Philosophes et Écrivains Religieux
Part 23
En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les premiers développements humains des sociétés comme Pelletan les raconte ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens, et, malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour expliquer l'homme. Des probabilités, quand il s'agit de l'écheveau brouillé des origines! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à sa honte. Elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume. Elle y a épuisé son effort. Nous avons d'elle toute une bibliothèque bleue de systèmes que l'histoire a balayés de son pied tranquille, comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu'à son front. Pelletan nous les rappelle. Mais, franchement, et pour parler comme lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l'origine du langage le fonds d'idée de Condillac? sur la question du feu d'être au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences naturelles? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons qu'indiquer. Certes! c'est ici le cas ou jamais de citer le beau mot du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les questions premières, la philosophie réduite à elle seule: «La philosophie, comme telle seulement,--disait-il,--est un jeu que l'esprit humain a imaginé pour se désennuyer; mais, en l'imaginant, l'esprit n'a pas fait autre chose que d'organiser son ignorance.»
Et encore y a-t-il moyen de l'organiser plus ou moins solidement, cette ignorance!... Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent de penser sur le développement des sociétés humaines: Aristote, Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d'autres! Aucun d'eux ne s'est contenté des généralités à _fleur d'idées_, et le plus souvent à _fleur d'images_, qui satisfont Pelletan dans sa recherche d'une très difficile vérité. Ils n'ont point fait à si bon marché une philosophie de l'histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux, Pelletan,--lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang bien chaud pour être un métaphysicien, un _oeil retourné en dedans_, comme disait l'abbé Morellet avec une spirituelle exactitude,--pose des lois absolues qu'il tire de tout ce qu'il y a de moins absolu au monde: l'analogie! l'analogie! cette fille trompeuse de l'imagination, qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs. Cette fascination de l'analogie le mène, à travers toute l'histoire, dans l'Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule, partout enfin où le progrès comme il l'entend a glorifié l'humanité. Elle le mène, mais, comme toute fascination, elle l'égare aussi quelquefois. Dans l'impossibilité de refaire un livre sur lequel ici on ne doit que planer du haut d'un examen bien rapide, nous ne pouvons discuter, détail par détail, l'histoire à compartiments de damier que Pelletan a construite dans l'intérêt de ses idées. Sans cela il nous serait facile de montrer, les faits en main, qu'il n'a pas plus creusé dans l'esprit des différentes époques du monde qu'il n'a fouillé, au début, dans les origines et les facultés de l'homme, et qu'en cela trop souvent son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait, d'intention ou d'aveuglement), a donné, en preuve de ses dires, l'apparence pour la réalité et la superficie pour le fond.
Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme Pelletan (et que d'esprits pensent comme lui à cette heure ou du moins inclinent à penser comme lui!), son livre, _Profession de foi du_ XIXe _siècle_[60], est à refaire. C'est un coup manqué dans l'ordre de la pensée. Un symbole de foi s'arrête dans une forme nette, au travers de laquelle on voit l'idée jusque dans ses racines. Une profession de foi--de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible aux facultés mûries du XIXe siècle,--doit reposer sur un enchaînement de réalités incontestables et n'avoir rien de vague, rien d'incertain, rien d'obscur. Pelletan cache plus d'une obscurité sous la couleur de son style, oriental d'éclat, brillant comme les escarboucles du diadème de Salomon, dont il n'a malheureusement pas la sagesse. Pour prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème de l'humanité c'est son progrès incessant, éternel, sans point d'arrêt et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment enflammée du plus brillant des sectaires ou l'enthousiasme ivre d'un Thériaki.
[60] Pagnerre.
Nous sommes dupes des mots qu'on répète. Le progrès incessant et éternel de l'humanité! On entend cela partout, et on l'accepte, comme on accepte tout, à condition de n'y pas trop regarder et de n'y pas trop comprendre. Et pourquoi ne l'accepterait-on pas? Cela paraît si simple à l'esprit et cela est si doux à l'orgueil. Mais, allez! quand on veut élever ce mot à la hauteur d'une démonstration qui force la foi et en moule énergiquement l'expression dans un symbole, il se trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d'abord on ne pensait pas... Et nous ne parlons pas pour nous, qui n'avons ni dans le coeur ni dans l'esprit la même foi que Pelletan, qui ne pensons pas comme lui que le progrès soit l'expansion illimitée de toutes les forces passionnées de l'homme avec toutes leurs excitations et leurs réalisations dans l'État, dans l'art, dans l'industrie, dans les moeurs; mais qui croyons, au contraire, que le progrès c'est la vertu par le sacrifice en vue de quelque chose qui n'est ni dans l'histoire ni dans la vie _visible_ de l'humanité! Pour nous, toute conversion aux idées de Pelletan est impossible, mais nous disons que sa thèse est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels. Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d'augure à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d'une pareille thèse n'échappe pas. L'Allemagne, qui a l'intrépidité des crimes abstraits, l'a révélée depuis longtemps: c'est le détrônement de Dieu par l'humanité, c'est la révolution démocratique contre Dieu. Qu'on ne s'y méprenne pas! on n'a inventé le progrès indéfini que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin de toutes choses. Voilà la portée du système. Seulement, pour insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces conséquences voilées, la main, qui n'est pas très forte, tremble un peu... tâtonne dans les faits qu'elle mêle et se blesse à des inconséquences mortelles. Selon nous, c'est là ce qui est arrivé à Pelletan. Son talent ne l'a pas sauvé. Il s'est pris lui-même à son prisme; le flambeau qu'il portait l'a ébloui. A côté des clartés aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles saigne et meurt un système. Citons-en une seule, en passant: «Il (l'homme)--dit-il--recruta d'abord ces races purement alimentaires, _expiatoires_, qui devaient régénérer l'homme en donnant leur vie pour lui et le _racheter_, par leur sang, de sa pauvreté...» Nous ne discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement, n'est-elle pas un peu compromettante? Quand on a nié la chute et qu'on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il ne faudrait sous aucun prétexte risquer ces mots d'expiation et de rachat, qui feraient, s'il vivait, sourire le terrible Joseph de Maistre de son sourire le plus cruellement indulgent.
Telle est, pour nous, cette _Profession de foi du_ XIXe _siècle_. Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C'est un noble esprit,--on le sent bien quand on le lit,--un de ces esprits «qui ne veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité», et c'est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a inspiré en le lisant. Quant au talent d'écrivain dont ce livre éclate, il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est juste de le reconnaître. Mais qu'importera peut-être à l'auteur? Hélas! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque religieuses du penseur, devient ce génie de la forme qui vous aime et que l'on n'aime plus! Ingratitude de l'intelligence, éprise de l'abstraction et de la découverte, elle reste insouciante pour la forme qui la fera vivre et qui emporte l'idée vers l'avenir sur ses ailes! Peut-être le style de Pelletan est moins pour lui, en ce moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style, dans son ouvrage, est tout. Certes! on peut regretter l'emploi de cette plume, d'une coloration si ardente que l'on dirait un pinceau, mais on n'en saurait contester l'éclat. Il y a plus: avec la sécheresse des âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu'il est impossible à ceux qui n'ont point aboli en eux la faculté de l'enthousiasme de ne pas regretter de voir Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables théories, comme on regretterait de voir la graine de l'encans tomber par terre au lieu d'aller s'embraser sur les trépieds des tabernacles. Pelletan est de cette race d'âmes qui ont le sens mystique en elles, et, selon nous, c'est là une supériorité. Assurément on peut abuser de cette supériorité-là comme de toutes les autres; car c'est une observation qui n'a pas été assez faite, que plus les facultés sont rares et grandes, plus l'usage en peut tourner vite à l'abus, apparemment par la raison qu'il est plus aisé de tomber à mesure qu'on s'élève. Mais, quoi qu'il en puisse être, l'auteur de la _Profession de foi du_ XIXe _siècle_ est un mystique; c'est un mystique dans l'erreur, comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la philosophie, qui a remplacé pour le XIXe siècle le matérialisme du XVIIIe, c'est une espèce de saint Martin du panthéisme. Il veut, comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi scientifique, et il n'y a pas d'âme mieux créée pour la foi intuitive que son âme. Il y a en lui des tendresses de coeur, des forces de sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu personnel, de l'humanité progressive. En vain transpose-t-il Dieu et s'efforce-t-il d'en remplacer l'amour par l'amour de l'humanité; en vain s'enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau reculer les murs, il n'a jamais l'espace qui conviendrait à l'énergie de son âme immortelle. Et si par impossible il pouvait réussir dans sa tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce ciel qu'il croirait avoir abattu sur lui... Le ton des polémiques de journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le coeur sous toutes ces cuirasses, quand il bat fort comme celui de Pelletan. Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie dans le traité _des choses divines_: «J'entends par le vrai quelque chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir.» Mais volontairement, artificiellement, il s'acharne à des démonstrations extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.
Destinée singulière, et moins rare qu'on ne pense, que ce contre-sens suprême entre les idées et les facultés! C'est la seule explication qu'on puisse donner de ce triste phénomène: un homme si bien doué produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée. L'esprit, qu'on a méconnu en soi, s'est vengé!
SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY[61]
Si le talent seul faisait la destinée des livres, nous pourrions nous dispenser peut-être de parler de ce dernier ouvrage de Charles de Rémusat. Le talent dont il brille n'est pas assez éclatant pour porter bien loin les idées qu'il exprime. Mais en fait d'idées, qui l'ignore? c'est moins l'auteur et la force de son esprit qui créent le succès que les circonstances. S'il est vrai, comme le disait Napoléon, que les hommes, grands ou petits, sont fils des circonstances, le mot est encore plus vrai des idées... Flèches lourdes ou légères, aiguës ou émoussées, le vent qui les pousse, l'air qu'elles traversent, le point d'où elles sont ajustées, font plus pour elles que la corde de l'arc qui les chassa ou la main qui les a lancées. Chose singulière! le but vient plus souvent vers elles qu'elles ne vont elles-mêmes vers le but. Et voilà la raison, sans doute, pourquoi il n'est pas d'homme ou de livre, si infime qu'il soit par l'intelligence, qui ne puisse être dangereux. L'imbécillité même, en matière d'idées, n'est pas une innocence; et l'esprit humain est conformé de sorte que la bêtise peut, dans un jour donné, avoir le triste honneur d'être un fléau.
[61] _Saint Anselme de Cantorbéry_, par Charles de Rémusat (_Pays_, 13 février 1853).
Et si cela est d'une manière absolue, si les circonstances ont sur le sort des livres une influence plus grande que le talent qu'ils attestent, on peut assurer qu'à l'heure présente Rémusat est placé dans la situation la plus favorable au rayonnement de tout ce qu'il publie, que ce qu'il publie soit, d'ailleurs, vrai ou faux, médiocre ou supérieur. Son passé, son ancienne élévation ministérielle, ses relations de monde et d'école, son titre littéraire d'académicien, tout, jusqu'à sa position de vaincu politique,--car, en France, c'est parfois une assez belle position que celle-là,--facilite merveilleusement la diffusion actuelle de ses idées et de ses écrits. Il est même à penser que sans cette circonstance de vaincu qui touche la chevalerie française, la Critique, trop spirituelle pour ne pas vouloir être populaire, aurait passé bien vite par-dessus le _Saint Anselme de Cantorbéry_[62] de Rémusat, sujet philosophique et qui ne peut intéresser qu'un très petit nombre d'esprits. Seulement, si elle a touché à cet ouvrage avec une gravité et une considération qui l'honore, elle a été bien payée de sa politesse, car elle a trouvé dans le livre de Rémusat les idées qui lui sont le plus chères, ce rationalisme contemporain qu'on voit partout maintenant, de quelque côté qu'on se tourne, et qu'il nous faut bien appeler par son nom puisque, aujourd'hui, nous avons à parler de philosophie.
[62] Didier et Cie.
Du reste, ce qui diminuait bien un peu le mérite de la Critique, si bienveillante pour Rémusat et pour son livre, c'est qu'elle devinait à l'avance ce qu'un tel livre devait contenir. La forme scientifique des idées que l'auteur y expose pouvait bien ne pas l'attirer avec puissance, mais ces idées, elle les pressentait. En effet, Rémusat a un passé philosophique comme il a un passé politique, et on les connaît tous les deux. Si, dans un temps de scepticisme ou d'éclectisme comme le nôtre, on n'ose pas dire qu'il y ait autre chose dans les têtes affaiblies que des tendances à la place d'opinions, on sait bien au moins à quelles tendances a toujours appartenu la pensée de Charles de Rémusat. Cet élégant nourrisson de madame de Staël qui n'a point épuisé sa nourrice, trop jeune du temps du _Globe_ pour s'asseoir sur le _canapé_ doctrinaire, mais qui s'est tenu sur le tabouret d'à côté, est un de ces esprits non sans mérite, à coup sûr, mais qui manquent de l'espèce d'énergie nécessaire pour donner un démenti à leur vie et renverser dans leur intelligence des convictions fausses, même quand elles y manquent de profondeur. Par la nature de ses facultés, il était destiné à toujours aller devant soi dans le sens de ses premières pentes. Or, c'est ce qui est arrivé. Le _Saint Anselme_ d'aujourd'hui est bien de la même main qui écrivit l'_Abélard_, et, il y a quelques années, cet _Essai de philosophie_ en plusieurs volumes qui, erreurs à part, accusait plus d'aperçus et de verve cérébrale que les livres publiés depuis par l'auteur. La maturité ne porte pas toujours bonheur à tout le monde. L'esprit de Charles de Rémusat a eu la maturité des femmes blondes,--il a passé. A l'époque, lointaine déjà, où Rémusat écrivait son _Essai de philosophie_, il y avait en lui ce pétillement d'idées qui ferait croire à la force d'individualité d'une intelligence; mais ce n'était là qu'une illusion, due probablement à sa jeunesse. En réalité, Rémusat était bien plus pétri par les philosophies qu'il maniait qu'il ne les pétrissait lui-même. Il recevait alors, comme un homme plus grandement doué que lui, Cousin, l'influence de ces systèmes allemands,--barbares de la pensée civilisée et savante,--contre lesquels il n'y a plus maintenant que le catholicisme pour refuge, comme il n'y avait non plus que le catholicisme du temps des barbares matériels! L'unique différence était peut-être que Cousin, avec son ardente sensibilité et l'éclat chaleureux de son esprit, recevait l'impression de la pensée allemande comme une cire bouillante et splendide reçoit l'empreinte dans laquelle jouera la lumière, tandis que Rémusat la gardait comme une cire pâle et tiède, sans cohésion et sans solidité. N'importe! l'un comme l'autre, l'esprit qui vivait le plus comme celui qui vivait le moins, ils devaient si bien retenir en eux la marque de cette philosophie que, malgré le temps, la réflexion et la peur inspirée par des doctrines qui ont fini par donner Arnold Ruge à l'Allemagne et Proudhon à la France, on la retrouve partout en eux à cette heure, aussi bien dans le plus puissant, devenu le plus prudent et qui affecte, pour désorienter l'opinion et n'y pas répondre, de sculpter avec un amour comiquement idolâtre le buste d'une femme sur un tombeau, que dans le plus faible, resté le plus hardi,--puisqu'il est resté philosophe,--s'efforçant vainement, dans son interprétation de la métaphysique de saint Anselme, d'échapper aux conséquences, maintenant dévoilées, de la philosophie qui les a également asservis!
Car tel est le but, sinon atteint, du moins visé, du nouvel ouvrage de Rémusat. Maintenir le fondement de la philosophie rationaliste, de cette philosophie qui n'est pas autre chose que le protestantisme en métaphysique, mais échapper aux conséquences panthéistiques de cette philosophie, devant lesquelles le monde, plus chrétien encore qu'il ne pense, se cabre encore avec effroi, tel est le but que s'est proposé Rémusat dans sa monographie intellectuelle de _saint Anselme_. Pourquoi s'est-il donné un pareil but? A-t-il tremblé, dans sa conscience logique ou dans sa conscience morale, en voyant les conséquences terribles dégagées enfin de ce qu'il crut la vérité si longtemps? Est-ce la chose en soi qui l'a révolté, ou l'effet actuel de cette chose sur le monde qui lui a paru compromettant? Nous n'avons point à faire un travail d'Hercule en sondant les reins ou le coeur des philosophes, ces étables d'Augias humaines. Mais toujours est-il que ce but impossible d'une charte taillée entre un principe et sa conclusion, Rémusat se l'est donné. Très au courant du mouvement d'idées qui s'est produit du côté du Rhin, et modifié par ces idées, c'est par l'Allemagne et sur les pas de l'Allemagne qu'il est entré dans l'étude du moyen âge et de la scolastique. Mauvaise porte et mauvais guide pour y pénétrer! Ce n'est pas l'instinct de la pensée chrétienne qui l'a poussé de ce côté et qui l'a fait aller d'Abélard, de l'hérétique Abélard, jusqu'à l'orthodoxe Anselme. L'Allemagne, curieuse comme si elle n'avait pas d'idées à elle, et personnelle au point de chercher ses idées partout, l'Allemagne depuis longtemps cherchait l'_or_ que Leibnitz avait dit _briller dans le fumier du moyen âge_. Elle l'avait trouvé; mais en mettant la main dessus, comme Galatée touchant Pygmalion, elle avait dit: «C'est moi encore!» Rémusat, plus ou moins hegelien, avait pu lire dans Hegel: «Anselme, dans son célèbre argument de l'existence de Dieu, montra, le premier, la pensée dans son opposition à l'être et chercha à en prouver l'identité.» Après un pareil hommage rendu par le grand théoricien de l'identité de la pensée et de l'être, qui semblait reconnaître dans le saint métaphysicien une paternité éloignée, comment ne pas se préoccuper de cet homme, qui, quoique saint, avait été philosophe, et qui, par Descartes, touchait à Hegel? Rémusat a beau nous dire, avec une intention qui ne trompe personne: «Descartes ne serait pas aisément convenu que saint Anselme fut un de ses maîtres», tout ce qui s'occupe de philosophie n'en sait pas moins que l'argument de saint Anselme sur l'existence de Dieu (et l'existence de Dieu c'est toutes les questions de la philosophie dans une seule) est le même dans le _Monologium_ que dans les _Méditations_. Par la nature de son esprit, par la prétention de son système, par l'isolante force ou faiblesse de son principe: «_Je pense, donc je suis_,» Descartes est l'orgueil de la personnalité solitaire. Avec la hache de son scepticisme il a coupé tous les câbles qui attachent la pensée humaine à la tradition. Robinson intellectuel d'un désert qu'il a fait autour de sa propre pensée, il a voulu créer tout dans le vide qu'il avait creusé. Il est évident qu'un tel homme n'admet ni ancêtres ni prédécesseurs; mais il n'est pas moins évident non plus que si la parenté n'est pas reconnue par la volonté elle subsiste dans la pensée, car si elle n'y était pas, croyez-le bien! les philosophes modernes, plus ou moins issus de Descartes, auraient laissé bien tranquille dans sa niche de saint le grand Anselme de Cantorbéry, et ne lui auraient pas fait cette gloire posthume qu'ils se sont mis à lui faire, moins pour lui encore que pour eux!