Philosophes et Écrivains Religieux
Part 25
Telles sont les qualités et les défauts de l'_Imitation_, que nous retrouvons aujourd'hui, avec des qualités qui s'ajoutent aux siennes, dans cette langue aimable de l'_Internelle Consolacion_, bien préférable, selon nous, au latin décharné et abstrait de l'original. La langue du XVe siècle, plus étoffée, plus concrète, plus vivante enfin, a un mouvement, une mollesse et des images que l'ascétique auteur de l'_Imitation_ se serait peut-être interdites comme un péché et qui ôtent à sa pensée sa rigidité et la frigidité monacales. Comme on voit tout ce que l'on veut dans les livres qu'on aime, l'imagination de ceux qui sont épris de l'_Imitation_ y a mis aussi de la tendresse; mais il n'y en a pas plus que dans tous les livres d'oraison, et même il y en a beaucoup moins. On a pris le ton du genre pour une qualité individuelle du livre et de l'auteur.
Eh bien, dans la langue de l'_Internelle Consolacion_ s'est coulée cette tendresse absente et cette grâce chaste dont le livre manquait primitivement! La pensée droite et byzantine du moine a trouvé une draperie flottante qui lui va bien. Il n'en est que mieux à genoux sur sa dalle d'y traîner cette robe à longs plis... Ici donc, et pour la première fois, voici une traduction qui ajoute à la valeur de l'original. L'écrivain de l'_Internelle Consolacion_, qui a partagé la destinée de l'auteur de l'_Imitation_ (l'anonyme convenant, comme le silence de leur règle, à ces hommes humbles qui ne vivaient, comme disent les saintes chroniques, que sur la montagne de l'éternité, _in monte æternitatis_), l'écrivain ignoré de l'_Internelle Consolacion_ ne s'est point attaché à la glèbe du mot à mot de son auteur. Il n'en a pris que l'esprit même et l'a vêtu comme un pauvre qu'on veut réchauffer. Avec sa langue feuillue et abondante il s'est roulé autour de la pensée simple et nue de l'original, et il a fait de cette pensée sèche ce que la guirlande de pampre et de vigne fait d'un thyrse qui, primitivement, n'était qu'un bâton.
V
Ainsi, nous n'hésitons point à le répéter, de toutes les traductions qui ont été faites du livre de l'_Imitation_, et elles sont nombreuses,--depuis celle du chancelier de Marillac, rééditée de nos jours, et dans laquelle on a une naïveté bien inférieure à celle de la traduction du XVe siècle, jusqu'à celle que s'imposa Lamennais (il était chrétien alors), pour mortifier, je crois, son génie,--la meilleure, celle-là qui complète le mieux son auteur en le traduisant, est celle que d'Héricault et Moland nous ressuscitent. Toutes les autres ne valent pas le texte, parce qu'elles veulent seulement nous le donner. Malgré le succès qui s'est attaché à l'entreprise de Lamennais, comme s'il était de la destinée de l'_Imitation_, ce livre heureux, de créer des succès à ses traducteurs eux-mêmes, combien n'avons-nous pas souffert de voir le génie éclatant et sombre de l'auteur de l'_Indifférence_ se débattre dans un genre de travail si antipathique à sa nature! Le parti qu'il a pris d'être simple en traduisant cette simplicité l'a fait verser dans ce que nous appelons l'inconvénient de l'_Imitation_, c'est-à-dire la métaphysique.
S'il en est ainsi de Lamennais, que pouvons-nous dire de Beauzée le grammairien, et de Le Maistre de Sacy le janséniste! Quant à Corneille, ce n'est pas un traducteur, quoiqu'il ait voulu l'être: c'est Corneille. Il y a des choses cent fois dignes de l'auteur de _Polyeucte_ dans sa paraphrase, mais c'est précisément pour cela qu'il ne traduit pas ce livre d'ombre, fait par une ombre qui n'a qu'une voix comme un souffle,--la voix de l'esprit,--et qui semble sortir d'un _in pace_. Le génie de Corneille déborde tout, et l'agrafe de son vers ne le retient pas même à son auteur. Évidemment cet homme-là n'est pas fait pour suivre. L'écrivain quelconque de l'_Internelle Consolacion_ déborde aussi son texte, mais il ne le transforme pas, il ne le transfigure pas avec cette toute-puissance qui fait qu'il n'y a plus là que du Corneille. Il l'orne, il l'atourne, il l'amollit, il lui communique de certains charmes; mais il ne le dévore pas, comme Corneille, pour en jeter, après, les cendres aux vents.
VI
Les éditeurs actuels de l'_Internelle Consolacion_, Charles d'Héricault et Moland, connus déjà par des travaux d'une érudition qui ne se contente pas de rechercher, mais qui pense, ont fait précéder leur travail d'une Introduction très fermement écrite, dans laquelle ils ont agité toutes les questions littéraires qui se rattachaient, soit à l'_Imitation_ elle-même, soit à l'_Internelle Consolacion_ qui en est sortie. Quoique touchées en bien des points avec compétence et sagacité, ces questions n'ont pas cependant été amenées par les spirituels éditeurs au point de lumière qu'ils auraient souhaité et qu'une critique plus minutieuse que la nôtre pourrait exiger. Nous sommes, nous, très coulants sur ces sortes de questions: quel fut l'auteur de l'_Imitation_? quel fut l'auteur de l'_Internelle Consolacion_? ces deux anonymes.
Pourvu que nous ne tombions pas dans le système rasé de bien près par les éditeurs, à la page 14 de leur Introduction, dans cette immense bourde allemande, qui a décapité Homère et qui répugne à la constitution même de l'esprit humain, que nous importe de savoir si l'auteur de l'_Imitation_ s'appelait A. Kempis ou de toute autre réunion de syllabes! C'est une question de bal masqué. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fut un moine, comme Homère fut un poète, un moine dont l'individualité n'eut probablement de nom que devant Dieu, et ce qu'il y a de certain encore c'est que ce ne fut point Gerson, malgré la croyance des éditeurs, mêlée pourtant d'un invincible doute. Gerson, à notre estime, ne fut ni l'auteur de l'_Imitatio Christi_ ni celui de l'_Internelle Consolacion_. Les germanismes du texte latin le prouvent suffisamment pour l'_Imitation_, et, pour l'_Internelle Consolacion_, le génie de Gerson lui-même, qui n'eut jamais le moelleux et le laisser-aller du livre délicieux remis en lumière aujourd'hui.
Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, à ce qu'un peu de mystère et de l'esprit du moyen âge restent sur ces points en litige. Le génie du moyen âge est essentiellement silencieux. Ces hommes, qui vivaient les yeux au ciel ou baissés sur la poussière de leurs sandales, se souciaient bien de cette bavarderie qu'on appelle la gloire et des commérages que l'avenir devait faire, un jour, sur leur tombeau!
FIN
TABLE
DÉDICACE V
PRÉFACE VIII
Saint Thomas d'Aquin 1
Jean Reynaud 12
Donoso Cortès 29
Saisset 45
Saint-René Taillandier 59
Jules Simon 73
Vera 86
Du mysticisme et de Saint Martin 99
L'abbé Mitraud 117
Ernest Renan 133
Gorini 161
Doublet et Taine 175
Pascal 189
Auguste Martin 203
Buffon 217
Saint-Bonnet et le Père Daniel 233
Le P. Lacordaire 249
Montalembert 265
Philosophie positive 279
Philosophie politique 297
P. Enfantin 311
Le P. Ventura 323
Le docteur Tessier 337
Flourens 351
Eugène Pelletan 365
Saint Anselme de Cantorbéry 381
L'Internelle Consolacion 397
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Note du Transcripteur
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont ete corrigees L'orthographe d'origine a ete conservee et n'a pas ete harmonisee. Certaines parties de chapitres ont été renommées afin de respecter l'ordre chronologique et faciliter la lecture:
P 158 partie V dans l'original, renommée VII, P 165 partie I dans l'original, renommée II, P 189 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, P 196 partie I dans l'original, renommée III, P 212 partie VI dans l'original, renommée IV, P 265 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, P 297 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, P 323 renommée I, numérotation inexistante dans l'original, P 334 partie VI dans l'original, renommée V, P 335 partie VII dans l'original, renommée VI, P 408 partie IV dans l'original, renommée VI.