Philosophes et Écrivains Religieux
Part 4
Et, de fait, le panthéisme, vous dira Émile Saisset, est en train de devenir tout à l'heure la philosophie universelle de l'Europe. Que l'Europe le sache ou l'ignore, qu'elle en soit consciente ou inconsciente, elle est en lui, il est en elle, il est partout! Il est dans les penseurs, il est dans les artistes, il est même dans les femmes, qui croient à la substance et plaisantent... panthéistiquement! La France fut assez jeune, dans le temps que Cousin n'était pas encore dans les pages de madame de Longueville et _commissionnait_ pour le compte de la philosophie française, la France fut assez naïve (ce n'est pas là pourtant son habitude, mais c'était la France philosophique, il est vrai,) pour accepter comme une merveille exotique les germes de l'hegelianisme rapportés pieusement dans le chapeau ou sous le chapeau de Cousin, et cette fleur a donné ses fruits. Qui a goûté du Proudhon, du Taine, du Renan, du Vacherot, les connaît, ces fruits germaniques, cultivés par des mains françaises sur un sol français. Ce n'est pas bon, mais c'est demandé, et la philosophie telle que l'enseigne Saisset commence à ne plus placer ses produits. Ils paraissent insuffisants, fades et même fadasses, aux goûts développés et à la fureur d'un temps dépravé. Il y a des choses qui font trembler Saisset. L'accroissement de la personnalité qui s'en va monstrueux, la rage universelle de jouir, et tout de suite encore! enfin l'activité de l'esprit aiguillonnée, exaspérée par cette rage de jouir, voilà ce que ne saurait diminuer, apaiser ou contenir la philosophie, un peu vieillotte, maintenant, pour ce faire, qu'on appelle proprement la philosophie française, celle-là qui sortit de Descartes,--lequel, lui, ne sut jamais sortir de lui-même!--qui fit un jour sa grande fredaine de Locke, mais qui s'en est repentie quand elle fut sur l'âge, plus morale en cela qu'une de ses amies, la _grand'mère_ de Béranger.
Eh bien, cette philosophie est-elle irrémédiablement finie? Doit-elle définitivement céder la place, l'influence et l'empire, au catholicisme, qui nous ramènera au moyen âge ou au panthéisme, qui nous amènera un âge comme l'histoire n'en a pas encore vu? Car la question se débat, selon Saisset, entre ces deux alternatives: «Il n'y a que deux espèces de penseurs conséquents,--dit-il textuellement à la page XXV de son introduction:--ceux qui nient la raison, la science et le progrès et veulent le retour de la théocratie du moyen âge, et ceux qui veulent une reconstitution radicale de la société et de la vie humaine.» Pour lesquels nous prononcerons-nous?...
Après ces paroles et la question ainsi posée, qui ne croirait que Saisset a choisi? Qui ne croirait qu'il est un de ces radicaux courageux, un de ces panthéistes qui semblent les progressistes réels en philosophie, puisqu'ils sont les derniers venus? Et cependant, non! il ne l'est pas. Loin de choisir, il se dérobe. Bien loin d'être une déclaration de panthéisme, le livre est, au contraire, une discussion en forme contre le panthéisme et une doctrine élevée à côté pour échapper aux conclusions envahissantes de ce fléau qui s'étend toujours. Entre les théocrates du moyen âge et les terribles séculiers de l'avenir, qui a donc pu retenir Saisset et lui faire tracer une tangente par laquelle il se sauve des uns et des autres? Cela est curieux, mais cela doit être certainement la théocratie à son usage, cette théocratie philosophique qui n'est pas rétrograde, celle-là, et qu'il a rêvée pour lui et pour ses amis. Il ne veut pas manquer sa prêtrise. Il ne lâche pas sa part de troupeau, et son livre, intitulé _Essai de Philosophie religieuse_[9], n'a pas d'autre sens que celui-là, sous ses formes d'une simplicité piperesse et d'une modestie qui prouve qu'on n'a plus la puissance, car l'humiliation n'est pas l'humilité!
[9] Charpentier.
II
Mais, si Saisset a vu très juste dans les circonstances contemporaines, et si la question morale et intellectuelle du monde doit s'agiter entre les conséquents du catholicisme et les conséquents du panthéisme, a-t-il vu également juste en croyant possible d'établir, ou, pour parler aussi modestement que lui, de pressentir une troisième solution à introduire, en _catimini_, sous les regards de l'opinion, avec des patelinages de plume qui montrent au moins de la souplesse dans son talent? Si la question philosophique du temps présent est, comme il l'a dit et comme je le crois, la question de la personnalité divine; si, au terme où est arrivé l'esprit humain, il faut, de rigueur, être pour l'homme-Dieu tel que la religion de Jésus-Christ nous l'enseigne, ou pour le Dieu-homme tel que l'établit Hegel, Saisset, qui veut bien du sentiment chrétien, mais qui ne veut pas de la religion chrétienne, et qui, non plus, ne veut pas du panthéisme, qu'il hait comme un voleur d'héritage parce qu'il le priverait de la succession sur laquelle il a compté, Saisset, à qui je ne demanderai pas plus qu'il ne peut me donner, a-t-il fait, du moins, dans son _Essai de philosophie religieuse_, pour le compte de la personnalité divine, quelque découverte qui fasse avancer cette question?
Je viens de lire cette longue méditation cartésienne, faite les yeux fermés et les mains jointes avec les airs de recueillement d'un philosophe en oraison, dans _l'in pace_ de la conscience, dans le silence profond de la petite Trappe psychologique que tout philosophe porte en soi pour y faire des retraites édifiantes de temps en temps et s'y nettoyer l'entendement, et, je l'avoue, je n'y ai rien trouvé qui m'éclairât d'un jour inconnu et fécond la personnalité divine que nous autres catholiques nous savons éclairer du jour surnaturel de la foi.
Et il y a plus! je n'ai trouvé, dans cet _Essai de philosophie religieuse_, ni philosophie ni religion, car le déisme n'est pas plus une religion que le spiritualisme n'est une philosophie, et le mot même d'essai n'est pas plus vrai que le reste avec sa modestie, car un essai suppose qu'on s'efforce à dire une chose neuve, et l'auteur en _redit_ une vieille dont nous sommes blasés, tant nous la connaissons!
En effet, Saisset, dans ce livre nouveau, quoiqu'il soit imité de Descartes, est éternellement le Saisset de la _Revue des Deux Mondes_ et des _Essais sur la religion et la philosophie au_ XIXe _siècle_. Les philosophes ont bien parfois des velléités de transformation, mais ils ne réussissent guères à s'enlever de la glu d'idées dans laquelle ils ont été pris une fois, et leur pensée y reste prise. L'englument éclectique n'a point manqué à Saisset. Il ne s'en retirera jamais. L'éclectique qu'il fut dans sa jeunesse, il l'est encore. Philosophiquement, comme tous ses pareils, les éclectiques du commencement du siècle, faits par Cousin à son image, il a toujours eu un petit bagage d'idées fort léger. Comme les éclectiques, ces emprunteurs à tout le monde, il les doit, ses idées, à Descartes, à Leibnitz ou à Reid, et cela s'appelle la progression des êtres, le grand optimisme, la liberté humaine, la Providence et l'étude des faits de conscience; et voilà la valise faite de Saisset et de ces messieurs!
Eh bien, aujourd'hui que cette philosophie court-vêtue et en souliers plats, et fort plats,--comme la Perrette, portant sur sa tête son pot au lait, dans la fable,--aujourd'hui que cette philosophie a une peur blême pour ce pot au lait qui va tomber peut-être, Saisset a-t-il au moins ajouté quelque chose à son poids pour en assurer l'équilibre? Y a-t-il mis le poids d'une idée de plus, et n'est-ce pas sans cesse le même ballonnage de spiritualiste et de providentiel, qui ne leste rien, n'assure rien et titube toujours?...
Son livre est divisé en deux parties: la première est l'histoire discursive et critique des philosophes antérieurs et contemporains et de leurs systèmes: Descartes, Malebranche, Spinoza, Newton, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, et, dans un temps où la philosophie n'est plus que l'histoire de la philosophie, cette partie du livre, dans laquelle il y a l'habitude des matières traitées qui singe assez bien le talent, se recommande par l'intérêt d'une discussion menée grand train et avec aisance; mais, d'importance de sujet, elle est bien inférieure à cette seconde partie où l'esprit s'attend à trouver, contre toutes les erreurs et les extravagances signalées par l'auteur dans toutes les philosophies, un boulevard doctrinal solide, et s'achoppe assez tristement contre ces infiniment petits philosophiques: le déisme de la psychologie et ses conséquences inductives et probables,--ce déisme dont Bossuet disait, avec la péremptoire autorité de sa parole, «qu'il n'est qu'un athéisme déguisé»! Avouez que c'est là une puissante manière de fortifier aux yeux des hommes la personnalité de Dieu.
Telle est pourtant la théorie d'Émile Saisset.
Ce n'est pas même une théorie. Ce sont des affirmations peu carrées et peu appuyées, mais rondes plutôt et glissantes, de ces inductions données cent fois par l'école cartésienne tout entière, cette école du _moi_ qui n'a jamais su jeter de pont d'elle à Dieu et dont l'auteur de l'_Essai d'une philosophie religieuse_ a répété, sans les varier, les termes connus. Ce n'est ni plus ni moins qu'un petit catéchisme cartésien à l'usage des faibles qui ne veulent pas devenir forts, car la force, c'est une témérité pour les prudents, et la force serait, sur cette question de Dieu, de s'élever plus haut qu'une philosophie qui la pose, l'agite, mais n'a jamais pu la résoudre.
Certes! oui, Saisset a bien raison d'être modeste. Quand il l'est, on peut le prendre au mot. Sans originalité d'aucune sorte, trivial même dans le faux, par exemple dans la question des religions, qui ne sont, d'après lui, que des amusettes et des symboles, l'oeuvre de Saisset n'ose rien de dogmatique et de réellement décisif sur la personnalité divine, d'abord parce que le déisme pur ne le permet pas, et ensuite parce que, sur cette question de Dieu, l'Institut ne se soucie pas qu'on dépasse la ligne circonspecte d'une haute convenance sociale. Or, Saisset est un déiste qui vit toujours, de pensée, de désir et d'âme, en la présence de l'Institut.
III
Mais, si le livre de Saisset est d'une si profonde nullité dans sa partie affirmative, nous serons assez juste pour revenir et pour insister sur la valeur de la partie négative ou critique de son ouvrage. Cette partie négative, d'ailleurs, est toujours la meilleure chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie elle-même. Les philosophes ne sont vraiment forts que les uns contre les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?...
Saisset, qui n'a jamais été une de ces supériorités qui ont, de génie, le droit de haute et basse justice sur les systèmes couverts du porte-respect des grands noms, Saisset, qui ne fut jamais rien de beaucoup plus qu'un joli sujet en philosophie, n'en a pas moins exercé la magistrature du bon sens et de la raison, en maint endroit de ses critiques, contre des hommes de l'imposance d'un Leibnitz, d'un Descartes, d'un Kant, d'un Spinoza. Je sais bien qu'en relevant l'erreur il reste courbé devant celui qui l'a produite, et je reconnais là le joli sujet dont je parlais tout à l'heure, respectueux pour ses maîtres et obstiné au respect pour eux, malgré leurs plus honteuses et leurs plus dangereuses folies.
Un esprit plus vigoureux que celui de Saisset ne vénérerait pas la force jusque dans l'abus qu'on fait d'elle, un bon sens plus fier n'aurait pas de ces attitudes devant les gauchissements du génie ou ses crimes,--car les fautes intellectuelles d'un homme investi de facultés transcendantes peuvent aller jusque-là; mais il faut se rappeler que Saisset est professeur, et je nomme ce respect déplacé le _mal de l'école_. Un professeur n'a pas la recherche libre de la philosophie. Il est professeur avant d'être philosophe. S'il était plus philosophe, il ne serait pas professeur... De plus, quand on vit en intimité d'étude avec les grands esprits philosophiques, avec ces grands cerveaux, tous fausseurs ou corrupteurs, plus ou moins, de la tête humaine, si on leur arrache par la réflexion l'intégrité de sa pensée, on leur laisse de sa dignité par l'admiration qu'on ne leur arrache pas, et c'est ce qui est arrivé à Saisset quand il se sépare des sophismes de ses maîtres et qu'il a le courage de les montrer. Ainsi pour Spinoza, par exemple, dont il voit très bien le vice radical et profond, le vice irrémissible, il reste sans conclure par le mépris mérité avec ce fakir hollandais et juif beaucoup trop vanté, né de la kabbale et du gnosticisme, dans un coin, et qui ne fut jamais que le génie obscur de l'abstraction et de la géométrie, dévoyé dans l'étude de l'homme. L'enthousiasme du mandarin, et je dirai plus, de l'écolier, est ici plus fort que le bon sens primitif, et met un défaut de proportion des plus choquants entre la critique qu'on s'est permise et l'admiration qu'on garde encore...
Eh bien, cela est inférieur! Il est inférieur aussi, après avoir conclu au particulier dans chacune de ces biographies intellectuelles, de n'avoir pas su conclure au général et, après avoir fait passer philosophes et systèmes par le creuset de l'analyse, de n'avoir pas jaugé d'un dernier regard la puissance en soi de la philosophie. Otez, en effet, les vérités _indémontrables_ et nécessaires à la vie et à la pensée humaines qu'on savait avant les philosophes et auxquelles ils n'ont pas donné un degré de certitude de plus,--le nombre infini de leurs sophismes laborieux,--les forces d'Hercule perdues par eux pour saisir le faux ou le vide,--le mal social de leurs doctrines, qui n'ont pas même besoin d'être grandes pour produire les plus grands maux,--ôtez cela, après l'avoir pesé, et dites-moi ce qui reste de tous ces philosophes et de toutes ces philosophies, même de ceux ou de celles qui paraissent le plus des colosses!
Je m'en vais vous dire ce qui reste. Il reste de grands poètes, fort curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes étranges, les _poètes de l'abstraction_ bien plus que des découvreurs de vérités. Depuis Aristote jusqu'à Kant, qui l'a complété, depuis Hegel, le descendant, jusqu'à Spinoza, l'aïeul, et qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à force de poésie, vous n'avez, prenez-y bien garde! dans tous ces philosophes, que des poètes abstraits. Voyez! ils sont presque tous géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de l'imagination, et, de l'aveu de Saisset lui-même, c'est par là qu'ils périssent comme observateurs. Avec leurs tourbillons, leur vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies, leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais abstraits,--des _faiseurs_, comme dit le mot _poète_, des créateurs de puissantes ou d'impuissantes chimères... Car l'homme n'invente réellement que sur le terrain de l'imagination; mais Dieu lui donne et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression, vaut mieux que tout cela, et--je finirai par ce blasphème philosophique,--fait plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour l'avancement moral du genre humain!
SAINT-RENÉ TAILLANDIER[10]
I
Après la philosophie, la littérature. Après Émile Saisset et son livre de Philosophie religieuse, voici Saint-René Taillandier, qui publie à son tour un volume d'histoire et de philosophie,--religieuse aussi. C'est comme un écho! «J'aurais pu très bien--nous dit-il dans son introduction--appeler ce recueil _la Liberté religieuse_.» Et c'est la vérité. Pourquoi donc pas? Mais, mystérieux et profond, il en reste là tout à coup de sa confidence et ne nous apprend pas pourquoi il a préféré pour son livre cet autre titre, qui aura paru probablement moins compromettant à sa vaillance: _Essai de philosophie religieuse... Histoire et philosophie religieuse_[11]. Toujours la religion mêlée à la philosophie! N'y a-t-il là qu'un rapport de titres entre deux ouvrages différents?... Émile Saisset et Saint-René Taillandier, s'ils ne sont pas gens de même doctrine, sont gens de même maison. Ils écrivent tous les deux, depuis longtemps, à la _Revue des Deux Mondes_. Seulement Saisset a le haut du pavé sur Taillandier. Émile Saisset est à Saint-René Taillandier ce que le philosophe est à l'homme de lettres. Il a dans la tête des constructions quelconques que l'autre n'a pas.
[10] _Histoire et Philosophie religieuse_ (_Pays_, 23 novembre 1859).
[11] Lévy.
L'autre est un esprit entièrement... plane. Excepté un vent obstiné de liberté qui y souffle perpétuellement, il n'y a pas grand'chose à rencontrer dans cette cervelle tout en surface. La liberté! la liberté! voilà la seule idée qui habite dans l'esprit de Saint-René Taillandier,--un steppe.... moins l'étendue! Dans les huit articles de revue dont il a composé son livre, Saint-René Taillandier ne cesse pas de nous répéter, sur un ton qu'on voudrait plus varié: «Soyons religieux, mais surtout soyons libres, libres même de n'être pas religieux du tout, si cela nous plait.» Car, avec la liberté telle que la conçoit ce libéral immense, la religion ne peut plus être que la liberté de n'avoir pas de religion. De tous les _dilettanti_ de liberté, nombreux en ce siècle, Taillandier est, sans contredit, un des plus ardents et des plus exigeants que nous ayons connus. En voulez-vous la preuve? Vous aviez cru peut-être avec nous que nous avions la liberté religieuse en France. Eh bien, non! selon Saint-René Taillandier, nous ne l'avons pas... Hein! quel amateur!
Nous n'en avons guères qu'un piètre fragment, un à peu près insuffisant. Rien de plus.--Mais ce que nous en avons déjà pourra servir à nous en faire avoir encore; et c'est là le but grandiose auquel le devoir ou l'honneur du XIXe siècle est de pousser de toutes ses forces réunies. Chose plus difficile à accepter! c'est aussi--toujours selon Taillandier--le devoir du christianisme lui-même. Le christianisme doit établir la liberté contre sa propre personne, et il n'est même le christianisme _vrai_ qu'à ce prix. Ne riez pas, et ne croyez pas que Saint-René Taillandier, qui écrit cela, soit un ennemi du christianisme! Non pas! C'est un ami plutôt.
Il diffère par un point de Saisset. Il ne se contente pas de saluer avec un respect froid cette religion qui passe (on l'espère bien), et qu'on ne salue que parce qu'on croit qu'une fois passée elle ne reviendra plus et que la philosophie pourra s'installer à sa place. Lui, Taillandier, s'agenouille encore devant elle... Critique doux, simple professeur de littérature en province, il n'a pas l'ambition du sacerdoce philosophique. Il ne demande pas mieux que de rester chrétien et tranquille,--l'unique chrétien, je crois, de la _Revue des Deux Mondes_. Mais, pourtant, c'est à la condition que le christianisme se conduira bien, c'est-à-dire ira se relâchant chaque jour un peu plus dans une liberté indéfinie. Tel est le christianisme, l'_idéal_ de christianisme de Saint-René Taillandier, et à la _Revue des Deux Mondes_, qui, comme on sait, est rédigée par une société de ménechmes, c'est son originalité.
II
Il n'en a pas d'autre, en effet. Il écrit comme on écrit dans cette maison-là, avec la gravité pesante, grise et uniforme qui n'y distingue personne. Il a ce gros style qu'on appellera dans cinquante ans _style Revue des Deux Mondes_, comme on dit le _style réfugié_, ce style que chacun met sur sa pensée à cette revue et qui ressemble à une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos.
Saint-René Taillandier est déjà un des anciens de la maison et de la casaque. Pendant que les talents qui fondèrent l'une et rejetèrent l'autre, et qui avaient trop de personnalité et de vie pour se laisser grossièrement éteindre, s'en allaient successivement à la file, il resta, et passa maître, les maîtres partis. Il n'avait rien de ce qui avait brouillé les fondateurs de la maison avec un homme qui traitait ses écrivains comme un allumeur de quinquets attaqué d'ophtalmie traite ses becs de gaz, dont il hait et diminue la clarté. Taillandier était, lui, un quinquet fort sage, de lumière modérée, de chaleur sans inconvénient; enfin il était comme il fallait être pour vivre éternellement dans le clair-obscur de l'endroit. Chose importante! il réussissait dans l'ennui. En talent, il était le billon dont Gustave Planche était la monnaie blanche. C'était du Gustave Planche tombé dans de l'allemand, une vase terrible et de laquelle on n'a jamais pu le sortir! S'il n'y avait pas d'Allemands au monde, on peut se demander ce que serait Saint-René Taillandier. Il est bien probable que nous serions privés de ce grand homme. Aujourd'hui, les connaissances que son livre atteste sont, comme toujours, des importations d'Allemagne, sur lesquelles ne rayonne jamais l'aperçu qui les nationaliserait.
La seule chose en propre qui appartienne donc à Taillandier, c'est son christianisme _libre_, lequel ne lui a pas coûté grand'peine, puisqu'il n'est, dans une tête ouverte à toutes les choses vagues, que la notion confuse d'une liberté sans limites. Ce christianisme sans gêne est fort au-dessous d'un protestantisme quelconque, car le protestantisme a des liens qui l'embrassent et qui le retiennent en des communions déterminées, et comme le catholicisme, mais avec moins de bonheur et de facilité que le catholicisme, il a toujours essayé de défendre son unité, sans cesse menacée et faussée d'ailleurs par son principe même. Non! Taillandier n'a pas l'honneur d'être protestant, ou, s'il l'est, car tout le monde qui désobéit peut l'être, c'est un protestant sans doctrine, comme il est un philosophe sans philosophie, comme il est un fantaisiste sans invention, et l'introduction de son livre d'_histoire et de philosophie religieuse_ nous met particulièrement au courant de cette fantaisie sans puissance.
Dans cette introduction, en effet, Taillandier, qui a la prétention de remuer ses petites idées générales tout comme un autre, s'efforce de résumer et de bloquer celles qu'il a dispersées dans les _articles_ de son livre, et, comme ici nous n'avons pas de romans allemands à exposer ou des cancans d'érudition allemande à faire, nous montrons mieux ce que nous sommes par nous-même dans cette introduction, d'une clarté tout à la fois innocente et cruelle. Quand on a lu ce triste et traître morceau, impossible de se méprendre sur l'incurable faiblesse d'esprit d'un homme qui a osé écrire au front de son livre les mots d'_histoire_ et de _philosophie religieuse_, et qui, précisément dans ces deux grands ordres d'idées, ne procède que par sophismes vulgaires, et a démontré qu'il n'y avait en lui que la pauvreté de l'erreur.
Saint-René Taillandier a repris une millième fois la thèse maintenant abandonnée de tout ce qui a quelque ressource de discussion dans la pensée, cette distinction banale de l'avocasserie philosophique d'un christianisme du passé mis en contraste avec le christianisme de l'avenir. «Le christianisme du passé est judaïque,--dit-il insolemment pour les juifs, nos ancêtres, et pour nous;--il est judaïque parce qu'il prétend maintenir, sans hérésie, sans atteinte à la tradition, l'intégrité de la croyance.» Et pour légitimer cette affirmation, qui, vous le voyez, se détruit seulement en s'exprimant, et prouver qu'il est de l'essence de la vérité éternelle d'être moins forte que le temps et de changer avec lui, après avoir posé le principe faux du changement nécessaire il le complète en l'appuyant sur des affirmations historiques d'une égale fausseté.