pas perdu! Il y a le Dieu de la conscience naturelle que chacun porte avec soi et en soi, comme le sauvage porte son manitou à sa ceinture. C'est à ce Dieu excessivement peu compliqué du déisme libre qu'il faut revenir. C'est à ce Dieu marionnette, dont chacun tire le fil comme il veut ou ne le tire pas du tout, que Jules Simon nous renvoie. C'est le _Dieu des bonnes gens_,--sans l'excuse de la chanson et du cabaret!
III
Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le _philosophe français_ Jules Simon. Dans sa _Religion naturelle_ il l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs.
Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté, pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du coeur,--quand on l'y trouve; Dieu inné, _étoile inconnue du monde invisible, aimable et brillante_,--pas trop brillante, cependant, si elle est aimable; Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une immortalité... probable, et n'ayant pour _tout culte_ qu'une prière qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde, mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette _religion naturelle_, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et retapée, comme Henri Martin l'_Histoire de France_, pour l'éducation de la bourgeoisie du XIXe siècle.
Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour niaiser, a dit Pascal,--Pascal qui ne se doutait guères, quand il criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir, et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il avait pu les deviner!
Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme, peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la religion positive qu'on repousse.
Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires, de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines, psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait n'ignore pas.
On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine _assassine_ se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas même se servir.
Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes, c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou naturelle, ne peut remplacer!