Philosophes et Écrivains Religieux
Part 22
Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est _libellée_, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas, qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son _Éloge_ d'Académie ou son _Histoire de l'Académie_, qui était aussi un éloge, bien digne d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames (car les académies sont des dames aussi, quoique composées de plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier moment la grâce et la clarté,--cette grâce de la lumière, ayant été, ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!--alors tout est dit. Il est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il n'est plus que le Céladon, plus _passé_ que ses aiguillettes, d'anciennes bucoliques oubliées,--un pasteur d'Arcadie enterré en Académie.
Mais Flourens, après ses _Éloges_, est toujours Flourens, c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont que la _fleur d'un panier_ très plein et très profond, dans le fond duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.
Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville, Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'oeuvre d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une _Histoire de la circulation du sang_, à travers laquelle le lecteur, et même la lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est un _clair de lune_ de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune limpide! Après cette _Histoire de la circulation du sang_, vous avez _L'Instinct et l'intelligence des animaux_, une question qu'un fils de Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le nom de _Buffonet_ que Buffon donnait à son fils! Puis encore un _Examen de la phrénologie_, très court, comme il convient, le mépris ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus là pour la défendre de sa voix âpre.
Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la chiquenaude a suffi pour _enfoncer_ les _protubérances_; mais il n'en a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le _Livre sur la longévité_! L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé: _De la Vie et de l'Intelligence_, et sur lequel je crois nécessaire de m'arrêter.
III
Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'_Histoire des manuscrits de Buffon_ que Flourens a publiée, nous avons dit que nous reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre: _De la Vie et de l'Intelligence_, qui fait le mieux mention de ces services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est cartésien. A toute page il vante la _Méthode_ de Descartes, et trop, selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel». Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la _Méthode_ de Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc meilleure pour cela?
Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du _moi_, et il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence dans le cerveau, dont il prouva _physiologiquement_ l'unité. Avec sa théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. _Ventrem feri!_ Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le cerveau!
Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec beaucoup de détails dans le livre _De la Vie et de l'Intelligence_, et avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua, et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il établit que l'un était un fait _sensorial_, l'autre un fait _cérébral_, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.
Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu sentir qu'on peut _couper le cerveau par tranches_--et il le coupa--sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau _seul_ perçoit. Enfin, il analysa _expérimentalement_ les facultés, les fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.
Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière raison,--ou, bien mieux!--c'est le dernier fait sous lequel s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de vivre.
Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir, quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et, tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est d'être venu nous les donner!
IV
Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste et de penser plus fin.
Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,--et c'est la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas amusants,--c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens, qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui, la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en était pas plus petit. L'auteur de _la Vie et de l'Intelligence_ n'est donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et les goûter.
Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.
EUGÈNE PELLETAN[59]
Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la science, et qui ne peut plus satisfaire--disent les philosophes--les besoins de foi des peuples actuels.
[59] _Profession de foi du dix-neuvième siècle_ (_Pays_, 1er janvier 1853).
Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat, la profession de foi de Pelletan restera la profession de foi--isolée--de son auteur aux incomparables grandeurs et à la _vérité_ du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y a-t-il là de bien nouveau?
En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les deux pays à idées,--l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,--les hommes qui s'appellent _humanitaires_ n'accepteront, pour l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant. Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science réelle et de profondeur.
C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace. Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir; proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;--en trois mots, reprendre en sous-oeuvre et refaire l'histoire des civilisations successives, de l'homme et de la création, était, n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose. Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait pas, l'audace est déconsidérée.
Qu'on nous permette de l'affirmer! il n'y avait que deux manières de traiter l'immense et difficile sujet qui a tenté Pelletan. Et nous disons deux seules manières, et non pas trois. Ou bien il fallait l'aborder comme nous l'aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul mouvement de civilisation n'a dépassé le christianisme; comme nous qui avons une révélation religieuse primitive, écrite, inébranlable dans ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources nombreuses, toute une exégèse, toute une critique, et une autorité souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d'examen qui ont fini, en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres... qu'elle n'a pas faits. Ou bien il fallait traiter ce terrible sujet résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de plus avant que des textes; comme un philosophe, carré par la base, qui dit fièrement à l'histoire: Tu mens, quand tu n'es pas trompée; tu es trompée, quand tu ne mens pas! Mais alors, résultat singulier, dans le premier cas une telle histoire--impossible à Pelletan, facile peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui admettrait une révélation,--nierait, en détail et en bloc, tout ce que Pelletan admet comme vrai! Elle nierait le progrès. Elle nierait la perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l'humanité on ne sait vers quoi... car le mot n'a pas encore été dit. Du système de Pelletan il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix? à la stricte condition d'avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte pour démentir l'histoire, et c'est là précisément ce que Pelletan n'a pas fait.
Il n'a été ni assez historien ni assez philosophe, et il a voulu être l'un et l'autre. Il n'a pas vu que ce double rôle était incompatible; que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la destinée de l'humanité, l'histoire tuait la philosophie ou que la philosophie tuait l'histoire. Il n'a pas été assez historien; quoi d'étonnant à cela? mais il n'a pas été non plus assez philosophe, et ceci étonne davantage. Sur cette question, que le panthéisme moderne a posée et qu'à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, Pelletan, démocrate, protestant, hegelien plus ou moins, le sachant ou sans le savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il relève,--car si Pelletan n'est pas philosophe, qu'est-il donc? En quelle classe d'esprits le rangerons-nous?... Dans son livre il n'a pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres; car il a des maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d'une psychologie qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais qui les a perdus parce que qui descend dans l'homme sans la main de Dieu ne remonte plus! Pelletan n'invoque point, lui, cette méthode sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l'homme pour mieux juger du but de l'humanité. Avec cette légèreté enflammée d'un poète, qui ne consume rien et qui n'éclaire pas, il parle, au début de son livre, du sentiment et de la raison, _ces deux ailes de l'âme_; mais il n'en décrit pas les fonctions, il n'en montre pas l'origine.
Cependant, la théorie de la connaissance doit forcément s'élever derrière toute philosophie. Il n'y a que nous, les enfants d'une révélation positive, qui puissions nous passer de construire une théorie de la connaissance pour donner de l'autorité à nos assertions. Nous, nous commençons par Dieu l'histoire de toutes choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes dispensés, nous, les hommes du passé et les mystiques, comme nous appellent nos ennemis, Pelletan y est tenu. Eh bien, de cette obligation philosophique il ne se préoccupe même pas! Il affirme et va. Il raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui. Mais, arrivé à l'homme, il brise la Genèse, et l'erreur monstrueuse monte sur les débris de l'hypothèse. La chute, ce cataclysme de l'âme, qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d'un mot, au mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam qui avait la lumière d'une innocence sortie fraîchement, comme un lis, des mains du Seigneur, Adam, dans l'Éden, pour Pelletan, est un _peu plus que les bêtes_, mais ce n'est encore qu'une organisation imbécille dans les rudiments du progrès. Et Ève?--«_Ève eut besoin de sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu._»
Nous citons... mais sans colère. Ne savions-nous pas qu'il devait en être ainsi, qu'il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien ou le mystagogue du progrès? L'erreur a des manières d'attacher le collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après elle. La chute admise, le progrès ne serait plus! Les enfants verraient cela... Seulement, pour rendre son soufflet à l'histoire il fallait rester dans la philosophie, nous donner, d'après la nature de l'homme et l'étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve philosophique de l'impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or, voilà ce que Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu'il n'a pas touchée comme on eût été en droit de l'attendre d'un homme qui a conçu l'idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l'histoire sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans texte pourrait fort bien être un roman.
Et quand on est sorti de la Genèse le roman continue, ou du moins une histoire que rien n'affermit ni ne prouve; qui, lorsqu'elle n'est pas entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas, n'a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être pour donner le doute, pas assez pour donner la foi. Ainsi--pour ne prendre qu'un détail entre tous--où Pelletan a-t-il vu, ailleurs que dans les arrangements de sa pensée ou sur l'échiquier idéal dans lequel il encastre les événements et ploie l'histoire du monde à sa fantaisie, que l'homme fut chasseur avant d'être pasteur, que ce fut le troupeau qui lui donna l'idée de la famille, la chasse et les partages de la proie l'idée de la propriété?... «Le jour où l'homme laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses enfants, et la famille fut fondée.» C'est la phrase même de Pelletan.