Philosophes et Écrivains Religieux

Part 19

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Dans l'antiquité, Beauverger nous cite Platon, Xénophon, Polybe, Cicéron, saint Augustin;--mais Platon n'est qu'un poète, et saint Augustin est un prêtre chrétien, ce qui est tout le contraire d'un philosophe. Or Xénophon, Polybe, Cicéron pèsent assez peu en philosophie. Au moyen âge, qu'est-ce que Buridan, Gilles de Rome, Henri de Gand, Marsile de Padoue? Qu'est-ce même, à la Renaissance, que ce Machiavel dont on ne peut dire encore tout à l'heure si, dans son _Traité du Prince_, il a parlé sérieusement ou s'il a raillé? Luther et Calvin sont des fondateurs de religion, des bâtisseurs d'église contre Rome. Ils comptent comme prêtres et non comme philosophes. Mais qu'est-ce que Languet et Hotman? Qu'est-ce que Althusius et Boshorn? Qu'est-ce même que Grotius? Qu'est-ce que Bynkershoek, ce nom qui n'est plus coassé que dans les écoles? Voici Bacon et Descartes, il est vrai, voici Spinoza. Mais le néant revient. Qu'est-ce que Thomas Smith et Thomas Morus, et Sidnay, Needham et Milton, Milton comme philosophe? Qu'est-ce qu'Harrington et son _Oceana_? Qu'est-ce que Howell et sa _Dendrologie_? Qu'est-ce que Hobbes, _l'enfant robuste_ de son système? Qu'est-ce que Ramsay? Nous arrivons au XVIIIe siècle, dont la philosophie n'est plus qu'une négation, une critique de philosophie, qui finit et se renouvelle dans Turgot, Condorcet, Herder, Kant et, Beauverger nous dit: Sieyès. Beauverger a pour Sieyès une admiration très logique, et que l'on comprend très bien venant d'un homme qui croit que la philosophie politique est une des grandes inventions de l'esprit humain; car Sieyès est l'expression la plus concentrée, la plus immobile et la plus dure de la philosophie politique. Certes! quand on descend d'une pareille chaîne d'esprits et qu'on va d'Aristote à... Sieyès, à travers le christianisme, qui, de toutes les manières, fut une révélation, on se demande ce qui aurait manqué à l'humanité, devenue chrétienne, quand elle n'aurait pas eu, pour tracasser ses annales, tous ces gaillards-là?

Elle serait allée son train tout de même. Elle aurait, au fond, à peu de chose près, la même histoire, et ce sillage de quelques erreurs de plus ou de moins n'aurait guères altéré ou changé le miroir de cette mer immense. Et même quand les grands noms,--et vous venez de voir si on peut les compter!--quand les noms dignes de leur bruit auraient manqué aussi comme les autres, croit-on que c'eût été un si grand tort de vérité fait à la terre? La terre n'a pas déjà tant besoin de philosophie! L'homme en fait comme il s'agite, parce qu'il est une créature de passage, d'inquiétude et d'orgueil, qui veut savoir pour ne pas se soumettre. Mais sa triple vie, morale, sociale, intellectuelle, ne dépend pas de si peu que cela! Ce qu'il lui faut de vérité pour vivre et de lumière pour l'éclairer, il les trouve dans la tradition et dans l'histoire.

Qu'est-ce que toutes les philosophies du monde ont ajouté aux traditions de la vérité primitive et à celle qui les résume toutes,--à la doctrine de Jésus-Christ? L'erreur, l'adroite erreur de l'auteur des _Progrès de la philosophie politique_, est d'avoir confondu avec les philosophes les hommes qui ont développé et appliqué à leur façon les idées et les enseignements de l'Église; mais ces hommes, nous les réclamons! ils n'appartiennent pas à son système.

Qu'il prenne, s'il veut, Fénelon, l'auteur du _Télémaque_ et le précepteur du duc de Bourgogne; mais qu'il ne mette la main ni sur Suarez, ni sur Bellarmin, ni sur Bossuet lui-même, car Bossuet, comme saint Augustin, n'a pas cessé d'être un évêque, et sa _politique_ n'est point tirée de l'ordre philosophique, mais de l'Écriture Sainte. De pareils hommes ne peuvent s'atteler, ni de gré ni de force, au joug d'un système qui regarde comme un _progrès_ l'esprit politique du XVIIIe siècle, et qui le glorifie dans ce quinze-vingts de sa propre pensée, laissé, par le dédain de Bonaparte, accroupi dans les ténèbres de sa constitution impossible,--_l'abbé_ Sieyès.

III

Médiocre et triste résultat! La foi en ces choses que la philosophie travaille à la main--les Constitutions--a incliné Beauverger à une admiration compromettante, parfaitement indigne d'un esprit qui a souvent de la critique et de justes appréciations.

C'est que Beauverger--il faut bien le dire!--est un homme du XVIIIe siècle. Il l'est, à la vérité, avec les réserves que font les honnêtes gens dans ce temps-ci, mais il l'est, nonobstant, de sentiment, d'idées, de _rêveries_. L'abstraction lui voile, à toute minute, la réalité. S'il est à genoux de fondation devant un si pauvre homme que Sieyès, on ne peut plus dire sa position devant Montesquieu, et on le conçoit. Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'une constitution comme Sieyès; il l'est de toutes les constitutions possibles, qu'il explique et détaille dans son _Esprit des Lois_, comme des mécanismes qu'on démonte, pour en faire mieux comprendre le jeu. Du reste, dans sa conception politique, l'auteur du _Tableau historique des progrès_ n'a pas dépassé Montesquieu. Il s'arrête à la notion vague de liberté qui suffisait à tous les esprits soi-disant politiques du XVIIIe siècle, et qu'il définit aujourd'hui, à la dernière page de son livre: «la liberté par les institutions». «L'utopie--nous dit-il--tourne, depuis deux mille ans, dans le même cercle sans rien produire», comme si l'utopie n'était pas essentiellement de la philosophie politique! Et il ajoute, par une opposition qu'il est difficile de comprendre: «La philosophie politique ne vogue pas sans boussole sur cette mer des destinées où Dieu lui apparaît comme pôle et la vraie liberté pour port.» Mais l'utopie aussi a parlé ce langage. Elle l'a parlé quand elle a manqué de tempérament ou de bravoure. Elle est restée aussi, comme une sage petite fille, les yeux baissés et les mains jointes sur sa ceinture, dans cette idée prude ou hypocrite d'une _vraie liberté_, et elle a mis Dieu par-dessus. Mais quel Dieu? Voilà le noeud de toute l'affaire. Le Dieu de Beauverger ne serait-il que le Dieu du _Vicaire savoyard_ de Jean-Jacques, et, parmi tant de libertés fausses, quelle est donc _sa vraie liberté_?...

IV

C'est là ce que son livre n'a pas dit. Fadeurs et fadaises! Disons, nous, quelque chose que les esprits impatients de netteté et de consistance puissent au moins saisir. Il n'y a que deux économiques en présence ici-bas, celle de la tradition et celle des rêveurs, et, dès leur _à priori_, elles s'opposent. L'économique de la tradition place la richesse dans le monde en germe et dans le ciel en fleur. L'économique des rêveurs la met, elle, dans l'action illimitée de l'homme et dans la disposition des trois règnes de la nature. De là leurs conceptions si diverses! Fataliste au premier chef, et au second inconséquente, l'économique des rêveurs a encore ceci de particulièrement absurde qu'elle croit au bonheur absolu sur la terre et qu'elle pose l'obligation stricte pour les gouvernements de le réaliser. Ainsi, d'une part, l'idée que l'homme fonction doit le bonheur à l'homme individuel, et, d'autre part, l'idée de ce bonheur que vous ne pouvez faire définir au plus modeste et qui n'en sera pas moins toujours un inventaire de Dieu, supérieur de tout à l'_aurea mediocritas_ d'Horace, voilà la double source d'où sont sorties toutes les utopies, toutes les révolutions, toutes les démences, et cela dans tous les temps, mais plus particulièrement dans les temps modernes, où la personnalité humaine a pris de si monstrueuses dilatations.

Or, rien de plus radicalement faux que ces idées! Nul ne doit le bonheur à personne. Quand l'homme dit: «Je ferai ton bonheur», il dit une fatuité. Le bonheur est la dette de chacun à soi-même, et nul n'en dispose que soi seul. L'ordre universel le renferme par le libre arbitre; il est au fond de nos consciences, dans l'exercice de nos vertus. Mais la fonction terrestre ne doit que l'ordre matériel, l'ordre dans les rues;--mais elle nous le doit à _tout prix_, et si nous confondons notre dette, à nous, avec la sienne, tous les sophismes vont se redresser avec fureur. Il n'y a qu'un bon gouvernement qui soit possible dans la nature même des choses, qu'un seul, quels que soient les climats, les caractères, les idées; il ne nous doit pas le bonheur cependant. C'est ce que les philosophies politiques, en dehors des idées chrétiennes, n'ont pas compris, et ce que celle de Beauverger, s'il en avait une à lui,--car il n'en a point,--ne comprendrait pas davantage. Toutes les philosophies politiques, sans exception, n'ont jamais compris que le bonheur ici-bas est restreint, relatif, chétif et borné, et qu'il ne dépend que de l'usage fait par chacun de nous de ses facultés! Elles parlent toutes du bonheur des peuples. Elles s'abreuvent à cet abreuvoir. Aveugle méconnaissance de la réalité humaine! Aucune de ces orgueilleuses philosophies n'a su prévoir que la postulation éternelle de l'impossible devait aboutir au déchaînement de tous les tocsins, et que l'envie, cette hôtesse de nos coeurs, aurait toujours le prétexte de la satisfaction des esprits sages pour justifier ses horribles animosités.

Eh bien, c'était là une idée, c'était là un _criterium_ dont on pouvait partir, puisqu'on s'occupait d'une histoire de la philosophie politique! Si une telle pensée, par exemple, s'était emparée de l'esprit de l'auteur du _Tableau historique des progrès_, et qu'il eût examiné à sa lumière les doctrines et les hommes dont il fait la revue dans son livre, ses appréciations auraient à l'instant même revêtu un caractère d'originalité et de profondeur qu'elles n'ont pas. Ce titre même de _Tableau des progrès de la philosophie politique_ aurait contracté le mordant d'une ironie, et n'en serait ainsi que mieux entré dans les esprits. En effet, avec ce point de vue des deux économiques d'ici-bas, qui simplifie tout, en embrassant par leur côté le plus général tous les philosophes et toutes les philosophies, la preuve eût été suffisamment faite du peu de progrès que la philosophie est réellement en droit de compter. En dehors du christianisme, ces progrès sont nuls, et dans le cercle du christianisme il ne peut pas y avoir progrès, puisqu'il y a vérité. Le christianisme progressif est une expression des temps modernes, injurieuse dans sa bienveillance, et ne tendant à rien moins qu'à la négation du christianisme, qui est absolu puisqu'il est divin. Malheureusement, c'est le christianisme, purement et sévèrement entendu, qui manque à Beauverger. Il n'est qu'un philosophe de demi-teinte, de deuxième ou troisième degré,--nous le voulons bien,--mais il faut être quelque chose de plus qu'un philosophe, même en taille-douce, pour juger la philosophie, et par la raison qu'il faut être toujours supérieur à ce que l'on juge pour le bien juger!

P. ENFANTIN[51]

I

De quelles catacombes sortent-ils? On n'y pensait plus. On les croyait finis. Ce flot de vingt ans qui engloutirait tant de choses avait passé sur eux, ne leur laissant qu'une épitaphe. Le siècle, indulgent pour les folies de sa jeunesse, n'avait plus pour eux qu'un sourire. O folies! carnaval! descentes de toutes les courtilles! Les tuniques bleues de 1830 semblaient suspendues au clou, éternel et immobile. Saint-Simon le prophétique, comme Fourier l'hiéroglyphique, comme Cabet, l'innocent Cabet, l'icarique, ces grands excentriques dans l'utopie, n'étaient plus que des curiosités intellectuelles, mises au garde-meuble du XIXe siècle, le plus grand marchand de bric-à-brac de tous les siècles!

[51] _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième conférences de Notre-Dame_ (_Pays_, 7 mai 1858).

Après les malheurs de Ménilmontant, les prêtres de Saint-Simon étaient, comme on le sait, devenus laïques, et ils avaient même grimpé en quelques années, avec beaucoup d'agilité, à des positions qui ne manquaient ni d'élévation ni d'influence. Ils ne disaient mot de la doctrine, du moins devant le public, mais on remarquait qu'ils se tenaient comme des crustacés et s'appuyaient les uns les autres. Ils n'avaient pas pour rien _communié_ à la salle de la rue Taitbout; mais cela se comprend et cela touche presque... Ce qui unit peut-être le mieux les hommes pour les jours de maturité et de sagesse, ce sont les sottises faites en commun dans la jeunesse; ce sont les bêtises de leur printemps!

Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre singulier, mais modeste: _Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame_[52], prouve, par sa teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines gens sensibles une persécution.

[52] Capelle.

Le manifeste dit _nous_, comme si Enfantin parlait au nom de quelque chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P. Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre passe, comme un bout de décoration!

Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux productifs,--dit Enfantin (page 44 de sa brochure),--je peux les comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui, comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: _Le prêtre vit de l'autel_... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit de nos tentes d'une part à protéger notre _foi qui n'est pas salariée_, comme le sont _plusieurs et spécialement la vôtre_, de l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se l'infliger à eux-mêmes?...»

C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau, non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne, et déclare aujourd'hui avoir--comme prêtre!--non pas charge d'âmes (le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe, où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle doux, comme l'huissier de Molière:

Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux!

à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait. Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses oeuvres de miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée sous des jugements de police correctionnelle,--genre de martyre, celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme. Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration. Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit _nous_ avec cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté, nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt, n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus!

II

En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage, une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici, comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,--l'expression est maintenant consacrée,--l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M. Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne.

Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous. Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus dans l'hostie,--dit-il, en commençant par un blasphème,--symbole, figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts de _frères blessés_ qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère... Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à _mort son frère_... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les _lupanars_ où la _fille du peuple_ vend _sa chair_ (bien portante) jusqu'à ce qu'on la jette _pourrie_ à l'hôpital. Elle est en _moi_ et dans l'homme du peuple, qui _est l'Homme-Dieu du Golgotha_...» Telle est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure.

La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux d'une seule balance, et il en _constate_ l'égalité. Il en fait de même de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir un oeil qui grossit l'infiniment presque rien et un oeil qui réduit à presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi, ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc, tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la civilisation qu'elles ont faite.

On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale. Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours, quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du progrès! Est-ce le sien?

Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!

Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins, aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes, qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent: l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré, doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais, quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle n'a rien gagné à ce silence,--si ce n'est pourtant de l'avoir gardé. Il ressemblait tant à l'oubli!

III

Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré.