Philosophes et Écrivains Religieux

Part 24

Chapter 243,778 wordsPublic domain

Et, en effet, au simple point de vue de la tactique, après toutes les injustices et toutes les ignorances du XVIIIe siècle, n'était-il pas habile et spirituel tout ensemble d'enrégimenter jusqu'aux saints sous la bannière de la philosophie? Mais nous irons plus loin. Si ce n'était pas là une simple tactique, s'il était vrai, s'il était réel, que la métaphysique d'un saint, et, par exemple, de saint Anselme, eût des racines secrètes, inévitables, nécessaires avec toute cette métaphysique transcendante qui doit un jour remplacer, par la clarté de l'idée pure, le demi-jour des religions, une telle analogie, une telle rencontre ne serait-elle pas encore meilleure à montrer, à démontrer, à proclamer de toutes les manières possibles, comme une de ces preuves, grosses de bien d'autres, qu'on jette dans les esprits déducteurs et qui y doivent devenir fécondes? Quand un théologien protestant comme Hasse, quand un hegelien nettement accusé comme Franck, quand un rationaliste comme Bouchitté, quand enfin Rémusat, prennent à partie la métaphysique de saint Anselme, la commentent tour à tour et l'interprètent, ils savent bien ce qu'ils font et ils font bien. Il faut être assez impartial pour le reconnaître. Ni les efforts de Moehler, le théologien catholique qui s'est occupé, dans un autre but, de la métaphysique de l'illustre archevêque, ni les petites chicanes d'une revue estimable (la _Revue de Louvain_), qui prétendait et montrait plaisamment un jour que Rémusat n'entendait pas même le latin du texte qu'il traduisait, ne nous feront perdre de vue la vérité dans cette question de la métaphysique de saint Anselme. Or, la vérité, la voici! C'est que saint Anselme, par cela même qu'il se détournait de la théologie vers la métaphysique, posait au XIe siècle, dans l'innocence et la sécurité de sa foi, les problèmes que la métaphysique agite depuis qu'elle existe sans les résoudre, et que, les posant nécessairement comme les métaphysiciens les posent, il était justiciable des métaphysiciens, et qu'ils ont eu parfaitement le droit de dire comme ils l'ont dit dans quelle mesure ils admettaient sa pensée et dans quelle mesure ils ne l'admettaient pas. Ainsi, pour revenir à Hegel, Hegel a eu le droit d'écrire cette arrogante réserve: «Il ne manque à l'argument de saint Anselme que la conscience de l'unité de l'être et de la pensée dans l'infini», et Rémusat a eu le droit aussi, à la fin de son ouvrage, de reprendre l'argument du _Prologium_ afin de le purifier de tout spinozisme et de lui donner cette valeur philosophique que nous avons indiquée, et qui serait si grande si elle n'était pas chimérique, à savoir: le rationalisme du principe sans le panthéisme de la déduction!

Mais si Rémusat a eu le droit d'agir ainsi dans son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, a-t-il réussi? Et il y a plus: pouvait-il même réussir? Ce n'est pas assurément en passant qu'on peut traiter comme il le faudrait de la vérité absolue ou relative de toute philosophie, de cette science qui n'en est pas une, car elle se cherche éternellement sans se trouver. Seulement, pour tous ceux qui ont touché à ces questions dévorantes, on sera suffisamment fondé à affirmer que ce n'est pas la métaphysique, qu'elle s'appelle des plus beaux noms que le génie ait eus dans l'histoire, qui peut combler l'abîme existant entre l'homme et Dieu et tracer pour l'homme un chemin au-dessus de ce gouffre. Nous avons dit plus haut: Toute philosophie gît dans une seule question: l'existence de Dieu en face de l'existence du monde. Et il serait aisé de montrer que quelque solution qu'on adopte sur cette question,--et toutes peuvent se ramener à deux principales,--en d'autres termes, soit que Dieu et la matière soient congénères, soit que Dieu l'ait tirée de lui-même, le panthéisme inévitable et menaçant revient toujours. Eh bien, si tel est le résultat que donne la réflexion de l'homme livrée à elle-même sur ce problème fondamental, il n'y a plus qu'à repousser loin de soi la métaphysique comme chose vaine, tout au moins, quand elle n'est pas dangereuse, et à revenir à l'enseignement, à l'autorité, à la révélation surnaturelle, à tout ce que la philosophie appelle dédaigneusement le mysticisme; car le mysticisme seul est assez fort pour répondre quand le rationalisme reste muet! En se limitant dans l'ordre des choses naturelles, la science de Dieu n'existe pas à proprement parler; car pour qu'une science soit, il faut en connaître tous les termes, et Dieu, c'est le terme infini. Mais la croyance en Dieu scientifiquement doit être, parce que si cette croyance n'était pas, aucune explication ne serait possible, et que rien de ce qui ne serait pas Dieu ne s'entendrait. Quand saint Anselme posait l'argument purement métaphysique, le théologien, le moine inspiré lâchait donc la réalité pour courir après l'ombre. Il entrait dans le domaine des discussions humaines, fatalement entrecoupées de ténèbres et de lueurs flottantes, et il y apportait son génie. S'il n'ébranla pas en lui les robustes certitudes de sa foi, c'est que le saint préservait l'homme des doutes du métaphysicien; mais si le danger ne fut pas pour lui, il est pour d'autres, à cette heure et dans un siècle où l'obéissance en toutes choses cherche vainement des saint Anselme, qui foulent aux pieds leur propre pensée lorsqu'il s'agit d'obéir.

Ainsi le saint, l'homme de la foi et de l'obéissance, voilà le grand côté de saint Anselme, qu'un historien qui n'eût pas été philosophe aurait fortement éclairé. Si Rémusat s'en était tenu, pour les besoins d'une cause qui est la sienne, à un commentaire sur les dissertations métaphysiques du grand abbé du Bec, nous n'aurions rien à ajouter à ce que nous avons dit de ce commentaire. Mais Rémusat n'a pas seulement été philosophe dans son livre; il a essayé d'être historien. Il n'a pas écrit une biographie intellectuelle du penseur et replacé, après coup, les idées de l'homme sous le jeu de ses facultés, bien étudiées et par l'étude redevenues vivantes, pour voir comment ces idées s'étaient formées, développées et fixées dans l'action et sous la pression de ces facultés. Il n'a pas fait pour saint Anselme ce que Maine de Biran a fait pour Leibnitz. Non. Il a aimé mieux prendre l'homme tout entier, dans le multiple ensemble de sa vie, et à sa place dans tous les événements de son temps, et il a écrit un ouvrage qui n'a pas pour titre unique le nom d'Anselme et qui est aussi le tableau de la vie monastique et politique au XIe siècle. En cela Rémusat a eu raison. On ne saurait blâmer sa méthode. Il a cédé à un instinct juste. Si, du temps de Leibnitz, en effet, et après Leibnitz surtout, l'homme se spécialise chaque jour davantage et peut s'abstraire de tout ce qui n'est pas sa pensée et le mouvement extérieur de sa pensée, il n'en était point ainsi au moyen âge, où la société tenait bien plus d'espace que l'homme,--mère aux bras puissants dans lesquels l'homme se tassait, et, si grand qu'il fût, paraissait petit! Mais si Rémusat a eu raison d'écrire l'histoire du temps de saint Anselme pour mieux comprendre saint Anselme, peut-on avouer qu'il l'ait compris? Franchement, quand on a lu attentivement son travail, peut-on dire que le métaphysicien, avec les grêles propositions de son analyse habituelle, ait vu réellement ce mâle XIe siècle, qui demanderait tant de vigueur de génie et de largeur d'appréciation? Non! certainement! Parler des hommes et des choses d'une époque avec cette politesse qui est l'uniforme des hommes d'État et un uniforme qui ne cache pas une bravoure, avec ce respect des faits accomplis qui est le caractère de l'école dont Rémusat est sorti, n'est pas plus comprendre cette époque que toucher un objet avec l'extrémité des doigts n'est le saisir et le soulever!

Saint Anselme vivait dans un temps où le catholicisme n'était plus seulement un ensemble de nobles et pieuses aspirations vers le bien et vers le ciel. Hildebrand, ou Grégoire VII (car il est si grand, cet homme, que la gloire le connaît sous tous ses noms), avait fait du catholicisme le plus organisé des gouvernements. Du temps d'Anselme également, les Croisades avaient opéré le rapprochement des tendances religieuses de l'Europe et de son premier intérêt terrestre. Grâce à cette théocratie que Rémusat condamne dans son livre, par la raison _très philosophique_ que l'opinion de l'Europe moderne, qui a la tête déformée par les philosophes, lui est en ce moment hostile, l'influence du monde chrétien avait pris le monde musulman et pénétré l'Asie et l'Afrique. C'étaient là des faits prodigieux! Une individualité aussi élevée que celle de saint Anselme devait se rattacher à ces faits, et elle s'y rattachait, non pas en vertu de son génie qui l'antidatait de plusieurs siècles, mais en _vertu de ses vertus_. Saint Anselme était lié au grand et décisif mouvement du progrès catholique par ce qui se nomme, entre chrétiens, la sainte vertu de l'obéissance. Chassé de son palais épiscopal, dans les troubles religieux et politiques de son pays, saint Anselme ne se consola pas seulement de ce revers: il fut heureux de ne plus être désormais _condamné_ à commander aux autres. Pour s'exercer, gymnastique sublime! à cette vertu si profondément sociale de l'obéissance, saint Anselme, respecté par le pape, saint Anselme, le primat d'Angleterre, prit un simple moine pour maître, et, le croirez-vous, esprits de nos jours? ce moine lui prescrivait le nombre de fois qu'il devait se retourner dans son lit. Rémusat a trop d'esprit pour insulter à cette surhumaine humilité, que Voltaire aurait traitée... nous savons comment; mais, sous le sérieux indulgent qu'il garde, Rémusat ne cache pas autre chose que la vue mesquine et erronée d'un philosophe qui comprend tous les préjugés d'un siècle et d'un grand homme, et qui ne les leur reproche pas. Tant de bonté ne nous fera pas hésiter cependant. Au fond, l'intelligence profonde de la double grandeur du temps et de l'homme lui échappe. Il n'a pas l'appréciation de cette obéissance qui, à partir de Grégoire VII et des Croisades, fit triompher la foi dogmatique, et, on peut le dire, organisa politiquement la religion. L'action de la foi par l'obéissance est humainement, si on peut risquer l'expression, la physique du catholicisme. La véritable gloire de saint Anselme est d'avoir donné à tous les fidèles de son temps, du haut d'une position qui leur imposait et les entraînait, l'exemple du respect de l'obéissance poussé jusqu'au fanatisme, mais à un fanatisme pour la première fois désintéressé. Or, quand un homme personnifie en lui cette physique du catholicisme, l'_instrumentum regni_ par lequel il s'est constitué et a gouverné, n'étudier dans cet homme que le travail de son esprit appliqué aux stériles contemplations de la métaphysique, c'est prouver assurément qu'on est un métaphysicien, mais c'est aussi découvrir en soi la pente fatale à ne voir que les petites choses, quand il y a les grandes à côté. Chétive organisation du regard! La myopie vaudrait mieux, car la myopie ne scinde rien, et c'est ce qui est grand qui, d'abord, la frappe. Rémusat a-t-il jamais eu la faculté des esprits nets et droits qui vont de prime saut aux réalités importantes? Nous ne savons. Mais s'il l'a eue jamais, il l'a bien perdue dans les études microscopiques d'une philosophie qui analyse l'homme dans les moindres nuances de son ondoyante personnalité. Et il est permis, on en conviendra, de s'étonner qu'un homme qui fut ministre autrefois s'imagine probablement, sinon de reprendre le gouvernement qu'il a perdu, au moins l'influence dans les esprits, qui est du gouvernement aussi, en traitant de la résurrection de systèmes philosophiques au XIe siècle. Systèmes qui mourront et ressusciteront plus d'une fois encore si les hommes doivent s'occuper longtemps de ce que les philosophes appellent des vérités éternelles, lesquelles n'ont d'éternel, peut-être, que leur inutilité!

L'INTERNELLE CONSOLACION[63]

I

Voici un de ces ouvrages que la critique n'est pas obligée d'ajuster, en se pressant, au passage. Un pareil livre ne passe pas. Il existe depuis 1441 à peu près, et il est bien probable qu'il vivra autant que le sentiment du christianisme qui l'a inspiré et que le sentiment de la langue charmante dans laquelle il a été traduit. C'est le livre de l'_Internelle Consolacion_[64], sorti au XVe siècle de l'_Imitation de Jésus-Christ_. Traduction, imitation, paraphrase de cet ouvrage célèbre, dans la langue naïve et prime-sautière que le moyen âge a créée, ceci, tel qu'on nous l'exhume et tel que Charles d'Héricault et Moland le publient, nous paraît supérieur, non seulement à toutes les traductions que l'on a faites, depuis, de l'_Imitation_, mais, le croira-t-on, et n'est-ce pas là une de ces choses qui vont paraître d'une singularité un peu forte à beaucoup d'esprits? supérieur au texte même si vanté de l'original.

[63] _Pays_, 11 mai 1858.

[64] P. Jannet.

En effet, l'_Imitation de Jésus-Christ_ est regardée presque par tout le monde comme un incomparable chef-d'oeuvre. Ce livre de moine, écrit dans le clair et profond silence d'une cellule, a rencontré la gloire, cette fille de la foule et qui passe comme sa mère (_sic transit gloria mundi_), mais qui, pour lui, s'est arrêtée. Ce n'était pas assez. De la gloire à la popularité, il n'y a que quelques marches... à descendre. De glorieux, le livre est devenu populaire. Et ce n'était pas assez encore: il a pris les colossales proportions d'un lieu commun.

Or, le lieu commun, cette chose respectée, c'est la gloire devenue momie, c'est son embaumement pour l'immortalité, et qui y touche semble faire du paradoxe et du sacrilège. Nous l'oserons pourtant aujourd'hui, puisque l'occasion s'en présente. Nous oserons regarder dans cette gloire pour en chercher le mot, s'il y en a un au succès d'un livre universellement accepté par les gens pieux, et même par les impies.

Les chrétiens, qui veulent, eux, imiter Jésus-Christ, n'ont pas travaillé seuls à ce succès. Les philosophes, qui n'ont pas précisément la même visée, y ont travaillé autant que les chrétiens. Étaient-ils vaincus par le charme qui s'exhalait de ce livre d'une simplicité si pénétrante? Quelques bonnes âmes un peu badaudes l'ont cru peut-être; mais non! ils n'étaient pas vaincus.

II

C'est Fontenelle, cette belle autorité religieuse et même littéraire, qui a écrit le mot fameux et qu'on cite toujours quand il est question de l'_Imitation_: «L'_Imitation_ est le premier des livres humains, puisque l'Évangile n'est pas de main d'homme.» Seulement, rappelons-nous que quand il grava cette ingénieuse inscription lapidaire pour les rhétoriques des temps futurs il s'agissait de la traduction de monsieur son oncle, le grand Corneille, et que, sans cette circonstance de famille, l'_Imitation_ lui aurait paru moins sublime. De plus, avec tout son esprit, Fontenelle disait deux bêtises dans son mot fameux, si ce n'est trois, ce pauvre Tircis!

D'abord, l'Évangile n'est point écrit des mains de Jésus-Christ, mais de la main de saint Mathieu, de saint Luc, de saint Marc et de saint Jean, et, d'ailleurs, Jésus-Christ était aussi un homme. Inspirés, oui! martyrs plus tard, c'est-à-dire témoins, les évangélistes ne sont que des hommes... inspirés! et par ce côté le mot de Fontenelle est pourpré et faux comme l'est un madrigal. Il n'en était pas un pourtant;--c'était une précaution. On sait s'ils s'entendent en précautions, messieurs les philosophes!

Fontenelle, impie et lâche comme toute la secte qu'il précédait et dont il est un des ancêtres, écrivait alors Mero et Énégu, ou Rome et Genève, et le sournois se préparait, avec son mot sur l'_Imitation_, un bouclier contre Louis XIV et la régence. Saint-Évremond, qui ne valait pas mieux que Fontenelle par la moralité réfléchie ou par la moralité instinctive, mais qui lui était très supérieur par le talent, Saint-Évremond était plus hardi;--mais il était en Angleterre, cet asile contre la France toujours.

III

Mais, faux par l'accessoire, le mot est faux aussi en lui-même. L'_Imitation_ n'est point et ne saurait être le premier des livres humains, car il n'est pas humain de confondre la cité domestique et la cité monastique comme le faisait le vieux Tircis, qui ne comprenait pas plus l'une que l'autre, et comme le feraient tous ceux qui ne verraient pas que l'_Imitation_ est une oeuvre exclusivement monacale. Pour qui la lit, en effet, avec le genre d'esprit et d'attention qui pénètre les livres, celui-ci, pâle, exsangue, d'un amour exténué, avec son expression bien plus métaphysique que vivante, s'adresse formellement et essentiellement à des moines, tournant le dos au monde proprement dit, voulant rendre le correct plus correct, proposant--et il ne faut pas s'y tromper! car la méprise serait grossière,--la vie parfaite et de conseil, et non pas la vie de précepte. Si l'on avait dit de l'_Imitation_ qu'elle était le premier des livres de moines, l'erreur eût été moindre; mais ce n'eût pas été le vrai encore.

N'y eût-il que la grande sainte Thérèse,--et il y en a d'autres,--il est des mystiques d'un ordre bien plus translucide, bien plus embrasé, bien plus enlevant que l'auteur de l'_Imitation_, quel qu'il ait été... On dit même, chose étrange et assez ignorée! que son mysticisme ne parut pas toujours sûr à Rome. Un jour on l'y a signalé comme inclinant vers l'erreur qui s'est appelée Jansénisme, sur cette terrible question de la nature et de la grâce. Mais le succès couvrit tout de son bruit, et il n'est pas jusqu'au nom du chancelier Gerson, sur le compte duquel on mit ce livre d'ascétisme doux, qui ne dut lui être une fière réclame,--comme nous disons maintenant,--après le deuxième concile de Constance. C'est à lui encore aujourd'hui, à Jean Gerson, dont ils ont fait un grand portrait, trop flatté, dans leur introduction, que Ch. d'Héricault et Moland attribuent l'honneur de ce livre, malgré les germanismes qui révèlent évidemment une autre main.

Du reste, ce nom même était inutile. Rigoureusement parlant, le ton seul du livre suffisait pour expliquer son succès, car le monde est pour les livres ce qu'il est pour les hommes. Il ressemble à l'ombre du poète persan: fuyez-le, il vous suit; suivez-le, il vous fuit. Et voilà pourquoi surtout le monde s'est précipité, sans l'atteindre, vers cette ombre vague de moine blanc masqué jusqu'aux yeux de son capuchon, et qui fuit tout là-bas, dans les entre-colonnements d'on ne sait plus quel monastère! L'ombre blanche est restée pour jamais une ombre fuyante. Quelles que soient les raisons d'affirmer la personnalité de l'auteur de l'_Imitation_, elles ne sont pas telles cependant qu'on puisse les admettre en toute certitude, et cet inconnu que quelques-uns appellent Jean Gerson, d'autres A. Kempis, d'autres encore Jean Gersen, abbé de Verceil, n'en est pas moins toujours un anonyme de l'histoire. On ne l'a point assez remarqué, le monde, cet ennuyé et ce capricieux, aime à la fureur les contrastes. Il aime les langages étranges et étrangers, et cette voix de moine en était une, par son calme même. Le monde, puisqu'il s'agit de son goût pour une oeuvre qui ne fut jamais faite pour lui, lit avec avidité l'_Imitation_ et ne veut pas lire l'Évangile, et les raisons de cela ne viennent pas de l'_Imitation_. L'Évangile est littérairement barbare, parabolique, miraculeux, ardemment imagé, et il ne se comprend bien qu'à l'Église et dans la lumière de l'enseignement sacerdotal, tandis que l'_Imitation_, nous l'avons dit, est métaphysique et décolorée comme le verre d'eau claire qu'on boit sans avoir soif et qui ne nourrit pas davantage. D'un autre côté, comme l'_Imitation_ place la vertu très haut, le monde y applaudit, pour se dispenser d'y atteindre. C'est si haut que c'est impossible, et l'on se rassied dans la vie commode, en jetant à l'idéal intangible le regard le plus tranquillement résigné... à la perte de cet idéal.

Telles sont, en fait, les raisons de cette popularité mondaine d'un livre qui a sa valeur sans aucun doute, mais que l'opinion a exagérée. L'opinion a fait de l'_Imitation_ un livre essentiel, et, sans nier ses mérites raffinés en piété pratique, cela est-il juste, cela est-il sage, à une époque comme la nôtre, où tant d'esprits inclinent, hélas! à se créer une Église sans sacrements et un Évangile sans surnaturel?... Une pareille disposition effraie assez les esprits qui étudient les pentes du siècle pour donner le courage de réagir contre un livre bien plus utile à des ascètes avancés dans la voie de la perfection chrétienne qu'à des gens du monde, vivant dans les réalités et les épaisseurs de ce temps. Nous voudrions poser la question à qui aurait autorité pour y répondre, mais nous ne la résolvons pas. Seulement, si nous n'entrons pas plus avant dans ce point de vue pratique qu'il est impossible de ne pas ouvrir quand il s'agit d'un livre chrétien, il nous reste à connaître le côté littéraire de l'_Imitation_ comme oeuvre humaine, et nous allons l'examiner.

IV

Eh bien, par ce côté-là comme par l'autre, par la forme comme par le fond, l'_Imitation_ n'est pas en rapport avec l'admiration traditionnelle qu'elle a inspirée! Un homme de nos jours, tout ensemble métaphysicien et poète, et dont l'habitude n'est pas de céder aux influences du monde qui l'entoure, a dit de l'_Imitation_ qu'elle avait été laissée sur le seuil du moyen âge pour donner l'envie d'y pénétrer. S'il avait parlé en ces termes de l'_Internelle Consolacion_, dans sa langue artiste et populaire, le mot aurait peut-être été vrai; mais, appliqué au texte latin de l'original, un tel mot n'est plus que poétique. Non! l'_Imitation_ ne traduit pas le moyen âge avec cette puissance qu'il est impossible d'y résister. Cette vignette de l'âme et de Jésus-Christ, qui ressemble à la patiente enluminure des marges d'un missel, n'égale pas, sous son latin de cloître harmonieux et limpide, les figures idéales, mais si profondément touchantes dans leur sainteté émaciée et splendide, de frère Ange de Fiesole (un moine aussi), le plus profond interprète du moyen âge, ni même les lignes expressives et nettes d'Overbeck, aussi loin pourtant que l'homme l'est de l'ange, du monastique Angelico.

Dans l'_Imitation_, rien de pareil. Toute intention y est diminuée. L'Évangile y est sous le précepte, mais comme le feu derrière un écran, comme la vérité derrière un voile, comme le Sinaï derrière un poète sonore et pur. On dirait du Lamartine, maintenu par la règle, avec des adjectifs de moins et une simplicité plus austère. Quant à la profondeur, qu'on a souvent prétendu y voir, ce n'a jamais été qu'un mirage, car ce qu'elle est le moins peut-être, cette conversation intérieure d'un coeur presque vierge dans un coin de chapelle, c'est d'être un livre fouillé et profond. Pour les âmes circoncises qui habitent la thébaïde des monastères, ce qui est dit dans l'_Imitation_ de l'amour et des autres passions humaines peut sembler des découvertes terribles et le coeur humain montré jusque dans ses fondements; mais qui a passé par les vieilles civilisations, qui a lu les moralistes modernes, n'est ni révolté ni surpris de cette balbutie. Ceux qui ont reçu les coups du monde et les morsures du monde, trouvent ce livre sans forte connaissance du fin fond du coeur. Il ne descend pas dans cette vase saignante, et c'est, en somme, un innocent enfantelet de livre, même dans sa conception du péché.