Philosophes et Écrivains Religieux

Part 21

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Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des _Études de médecine générale_ est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si grandiosement contre son attelage, l'auteur des _Études de médecine générale_, appuyé sur le front puissant du _Boeuf de Sicile_, oppose fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne, et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie de ces «_derniers Romains_», qui périront probablement à la peine et à l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris, il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!

II

De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple, sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans les chefs-d'oeuvre des artistes, dans les moeurs des classes élevées, pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde, les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion, et ces doctrines sont matérialistes,--immuablement matérialistes,--comme si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la Révolution française!

Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain. Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de moeurs, n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais l'horreur n'a pas monté plus haut que le coeur. La science probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille, afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était quand La Mettrie publiait cette _histoire naturelle de l'âme_ qui fit tant de bruit, et cet _homme-machine_ qui n'en fit pas moins! En ce temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse. Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une sécrétion du cerveau.

Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique, mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat, Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond, que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.

Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis, par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita Cabanis dans ses _Recherches philosophiques_ comme plus tard de Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,--de ces grands spirituels,--il resta au fond de l'enseignement, en s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un reptile, mais il y resta.

Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli, en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau. Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage, et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait: _Quærens quem devoret_, devenu tout à coup d'une prudence antipathique à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer, pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'_ontologie_ qui signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion, de la métaphysique et de la spiritualité.

Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la _guisa di leone_, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est, c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de l'homme, qu'on définit _un mammifère monodelphe bimane_ et rien de plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe, mais comme un résultat, _une propriété dont jouit la matière, sans qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps_», toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des _Études_.

Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de _spiritualiser_ l'instruction et de tenir compte de la magnifique duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme dogmatique--dit-il--ne saurait coordonner les phénomènes physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit, l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus, arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres dans le monde des faits!

III

Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions, en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand! Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,--car, ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées puissantes à établir,--Tessier est une de ces intelligences qui travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant (pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon, il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi sur cette question fondamentale: «Le mot _nature_ vient du mot _nasci_,--dit Tessier avec la simplicité de la lumière,--par conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine du mal.»

Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce vieillard divin,--car l'histoire, pour honorer ce grand observateur, n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil Homère,--avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait, avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de Dieu (_quid divinum_)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit humain!

C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle entraînerait la ruine du matérialisme,--sa ruine définitive, sans que dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion. L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui, elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des noms écrasants, et taisez-vous! «Le noeud de notre condition--écrivait le penseur terrible--prend ses retours et ses replis dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science immense,--la médecine,--ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait si bien un jour ce qu'il avait dit.

FLOURENS[57]

I

Si Flourens n'avait qu'une seule importance,--s'il n'était qu'un savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du même niveau que lui, au moins du même courant d'études,--nous ne nous hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens, heureusement pour lui,--encore plus heureusement pour nous,--n'est pas qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé!

[57] _Oeuvres complètes_ (_Pays_, 7 avril 1860).

Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses _patiti_ inféconds qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur _turcarétisme_, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la science,--cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,--il l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui peuplent les Académies.

Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les oeuvres d'un homme aussi savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on rencontre dans ces oeuvres de particulier, de spécial, de technique, d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits, est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son éloquence, une éloquence à elle,--brusque ou calme, mais carrée, didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et, il faut bien le dire, depuis Fontenelle,--ce léger dans la consistance comme Flourens,--rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer.

En effet, il y a, dès les premières pages de ces _Oeuvres complètes_[58], qui renferment non seulement les découvertes de la science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie, de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément! l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit et créé le _joli_ dans la science, sans la dégrader.

[58] Garnier frères.

Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie expérience, une jolie découverte, une jolie description de physiologie,--toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui, autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se faire manger par les sauvages!

Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours!

II