Philosophes et Écrivains Religieux
Part 18
C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes, une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais, sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure, tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction, et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige... Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.
Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent. Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels, les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un mort, il est vrai, mais il le salue! _Positivement_, dans la grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau.
Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.
IV
Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie. Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois. Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait était _amusante_. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas, mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote littéralement, dans son système de philosophie positive,--qui n'est que le vide positif,--d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas supprimé.
On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en philosophie, de _transcendance_; il n'y a plus que de l'_immanence_». La transcendance--c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans les questions par leur hauteur même,--n'en existe pas moins de toute son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi, à toutes les pages de l'_Exposition_ de Blignières: «L'homme ne peut savoir le _pourquoi_ de rien; le _comment_ est seul à sa portée.» Ce n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (_Paroles de Philosophie positive_), que les lois qui régissent l'humanité seront changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter!
Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui _veut_ aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique.
La science, pour être de la science, doit se borner à constater des faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce négateur des causes finales et premières, par haine de l'_indémontré_, n'en part pas moins de l'_indémontré_, comme le plus modeste d'entre nous. «En supposant--dit-il--que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le _besoin qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois naturelles_ (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les conditions _sine qua non_ de l'existence de l'esprit humain ne lui paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté.
Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte. Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé, qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de phénomènes dont l'_analogie a été saisie_, prétend cependant partout que l'observation est seule scientifique et décompose l'art d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation pure,--l'expérimentation,--et la comparaison». Ce qui est exclusif de toute analogie, _comme preuve_, et fait de la méthode soi-disant nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe, n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la _Philosophie positive_ n'est que la cent-quarantième incarnation de ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à Littré,--qui n'a point l'audace de ce légume,--s'est transformé sans cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié.
C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine; car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!...
Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte: Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont directement il procède et auquel il emprunte son système de petites boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de l'âme, qu'il y a _vues_, probablement, ce grand observateur qui n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces petites boîtes elles-mêmes.
Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en restant dans l'observation et dans le _connaissable_,--comme il dit, en _gallois_, sans doute,--on peut l'en défier et conclure que les petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur.
V
Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de plumeau d'Hercule!
Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de longueur.
Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence humaine--dit-il--a passé par trois états--(rien de plus, rien de moins; toujours l'escamoteur!):--l'état théologique, qui est la fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu! Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du genre humain, en époques _organique_ et _critique_? Auguste Comte se la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien, c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction, c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à la religion positive,--exclusivement,--et la période de la métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa qualité de philosophe positif!
Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être sérieux. Mais le comique _positiviste_ est plus fort que moi. Une nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens, appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui, d'_altruisme_.
Eh bien, en matière d'idées, Comte est un _altruiste_! C'est un _altruiste_ intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système? Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et l'_abolition de toute doctrine officielle_? Est-ce l'idée que le gouvernement actuel _doit abandonner le rétablissement de l'ordre intellectuel_ à la _libre concurrence des penseurs indépendants_, ce qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle l'_ordre continu_?
Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la _philosophie positive_, «que toutes les connaissances humaines doivent être dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie politique?... Est-ce son _altruisme_, à part le mot, que personne ne lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout le monde? Est-ce sa religion de l'humanité?
Mais tout cela est vieux, détérioré et branlant comme un pont qui croule. Tout cela, depuis des temps infinis, jonche, de la plus triste façon, le champ de la spéculation humaine. Et c'est avec tout cela, pourtant, que vous voulez éclairer le monde jusqu'au fin fond de sa dernière illusion! C'est avec cela que vous vous appelez ou qu'on vous appelle le seul philosophe des temps futurs, le démonstrateur, le positiviste! Faites-vous appeler _poseur_ plutôt! Ce sera mérité et plus juste. Je ne sais rien de plus contestable, de moins approfondi, de moins approchant du réel, que cette philosophie de l'histoire à quoi se réduit, en somme, l'_oeuvre_ de Comte dans Blignières, et qui vient après les escamotages de toutes les questions vraiment philosophiques: théodicée, métaphysique, vérités abstraites, comme les ombres chinoises venaient après les tours de gobelet chez l'autre escamoteur.
Oui! malgré ma résolution de rester grave en ce grave sujet de philosophie, je n'ai pu résister à la mordante envie d'appeler les choses par leur nom, et ce n'est point ma faute, à moi, si ce nom n'est pas mélancolique! Auguste Comte était de son vivant un fort savant homme en mathématiques, mais en philosophie c'était un indigent, excusable peut-être--car chacun veut vivre--quand il empruntait les idées qu'il n'avait pas. C'était encore une de ses manières d'escamoter, à cet infatigable escamoteur!
Il se fit, comme Arlequin, un habit de toutes pièces, et ces pièces avaient malheureusement beaucoup servi. Mais il n'avait pas, il faut bien le dire, la grâce d'Arlequin. Un jour, vous vous rappelez la comédie? Arlequin s'escamote lui-même, et il n'y a plus rien dans son habit bariolé. Eh bien, c'est le seul tour d'escamotage que Comte ne fasse pas! Mais l'avenir s'en chargera, et la renommée qu'on arrange pour lui aujourd'hui disparaîtra bientôt, dernière muscade sur laquelle il ait oublié de souffler.
PHILOSOPHIE POLITIQUE[49]
I
Ce n'est pas la brièveté du livre[50] de Beauverger qui nous déplaît et même qui nous étonne. S'il peut paraître étrange à quelques personnes, et, qui sait? légèrement audacieux, de faire un tableau historique de _tous_ les progrès de la philosophie depuis qu'elle existe dans un petit volume, assez propret, de 292 pages, ah! certainement, ce n'est pas à nous! Nous savons trop pour nous en étonner à quel ironique piquet de chèvre Dieu a attaché l'esprit humain, et ce qu'il lui donne de cette corde au bout de laquelle l'homme passe son temps à rêver l'infini! Pour montrer cela, il ne suffit que de quelques pages. Il fut des artistes en Italie qui ont su faire tenir un monde d'événements et de figures sur le diamètre d'un noyau de cerise ciselé de la pointe d'un canif. Nous croyons ce tour de force et de finesse beaucoup plus embarrassant que de concentrer en quelques pages les progrès de la philosophie,--politique ou autre. La «spirale» de Goethe est une plaisanterie. Ce n'est qu'un tire-bouchon, et encore pour la longueur, car un tire-bouchon débouche quelque chose et nous voudrions bien savoir quel flacon de vérités essentielles la philosophie a jamais débouché! Quand Goethe ne pensait pas à «sa spirale», il disait honnêtement: «Si je voulais consigner par écrit la somme de ce qui a quelque valeur dans les sciences dont je me suis occupé toute ma vie, ce manuscrit serait si mince que vous pourriez l'emporter sous une enveloppe de lettre.» Toute l'histoire de la philosophie, qui en était, peut donc tenir sur une carte à jouer. Il ne s'agit que de l'y faire tenir.
[49] _Tableau historique des progrès de la philosophie politique, suivi d'une Étude sur Sieyès_, par Edmond de Beauverger (_Pays_, 30 juin 1858).
[50] Leiber.
Et ce n'est point difficile quand on a la tête nette et qu'on ne se laisse pas envahir et entamer par la niaiserie des phrases et des livres. Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du superflu, il y en a surtout en philosophie dans des proportions effroyables. Là les hommes ne sont guères que des échos, des échos qui brouillent le son en le répétant. Voulez-vous en juger? Prenez seulement le dictionnaire de Bayle, l'histoire de la philosophie de Brücker et le vocabulaire de Tennemann, et vous verrez quelle masse de rêveurs inutiles, de cracheurs dans les puits pour faire des ronds, se trouvent mêlés, pour l'encombrement de nos mémoires, aux quelques noms et aux quelques idées, très rares, très clairsemées,--et pour les raisons providentielles les plus hautes,--qui ont réellement allongé la corde de l'esprit humain et un peu étendu la circonférence de ses efforts. Vous verrez qu'il n'y a pas pour l'homme de quoi prendre des airs si vainqueurs! Pénélope sans Ulysse, qui, dans l'oisiveté du coeur et de l'action, fait et défait éternellement sa tapisserie, la philosophie n'a rien mis dans le monde qui n'y fût sans elle; et, si elle n'a rien ôté des vérités qu'elle n'a pas faites, elle en a du moins beaucoup faussé, et son mérite, quand elle en eut, fut de redresser ses voies fausses et d'admettre enfin ce qu'elle avait d'abord repoussé. Voilà pourquoi les historiens qui s'occupent d'elle peuvent être à la fois humbles et concis.
Beauverger a été concis; mais a-t-il été humble?... La philosophie dont il s'occupe dans son livre n'est pas cette philosophie générale qui a seule le droit de porter ce nom absolu de philosophie et qui a pour prétention de donner la loi de tous les phénomènes. C'est une philosophie spéciale et appliquée, et c'est une raison de plus pour l'historien d'être très modeste, car de toutes les tentatives de la philosophie pour résoudre l'universalité des problèmes, c'est la plus vaine et la plus cruellement traitée par les faits. L'histoire l'atteste à toutes ses pages: les faits ont toujours plus ou moins foulé aux pieds toutes les philosophies politiques. Modeste, sans doute, en son propre nom, Beauverger croit trop à la philosophie pour l'être quand il parle d'elle. Il a le respect de cette «science mixte--(comme il dit, hélas!)--qui rattache les créations et les devoirs de la politique aux opérations de la logique et des principes universels»; mais, plus tard, peut-être aura-t-il le mépris de toute cette logomachie. Beauverger nous fait l'effet d'un esprit ouvert,--trop ouvert pour le moment,--mais sensé, et qui se refermera naturellement à bien des idées qu'il accepte. La vie intellectuelle ressemble à la vie morale. On ouvrait, on tendait beaucoup sa main dans la jeunesse; on la ferme et on la retire en vieillissant. Progrès amer!
«Personne ne croit--nous dit Beauverger dans sa préface--que la politique spéculative n'ait pas d'influence sur la destinée des empires et qu'il n'y ait pas d'enseignement à retirer de ses travaux.» Personne ne le croit, en effet. Seulement il s'agit de savoir quelle fut cette influence, si elle était nécessaire, si elle a été bonne ou funeste, et si tous ses travaux valaient plus ou moins, de la part des esprits qui dominent ces sujets, que les deux lignes de résumé qui pouvaient être l'ouvrage de Beauverger, et qui, malheureusement, ne le sont pas. Son livre est comme le pressentiment d'un autre ouvrage, qu'il fera ou ne fera pas plus tard, mais qui serait, à coup sûr, s'il le faisait dans l'esprit des notes qu'il publie, un de ces livres grossissants comme on en a tant publié et qui, sous le nom d'histoire d'une philosophie quelconque, tendent à surfaire l'action de toute philosophie. Or, ce n'est point d'ouvrages pareils que nous avons besoin à cette heure. Ce qu'il nous faut plutôt, ce sont des livres qui prennent exactement la mesure de toute philosophie en la diminuant.
II
En effet, depuis Aristote jusqu'à saint Thomas d'Aquin et depuis saint Thomas d'Aquin jusqu'à Kant, que nous prenons pour une date et non pour le grand homme qu'on dit, cherchez par quels noms et quelles oeuvres l'auteur du _Tableau des progrès de la philosophie politique_ a comblé le vide d'un si long espace, mais l'a comblé sans le remplir! Il ne s'agit pas ici, bien entendu, des talents du gymnaste intellectuel que l'on appelle un philosophe, ni même de la _dorure de bec_ de la gloire, qui répète parfois et crie des noms, comme les perroquets, sans rien y comprendre; mais il s'agit des hommes qui représentent, pour les avoir réellement exprimées, le petit nombre de vérités nécessaires à la vie et à l'honneur de l'esprit humain. Eh bien, franchement, que trouverez-vous, sinon un tourbillon d'atomes, une poussière d'intelligences que le vent de leur temps a soulevées, mais qu'il faut laisser maintenant tranquilles au fond de leurs cercueils!